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Des otaries et de celles & ceux qui les gavent, pour lycéens et adultes

Beauté fatale, de Mona Chollet

La Découverte, 2011, 296 p., 10 €.

vendredi 12 décembre 2014, par Lionel Labosse

Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine de Mona Chollet est un des livres inscrits sur la liste proposée au Bulletin Officiel de l’Éducation nationale pour le thème « Corps naturel, corps artificiel ». Il présente deux avantages : on peut le lire gratuitement en ligne, et contrairement à plusieurs autres, il est écrit dans une langue accessible à la majorité de nos étudiants. En 7 chapitres très documentés fourmillant de notes & références, la journaliste au Monde diplomatique fait le constat, comme son titre l’indique, des nouvelles aliénations que le diktat de la beauté impose spécifiquement aux femmes actuelles. Le titre nous renvoie entre autres au « Mignonne, allons voir si la rose » de Ronsard, mais aussi au livre de Georges Vigarello, Histoire de la beauté : Le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours, dont il semble la mise à jour (Vigarello est d’ailleurs cité p. 149). Eh oui, si la beauté masculine est un plus facultatif, la féminine est un sine qua non qui a toujours fait souffrir les femmes au physique ou au mental. Le livre de Mona Chollet dévoile les processus notamment économique de cette aliénation. Ce qui fait plaisir dans ce livre c’est qu’en sont absents certains poncifs d’un féminisme à la petite semaine, la mise à l’index de la nudité féminine dans la publicité, du « manspreading », ou encore la dénonciation tous azimuts du port du voile islamique, etc. Et ce livre n’est pas dirigé contre les hommes, mais contre un système capitaliste mercantile. C’est un livre d’ailleurs à proposer dans les CDI pour les lycéens pré-bac, pour des exposés ou autres recherches.

Dès l’intro, le ton est donné : « Dans ce contexte, un magazine comme Elle peut se proclamer féministe sans (toujours) susciter l’hilarité, et une Élisabeth Badinter juger les représentations publicitaires inoffensives sans voir son crédit entamé. Il a fallu attendre la parution de son livre sur les dérives supposées de l’écologie, en 2010, pour que sa qualité d’actionnaire principale de Publicis, troisième groupe mondial de publicité, soit mise en avant, après avoir longtemps été éclipsée par le prestige du nom de son mari » (p. 10). La lecture de l’article de Wikipédia nous apprend qu’effectivement Élisabeth Badinter est une des plus riches femmes de France, et que sa fortune repose sur Publicis, ce qui, évidemment, relativise ses prises de position féministes. J’ai maintes fois depuis mon adolescence, entendu ou vu (à l’époque où j’avais la TV) cette femme, sans que jamais aucun journaliste qui l’invitait ne nous avertisse de ce conflit d’intérêt d’un genre particulier. D’après vous, le mouvement des gilets jaunes en décembre 2018 fera-t-il comprendre à ces journaleux-là, quoi que ce soit ? Que le peuple en a marre d’entendre pérorer à longueur d’antennes radio & télé, sans parler de la presse écrite, toujours les mêmes chien(ne)s de garde depuis 50 ans… Mona Chollet revient p. 128 sur « La publicitaire Élisabeth Badinter [qui] a beaucoup fait pour populariser cette thèse, qui a permis de taxer de « complaisance victimaire » toutes les archéo-féministes à l’obstination douteuse ». Eh oui, chers amis journaleux de la téloche et de la radio : Badinter n’est pas à présenter comme « une philosophe » mais comme « une publicitaire » avant tout… Informez-nous, ne nous désinformez pas ! Le principal est que pour Mona Chollet, il n’y a pas d’un côté les hommes, de l’autre les femmes, mais qu’en bonne journaliste du Monde diplomatique, elle persiste à croire que les questions féministes sont traversées par la lutte des classes.
Le chapitre I « ET LES VACHES SERONT BIEN GARDÉES. L’INJONCTION À LA FÉMINITÉ » consacre notamment quelques pages au film de Jean-Paul Lilienfeld, La Journée de la jupe (2009), dont la vision caricaturale de l’enseignement en banlieue m’avait bien agacé à l’époque (j’ai derrière mois 14 années en lycées « sensibles » et 9 ans en collège public de Seine-Saint-Denis, et je sais à peu près de quoi je parle). Citations : « Elle ne milite pas pour que toutes les élèves aient le droit de s’habiller comme elles le souhaitent, mais pour qu’elles se conforment toutes au modèle de la jeune fille « féminine » » (p. 25) ; « Quant aux hôtesses d’Air France, leur employeur, comme celui de nombreuses femmes, compte sur la séduction qu’elles peuvent exercer auprès d’une clientèle envisagée comme exclusivement constituée de mâles hétérosexuels ; elles n’ont donc conquis leur droit au pantalon qu’en 2005 » (p. 27). La presse féminine est ensuite dans le collimateur : « L’absence d’idéal concurrent et les sollicitations permanentes de la consommation viennent réactiver les représentations immémoriales qui vouent les femmes à être des créatures avant tout décoratives. Depuis quelques années, le discours des magazines féminins a viré à l’entreprise de décervelage pur et simple » (p. 34). Puis c’est la mode. Mona Chollet cite Peggy Orenstein, qui « rappelle que, il y a un siècle encore, le code couleur pour les enfants de chaque sexe n’existait pas. Lorsqu’il a commencé à se mettre en place, de surcroît, le rose était considéré comme une couleur masculine – « une version pastel du rouge, la couleur associée à la force » – et le bleu, « associé à la Vierge Marie, à la constance et à la fidélité », comme une couleur féminine. La déferlante du rose girly ne date que du milieu des années 1980, lorsque « l’amplification des différences d’âge et de sexe devint une stratégie clé du marketing ciblant les enfants » (p. 40). Jean Renoir cousant (1899-1900) de Pierre-Auguste Renoir (The art Institute of Chicago) en est une belle illustration, à laquelle s’ajoutent les belles boucles que son père l’obligeait à porter et dont le fils se plaignait. J’ai pris la photo ci-dessous à la superbe exposition du musée d’Orsay « Renoir père et fils. Peinture et cinéma » (novembre 2018-janvier 2019). Cette photo est bien sûr moins bonne que celles qu’on trouve sur Wikicommons, mais les couleurs pastel me semblent plus fidèles à ce que j’ai vu à Orsay que les couleurs plus contrastées de celle de Wikicommons.

