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Françoise Héritier, Jean-Luc Nancy, André Green, Claude Régy, Jean-Claude Ameisen, pour étudiants & adultes

Le Corps, le sens, collectif du Centre Roland-Barthes

Seuil, 2007, 286 p., 24,3 €

samedi 16 février 2019, par Lionel Labosse

Le Corps, le sens est un des livres inscrits sur la liste proposée au Bulletin Officiel de l’Éducation nationale pour le thème de BTS « Corps naturel, corps artificiel ». Il s’agit d’un recueil de 5 conférences prononcées en 2003 pour le Centre Roland-Barthes, dirigé par Julia Kristeva, Francis Marmande et Martin Rueff. Chaque conférence est suivie d’un échange avec un des animateurs du centre et le public. Allez savoir pourquoi le livre n’a été publié qu’en 2007, 4 ans après les conférences ? Jusqu’à la dernière conférence de Jean-Claude Ameisen, je me suis demandé ce que ce livre faisait dans cette sélection sur le thème du corps, d’autant que seuls les deux premiers auteurs sont nommés sur la liste du BO. Comme quoi il faut toujours s’accrocher à une lecture difficile. N’hésitez pas, si vous lisez ce livre dans le cadre du thème du BTS, à commencer par la fin. Ce sera mon dernier article de cette sélection sur le corps, m’étant engagé, pour mes étudiants, à lire les 7 livres dont je leur avais proposé le choix. Ce sera un exercice auquel je tâcherai de m’astreindre par la suite, en essayant de mieux sélectionner les livres, même si finalement, malgré certaines réticences, tous ces livres m’ont apporté quelque chose.

« Modèle dominant et usage du corps des femmes »

Après une préface au style abscons, on accède à cette conférence de Françoise Héritier, écrite dans un style fluide et compréhensible, ce qui fait plaisir par rapport aux précédents livres étudiés dans cette rubrique. Si le texte est intéressant pour nos étudiants, la question du « corps » telle qu’elle est envisagée dans cette conférence ne semble pas vraiment concerner notre thème, car ce mot ne sert qu’en métonymie pour désigner la « domination masculine » sur les femmes, que ce soit leur corps ou toute leur personne. Françoise Héritier y fait le point sur la question, en faisant passer ses convictions avec lesquelles on peut ne pas être d’accord. Elle copie-colle d’ailleurs de larges extraits de ses précédents essais, notamment Masculin-Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002. Voici quelques extraits commentés :
« En Grèce, trois types de femmes différentes s’occupaient du maître de maison citoyen : l’épouse née dans la Cité, pourvoyeuse de fils dans la chasteté et la fidélité, la concubine qui s’occupait du bien-être quotidien du corps, et l’hétaïre ou la prostituée, de haut vol ou non, qui prenait en charge le plaisir sexuel » (p. 24). À Byzance, ajoute l’anthropologue, les hétaïres tuaient leurs enfants mâles, et ne gardaient que les filles, « rare exemple d’une situation où ce n’est pas l’inverse qui s’accomplit ». On trouve avec plaisir une citation de notre cher Rétif de la Bretonne, p. 30, sauf qu’il n’est pas précisé que c’est un extrait de Monsieur Nicolas ! La « lubricité féroce [des pauvres paysans] est beaucoup plus exaltée que celle des riches. Les pauvres ne jouissent de rien, et ils désirent tout avec violence ; toutes les filles sont au-dessus d’eux, et ils voudraient les violer toutes ».
[au Maroc] « La polygamie est présentée comme un recours bénéfique pour les épouses vieillissantes. En régime monogame, elles seraient renvoyées par un mari que sa concupiscence naturelle et légitime rend volage ; la polygamie leur permet de sauvegarder une position protégée lorsqu’elles doivent partager leur statut avec de jeunes coépouses. À aucun moment ne sont donc mis en question ni cette « nature » concupiscente et volage de l’homme ni son droit à y succomber au détriment de ses engagements antérieurs et du droit » (p. 33). Je rétorquerais à l’anthropologue qu’à aucun moment non plus elle ne précise que la concupiscence en l’occurrence, n’est que celle des hommes riches, lesquels, en accaparant 4 épouses, privent de femme 3 hommes pauvres, ce qui nous renvoie à la citation de Rétif ci-dessus.
« Le langage même qui fait des femmes qui se livrent à la prostitution, selon les lieux et les époques, des femmes « publiques », des filles de « joie », des filles de « réconfort » ou de « détente », exprime très exactement ce à quoi elles sont dévolues. La joie et le réconfort sont ceux du mâle. Elles sont « publiques » dans la mesure où leurs corps appartiennent à tous les hommes et relèvent ainsi de l’espace public, à cela près que la notion même de « public » renvoie non pas au bien de l’humanité sous ses deux formes mais à la satisfaction de l’une d’entre elles seulement » (p. 36).
« Au sens propre, le voile, qu’il appartienne à la tradition grecque, romaine, judéo-chrétienne, musulmane, signifie que le corps qu’il soustrait aux regards n’est pas à prendre. A contrario, le port du voile était interdit aux prostituées, aux hiérodules non mariées, aux esclaves, dans l’Antiquité. L’absence de voile signifiait alors que le corps était offert à tous » (p. 38).
Un long passage est consacré aux « tournantes » (p. 47), qui étaient à la mode il y a dix ans dans les fantasmes des commentateurs sur les banlieues. On a parfois l’impression que Françoise Héritier généralise, et refuse de voir que la plupart des jeunes gens de l’époque actuelle, sauf justement une petite partie des « pauvres » dont parle Rétif, qui ne sont plus les paysans mais les habitants des cités, ont désormais des relations intersexes plutôt harmonieuses. Les violeurs de « tournantes » sont des délinquants et des criminels, ce ne sont pas des « jeunes des banlieues ». Françoise Héritier, sans doute par crainte de discriminer, précise à plusieurs reprises que ces « pratiques » sont « attestées partout en France et dans tous les milieux », sans préciser sur quelles données se base cette affirmation. Elle se demande « comment faire sortir de la tête des mineurs un modèle qu’ils ré-élaborent mais qu’ils tiennent, inchangé, de leurs propres pères et de la société tout entière ? » (p. 52)