Jean Renoir cousant (1899-1900), Pierre-Auguste Renoir

Le marketing, avec la complicité de « people », cible les bébés avec les mêmes injonctions que leurs mères : « L’univers du people donne le ton. Née en 2006, Suri Cruise, fille de Tom Cruise et de Katie Holmes, tient le haut du pavé. Cette poupée à la frange brune et aux yeux bleus, arrivée en tête du classement Forbes 2008 des enfants les plus puissants (si, si), emploie une armée de coiffeurs et possède une garde-robe estimée en 2011 à 3,2 millions de dollars. Elle a porté des talons dès ses trois ans et ses parents lui ont fait faire des Louboutin sur mesure » (p. 42). Dans les classes pauvres, ce sont les concours de mini-miss qui imposent dès l’enfance une « féminité » incongrue. Un article de Elle prête à l’une des fillettes ce soupir : « Moi, je veux arrêter les Miss, je veux faire du cheval, mais ma mère ne veut pas » (p. 46). Conclusion : « Les concours de mini-miss permettent de préparer les candidates aux entretiens d’embauche, répètent leurs parents. Le monde qui attend ces fillettes a effectivement de quoi effrayer ; mais les y préparer en leur apprenant à évider leur personnalité, plutôt qu’à la renforcer, revient à devancer les maux qu’on prétend leur épargner » (p. 51).
Le chapitre III est réjouissant : « LE TRIOMPHE DES OTARIES. LES PRÉTENTIONS CULTURELLES DU COMPLEXE MODE-BEAUTÉ ». Mona Chollet y donne maints exemples d’un monde du cinéma informé par l’intrusion de l’industrie de la mode. Le festival de Cannes est notamment pourri de l’intérieur par le mécénat de L’Oréal depuis 2007, qui impose une image des femmes susceptible de marginaliser le cinéma social. Le passage suivant me semble un des plus convaincants sur le mécanisme de l’aliénation : « En 1999, le tollé qui avait suivi l’annonce du palmarès du festival de Cannes avait constitué un quasi-aveu des critères implicites régissant la profession. Le jury, présidé par le cinéaste David Cronenberg, avait distingué Rosetta, de Luc et Jean-Pierre Dardenne, et L’Humanité, de Bruno Dumont : deux films âpres, situés respectivement en Belgique et dans le nord de la France, et ancrés dans une réalité très dure. Un prix d’interprétation féminine ex æquo était allé à Émilie Dequenne pour Rosetta et à Séverine Caneele pour L’Humanité, tandis que le prix d’interprétation masculine récompensait Emmanuel Schotté, également pour L’Humanité. Ce choix avait suscité des commentaires d’une rare violence, qui suintaient le racisme social : « Autant récompenser Babe le cochon », avait-on entendu. Les critiques contestaient ce choix en arguant qu’il ne s’agissait pas d’« acteurs professionnels » – manière de dire que ces gens-là n’avaient rien à faire dans leur monde. Par la suite, Séverine Caneele a encore tourné dans trois autres films, puis elle est retournée à sa vie d’ouvrière. Émilie Dequenne, en revanche, a fait carrière. Elle était tout aussi débutante et inconnue, mais elle était mignonne, potelée, très loin de la puissance dégagée par sa colauréate ; et être mignonne, n’est-ce pas, chez une actrice, le début du « professionnalisme » ? Elle s’est en outre très vite prêtée au jeu des secrets de beauté et des bonnes adresses dans les magazines » (p. 95). Elle ajoute p. 124 : « Il fallait entendre, juste après l’annonce du palmarès, la rage froide et mal contenue d’Isabelle Giordano, à l’époque « madame cinéma » de la chaîne cryptée, et de Jean-Pierre Lavoignat, de Studio Magazine, arrachés d’un seul coup à leur routine glamour et doucereusement lobotomisée, et obligés de rompre avec le ronron de leurs commentaires souriants et convenus ».