« Or accepter de réglementer la prostitution sur le modèle néerlandais ou allemand, c’est donner institutionnellement et juridiquement corps au modèle archaïque dominant qui accorde aux hommes des droits essentiels sur le corps des femmes. Si nos gouvernements se doivent de résister aux sirènes réglementaristes, c’est que les mesures préconisées seraient en leur principe et par essence contraires à celles qui ont été prises pour reconnaître aux femmes le statut de personnes disposant d’elles-mêmes, par l’usage de la contraception notamment » (p. 60).
Françoise Héritier en appelle à l’éducation pour instaurer « un nouveau modèle ». « Mais cela ne suffira pas si ce nouveau modèle ne comporte pas pour le genre masculin une rétribution analogue à celle que la contraception institutionnalisée apporte au genre féminin. Quelle rétribution ? Ce peut être la libération de paraître, le fait de placer dans d’autres registres que le registre sexuel par domination et contrainte l’accomplissement de soi et la considération intime que l’on en attend, la certitude de plaisirs librement consentis auprès de compagnes elles aussi désinhibées. Rien ne doit être impossible ou interdit entre partenaires adultes avertis et consentants » (p. 64).
« La question n’est pas seulement d’endiguer des excès par la loi. Il faut parvenir, par l’éducation sans cesse répétée, à faire comprendre les mécanismes universels des systèmes de pensée qui nous régissent et nous conditionnent sans pour autant être fondés, puisqu’il s’agit des constructions archaïques […] » (p. 65). On s’amuse de la prétention de l’anthropologue à parvenir à la fin de la domination masculine par ce qu’elle appelle « éducation sans cesse répétée », que j’appellerai plutôt « bourrage de crâne ». Le bourrage de crâne a montré son efficacité dans l’éducation totalitaire stalinienne ou maoïste, mais qu’une anthropologue occidentale y trouve la panacée contre la domination masculine, cela me laisse pantois. Si l’on remplace la prostitution par l’usage de stupéfiants ou le banditisme, grand ou petit, penserait-on les éradiquer par cette prétendue « éducation sans cesse répétée » ? Quant à la légalisation de la prostitution, elle permet aussi de ne pas ajouter à la violence reçue par les femmes, celle de l’exclusion de fait de tous les régimes de protection sociale, santé, retraite, etc. Françoise Héritier prétend en outre dans cette conférence qu’il faudra 500 à 3000 ans pour en finir avec la domination masculine, mais cela ne semble pas la gêner que pendant ces 500 ans, les prostituées françaises continuent à n’être « protégées » que par les réseaux mafieux du grand banditisme et pas par la collectivité… Bref, tout cela ne me semble qu’autoroutes de pensées sanctifiées par la boboïtude des 5e et 6e arrondissements de Paris. Quand elle argue que la prostitution des filles et des garçons ne se fait qu’au bénéfice des mâles, elle oublie qu’une légalisation, en retirant le danger de l’activité prostitutionnelle, l’ouvrirait aux consommatrices. Elle ne mentionne d’ailleurs pas la moindre donnée statistique sur la clientèle de la prostitution dans les pays d’Europe où elle est légalisée. Cela semble le grand n’importe quoi en 2018, d’après une rapide recherche Internet. Plutôt que de gesticuler sur des prévisions à 500 ans, ne serait-il pas plus raisonnable de promouvoir une prostitution égalitaire, respectant les conditions de travail des prostitués des deux sexes, au bénéfice des deux sexes, de tous les âges et n’oubliant pas la question du handicap ? Sur toutes les tartes à la crème du féminisme antisexe, on peut songer à une stratégie à rebours : développer une prostitution masculine pour les femmes ; développer des publicités et des émissions de télévision mettant la nudité du corps masculin à égalité avec le féminin ; mettre en place des conditions économiques pour développer une pornographie au féminin, lesbienne & hétérosexuelle, ou encore valoriser les combattantes comme Viyan. Dans le même sens, je vous conseille l’essai de Caroline Granier À armes égales. Les femmes armées dans les romans policiers contemporains. (Ressouvenances, 2018), 258 p., 25 € : plutôt que de couiner contre le sexisme des polars de mecs, lisons plutôt des polars de meufs !
« En Europe, dans la couvade béarnaise, ce sont les hommes qui se mettent au lit après la naissance d’un enfant ; ils sont censés avoir supporté les douleurs de l’accouchement et avoir perdu de leur vitalité. Il faut les réchauffer près du feu, les nourrir pour les aider à reconstituer leurs forces, tandis que la femme qui a mis l’enfant au monde retourne au travail comme si de rien n’était » (p. 71). Ceci me fait penser aux « Mommyrexics » évoquées par Mona Chollet.

Jean-Luc Nancy, André Green, Claude Régy

Je serai assez bref sur ces trois contributions qui, aussi intéressantes soient-elles, d’une part sont rédigées dans le style abscons insupportable de l’habitus philosophique contemporain, d’autre part, ne concernent que de fort loin le thème au programme du BTS. Je donnerai un seul exemple de ce que j’entends par « style abscons » : « La conscience de soi d’un temps, pas plus que celle d’un individu, ne dit toute sa vérité. Mais elle indique au moins le lieu de celle-ci : à savoir, pour nous aujourd’hui, dans la nécessité d’entendre autrement le sens, ou le sens du sens » (p. 91). Dans cette citation d’ailleurs copié-collée de son ouvrage de 1991 Fausse monnaie, Jean-Luc Nancy (« Une exemption de sens ») fait preuve de l’incapacité d’un certain nombre de philosophes à utiliser le langage pour communiquer avec le commun des mortels. Pourquoi donc gâcher du papier pour diffuser ce langage ésotérique ? Quand on a un peu lu Lacan, on se sent en terrain plus familier, mais cela ne concerne qu’un petit nombre de lecteurs potentiels : « De même que la jouissance est le plaisir qui n’est ni terminal, ni préliminaire, mais plaisir exempté d’avoir à commencer et à finir, de même le sens jouissant est le sens qui n’aboutit ni dans la signification, ni dans l’insignifiable. « Jouis-sens » comme le dit Lacan, mais il faut bien entendre que la jouissance est toujours le fait du sens en tous les sens. Jouir c’est toujours sentir, et puisque sentir consiste toujours aussi à se sentir sentir, et suppose donc une altération et une altérité, jouir, c’est se sentir de l’autre et dans l’autre » (p. 98). De « Négation en psychanalyse » d’André Green, je ne retiendrai que cette belle citation : « Ainsi, dans la séparation, l’objet s’éloignant jusqu’à n’être plus qu’un point à l’horizon, le Moi quitte son corps et le suit dans la fuite ; et les patients de se vivre comme n’existant plus, privés du sentiment de leur habitat en un corps qui n’est presque plus le leur et n’est plus qu’une sorte de dépouille sans existence, alors que leur âme endolorie continue à courir après l’objet qu’elle a perdu » (p. 145). André Green cite Jean-Claude Ameisen, dont la conférence clôt l’ouvrage (p. 147).
Claude Régy, metteur en scène, expose sa conception du corps et du travail de l’acteur : « Autour de la table où se font – assez longtemps – les premières lectures, on entend des sensibilités irremplaçables, le frémissement des êtres, les vibrations des voix, toutes les résonances dans toutes les cavités de tout le corps. Lectures faites sans jouer, sans faire les acteurs. On écoute les autres, on s’écoute soi, dans une polyphonie. Et peut-être parfois – ça peut arriver – on entend aussi ce qu’on ne sait pas qu’on entend. On se confronte à cette gigantesque masse d’inconscient qui est dans l’écriture. Je ne nie pas qu’il y a dans l’écriture une part très lucide et très consciente. Il y a une décision. Une volonté mobilise l’être. Mais aussi, souterraine, une nappe phréatique agit, crée, se souvient aveuglément, irradie, s’insinue, profondément s’infiltre. Cette part d’inconscient dans l’écriture doit se voir dans la représentation » (p. 169). On trouve aussi dans cette intervention, des bonnes vieilles idées du Café du commerce, estampillées de grands auteurs. Ainsi, pas moins de Peter Handke, Sarraute et Spinoza sont appelés à la barre pour nous assener que « le commentaire tue l’œuvre. La vie de l’œuvre est dans l’œuvre, pas dans le commentaire » (p. 172). Tu l’as dit, bouffi, et que faites-vous donc à gloser dans ces conférences ? Relevons quand même une théorie du metteur en scène : « J’empêche les acteurs de bouger d’une façon désordonnée. Alors, pas seulement le corps mais l’être apparaît. Je crois — je n’ai aucune preuve de cela — qu’il y a une relation entre la source de la parole et la source du geste. Je pense que la parole et le geste peuvent s’initier dans le même endroit du corps – que je ne connais pas –, esprit et fibres musculaires mêlés » (p. 190). Claude Régy s’étonne que les chorégraphes s’intéressent à son travail : « Peut-être que les danseurs viennent voir ce rapport entre la parole et le corps. Cette sexualité. Il est tellement clair, là, que la parole est du corps. Que c’est l’esprit qui est charnel. L’esprit est charnel mais esprit. Le corps se souvient et imagine (voir Spinoza). La parole le prolonge. Elle est un membre qui vibre » (p. 190).

« La mort et la sculpture du vivant »

Je ne connaissais pas Jean-Claude Ameisen, en dehors de son émission du samedi sur France Culture. Mais sa façon monocorde de lire des textes rédigés sans doute par ses collaborateurs m’a toujours rebuté, de sorte que je suis peu familier de son émission. Eh bien, j’ai été estomaqué par sa conférence, qui clôt brillamment le ronronnement du cycle présenté dans cet ouvrage. Ses réflexions sur le « suicide cellulaire » dans le chapitre « La mort et la sculpture du vivant » m’ont fait le même effet que l’extrait « De la vieillesse et de la mort », de l’Histoire naturelle de l’homme (1749) de Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), qui figure aussi dans la liste du BO, avec cet autre avantage par rapport aux philosophes, d’une langue fluide et compréhensible. Comme ses prédécesseurs, sa conférence est un copié-collé de textes parus sous d’autres titres. Extraits choisis :
« Si la présence de la collectivité qui l’entoure est nécessaire à la survie de chaque cellule, elle n’est pas toujours suffisante. Et la disparition prématurée d’un grand nombre de cellules permet à notre corps de se construire et de se reconstruire en permanence. Dès les premiers jours qui suivent notre conception, alors que nous ne sommes qu’une petite sphère constituée d’une centaine de cellules souches embryonnaires, la mort cellulaire commence à participer aux métamorphoses successives de notre corps en devenir. Puis elle sculpte notre forme interne et externe. La mort cellulaire sculpte nos bras et nos jambes, et nos mains et nos pieds, qui apparaissent tout d’abord sous la forme de moufles, nos doigts étant réunis par des tissus interdigitaux. Puis la mort élimine les tissus qui joignent nos doigts et nos orteils, entraînant leur individualisation. Si la mort cellulaire joue un rôle essentiel dans les étapes qui nous permettent en neuf mois de nous développer en tant qu’individus, elle a aussi probablement joué un autre rôle important, sur une autre échelle de temps, dans certaines étapes de l’évolution du vivant. Le fait que le déclenchement de la mort cellulaire dans les ébauches de pattes aboutisse, chez les embryons de mammifères et d’oiseaux terrestres, à l’individualisation des doigts, et que l’absence ou l’atténuation de ces phénomènes aboutisse, chez les embryons de mammifères et d’oiseaux terrestres, à l’individualisation des doigts, et que l’absence ou l’atténuation de ces phénomènes aboutisse, chez les embryons de mammifères et d’oiseaux aquatiques, à la formation de pattes palmées, suggère que la survenue de variations aléatoires dans les mécanismes qui contrôlent les phénomènes de mort cellulaire ont pu jouer un rôle important dans l’apparition et la propagation de propriétés nouvelles au cours de l’évolution, et donc à l’émergence d’espèces nouvelles » […] « La mort cellulaire sculpte notre forme interne, faisant apparaître le vide dans le plein : les cavités dans nos organes creux. Elle participe à la sculpture de notre identité sexuelle, faisant disparaître, en fonction de notre sexe génétique, les ébauches des organes génitaux du sexe opposé initialement présentes dans notre corps » (pp. 201-2). Je mettrais volontiers ce texte en regard de la tirade de Sganarelle dans Dom Juan à l’acte III, scène 1 : « Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre, ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces… ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là et qui… »
« Notre cerveau adulte est composé d’environ 100 milliards de neurones, chacun connecté directement ou indirectement à environ 10 000 autres neurones. Nous ne possédons qu’environ 30 000 gènes, et un tel réseau d’environ 1 million de milliards de connexions fonctionnelles n’est pas, et ne pourrait pas être, prédéterminé, cartographié de manière précise et exhaustive dans les informations contenues dans nos gènes. En d’autres termes, ce million de milliards de synapses n’est ni préfiguré ni lisible, en tant que tel, dans nos gènes. Il émerge d’un processus qui met en jeu une part de hasard, crée la diversité et fait opérer une forme de sélection naturelle drastique au sein même de notre corps (p. 204).
« Le sentiment que nous avons de la pérennité de notre corps correspond pour partie à une illusion. Héraclite, pour exprimer l’irréversibilité du passage du temps, disait qu’on ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve. Certains territoires de notre corps d’enfant, puis d’adulte, sont pareils à un fleuve, sans cesse renouvelé. Et nous sommes, à tout moment, pour partie en train de mourir et pour partie en train de renaître (p. 205).
« Il en est ainsi chez la femme du remodelage régulier de la paroi de son utérus, tous les vingt-huit jours, de la puberté à la ménopause. Pendant trois semaines, des hormones sexuelles sont libérées, qui permettent l’ovulation et la construction d’un tissu capable de permettre, au niveau de l’utérus, l’implantation et le développement d’un embryon. En l’absence de fécondation, l’interruption brutale de la libération de ces hormones sexuelles entraîne l’autodestruction des cellules qui composent ces tissus et les vaisseaux sanguins qui les irriguent, provoquant la survenue des règles. Ainsi se construit, se déconstruit et se reconstruit le corps féminin, pendant plus de trente ans, sur un rythme de calendrier lunaire dont le cerveau bat la mesure » (p. 206).
« Le blocage anormal du suicide cellulaire joue aussi un rôle important dans le développement des métastases permettant à des cellules cancéreuses de quitter sans s’autodétruire l’organe où elles résident, de voyager à travers le corps et de survivre dans un organe qui n’est pas le leur. Mais toute cellule cancéreuse semble conserver à des degrés divers, malgré les anomalies qui les répriment, certains au moins des exécuteurs capables de déclencher son autodestruction. Et ce sont ces exécuteurs que la radiothérapie et la chimiothérapie permettent d’activer » (p. 212).
« Si nous voulons pouvoir encore progresser dans notre compréhension du vivant, il nous faudra probablement faire l’effort de nous défaire des dernières notions de vitalisme qui transparaissent encore aujourd’hui, de manière implicite et confuse, dans la vision habituelle de la théorie darwinienne de l’évolution, et plus généralement dans la biologie. Il nous faudra abandonner l’idée que certaines des molécules qui composent le vivant sont, par elles-mêmes, vivantes : un gène n’est pas « vivant ». Ce que nous appelons la vie n’est présent dans aucune molécule, mais émerge des interactions entre ces molécules. Il nous faudra abandonner les notions de « besoin » et d’« intérêt », de « succès » et d’« échec », quand elles font référence à des molécules, à des gènes ou à des cellules ; et remplacer la notion ambiguë de « nécessité » (« nécessaire » à qui ou à quoi ?) par celle de contraintes… » (p. 235).
« Depuis ses origines, au long de ses métamorphoses, l’univers vivant a réalisé d’innombrables variations sur un même thème : la construction de sociétés. Toujours renouvelées, imbriquées les unes dans les autres, elles donnent l’image d’une structure en fractale. Chaque cellule est une société à part entière qui naît, grandit, donne ou non naissance à une descendance, se déconstruit, puis disparaît. Ces cellules sont elles-mêmes devenues, au cours du temps, parties intégrantes d’autres sociétés complexes – une fleur, un oiseau, un papillon ou un être humain, un individu qui naît, donne naissance à des descendants, se déconstruit et disparaît. Chacun de ces individus, à son tour, a participé à la construction de collectivités d’une infinie diversité, des forêts aux termitières géantes, des bancs de poissons aux tribus de marmottes… Et nos sociétés humaines ne représentent que l’une des manifestations les plus sophistiquées et les plus rapidement changeantes de cette propension fondamentale des êtres vivants à créer des communautés et à s’y intégrer » (p. 237).
« Les centaines de milliers de milliards de connexions nerveuses qui composent notre cerveau ne sont pas identiques chez deux jumeaux vrais, avant même leur naissance, tout simplement parce que la construction de ces connexions implique une part de hasard et des phénomènes d’auto-organisation, et qu’elles ne sont pas prédéterminées, pas pré-inscrites, en tant que telles, dans les gènes. Une personne qui naîtrait d’un clonage serait encore plus différente de la personne dont elle a hérité les gènes que ne le sont deux jumeaux vrais, issus d’une seule cellule œuf fécondée » « Une personne née d’un clonage serait, sur de nombreux plans, plus semblable à la personne dont elle aurait hérité les gènes qu’à des personnes sans liens de parenté, mais elle serait moins semblable à cette personne que ne le sont deux vrais jumeaux ; jumeaux qui, de toute façon, sont intrinsèquement différents l’un de l’autre. Nous pouvons parler de degrés de différence, de types de différence, mais en aucun cas d’identité. Un individu qui naîtrait d’un clonage ne peut être le « double », la « copie conforme » d’un autre être : il posséderait sa propre identité, sa propre subjectivité ; il serait un individu à part entière » (p. 254).
« Il a été dit qu’une des raisons d’introduire le clonage reproductif serait d’éviter que des individus nés d’un clonage ne soient utilisés comme des esclaves, par exemple. Mais considérer qu’un individu né d’un clonage ne serait pas un être humain à part entière, n’est-ce pas justement suggérer qu’il pourrait être légitime de le considérer comme un esclave ? L’humanité n’a malheureusement pas attendu les avancées de la biologie pour instrumentaliser l’autre : l’esclavage a été une pratique ancestrale et longtemps universelle, et n’a pas encore aujourd’hui disparu. L’instrumentalisation ne résulte pas des avancées de la science, mais du regard porté sur l’autre » (p. 256).
Toutes ces explications qui ont le mérite d’être coulées dans une belle langue, méritent débats et commentaires. On pourrait s’amuser à appliquer l’allégorie des sociétés fractales non pas aux termitières, mais aux sociétés de savants du type de celle en œuvre dans ce livre, du genre « Centre Roland-Barthes » : sociétés en cercle fermé qui produisent des pensées souvent conformes (je pense aux propos faussement consensuels de Françoise Héritier sur la prostitution, typiques d’une doxa française qui tourne en rond sur elle-même depuis des années, à l’instar de celle sur le cannabis, imperméable au courant qui fait bouger les lignes dans le reste du monde). Au terme de cette lecture, je me demande pourquoi on n’a pas plutôt sélectionné un essai de Jean-Claude Ameisen dans la liste du BO, plutôt que ce recueil dont les 4 premières parties sont hors-sujet.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Sur les épaules de Darwin, l’émission de Jean-Claude Ameisen sur France Culture


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