Le mélange des genres entre certaines séries, la mode et la publicité, propulse au devant de la scène celles que Mona Chollet appelle des « otaries » : « Gossip Girl n’est qu’une coquille vide. Elle est un prétexte pour brasser des références consuméristes, pour les habiller d’un suspense factice (« cela va-t-il durer entre Blair et Chuck ? »), pour alimenter en sujets la télévision, la presse féminine, les sites mode et people. Elle sert à mettre sur orbite des actrices qui, ensuite, décrocheront des contrats publicitaires. Début 2011, c’était fait : Blake Lively, l’interprète de Serena Van der Woodsen, signait avec Chanel, qui donnait un grand dîner en son honneur. Représenter la marque française avait toujours été son rêve, assurait-elle : « J’ai eu d’autres opportunités, mais je refusais : “Non merci, je me réserve pour Chanel.” Les gens me disaient : “Ce n’est pas réaliste, ils ne prennent que des Européennes”, et je répondais : “Oh, super, je serai la première, alors.” » Brave petite otarie » (p. 104). Mona Chollet quitte parfois le rayon femmes pour étendre sa critique à l’ensemble du fonctionnement médiatique : « On a assisté dans la période récente à une véritable invasion des « fils et filles de ». S’inquiétant il y a quelques années de l’ampleur prise par le phénomène dans le cinéma français, Libération, qui parlait d’un « emballement sinistre », y voyait un avatar direct de la déférence pour la royauté : « On peut situer au début des années 80 le début d’une tendance médiatique à survaloriser les enfants de stars, qui remplace alors dans les magazines celle qui favorisait jusque-là les rejetons des familles couronnées » (p. 107). Rien à voir, bien sûr avec la filiation des Renoir père & fils (sans parler de l’autre fils, Pierre Renoir, excellent acteur).
Mona Chollet ne condamne pas toute la presse féminine, au contraire : « Arrêtons-nous encore sur le cas de la presse féminine. Il serait regrettable de confondre la critique à laquelle on se livre ici avec une condamnation du genre en lui-même. Certes, celles qui se battent dans les rédactions pour que l’information y surnage face au promotionnel ont connu de sérieux revers ces dernières années ; pour autant, cette part d’information continue d’exister, et elle répond à un besoin réel. La presse féminine en tant que telle n’est pas un genre bon à jeter à la poubelle ; du moins, elle ne le sera pas aussi longtemps que la presse dite généraliste restera une presse largement masculine, tant dans sa hiérarchie que dans son fonctionnement, ses réflexes et ses sujets de prédilection. Une enquête réalisée en 1999 par l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait établi que, dans les médias, pour une moyenne de cinq ou six hommes cités, on ne recensait qu’une seule femme ; une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept » (p. 126).
J’apprécie la conclusion de ce chapitre, qui tranche tellement avec le féminisme coupeur de couilles à la mode : « À l’aune de leur situation réelle, la frivolité débilitante et la convoitise démente que l’on entretient chez elles apparaissent pour ce qu’elles sont : une oppression de plus. Dans une société où l’égalité serait effective, elles auraient droit à un autre rôle que celui de vaches à lait ou de perroquets – ou d’otaries – du complexe mode-beauté. Au lieu de ressasser jusqu’à l’hébétude les préoccupations auxquelles on les assigne, elles relèveraient les yeux sur le monde ; elles s’empareraient de tous les sujets dignes d’attention qui s’offriraient à leur intelligence ; elles se battraient pour avoir le droit de développer toutes les facettes d’elles-mêmes et d’enfreindre tous les codes de bonne conduite ; elles imposeraient leur participation à la définition des valeurs dominantes ; elles imagineraient un moyen de faire profiter l’ensemble de la société des raffinements esthétiques qu’elles cultivent aujourd’hui dans leur ghetto. Elles forceraient les hommes à les prendre au sérieux, et inventeraient avec eux des relations entre les sexes plus riches, plus satisfaisantes, en abattant la prison des rôles appris. Et quand l’industrie de la mode et de la beauté prétendrait leur faire gober que leur bien-être coïncide avec le niveau de son chiffre d’affaires, elles lui riraient au nez » (p. 131).
Le chapitre 4 « UNE FEMME DISPARAÎT. L’OBSESSION DE LA MINCEUR, UN « DÉSORDRE CULTUREL » » évoque l’anorexie, en tentant de démontrer que ce n’est pas un sujet à reléguer dans les pages « beauté » des magazines féminins, mais un problème médical qui croise la question de l’aliénation féminine. Certes, comme l’a relevé une blogueuse dont vous trouverez le lien en fin d’article, Mona Chollet recopie sans vérifier – ce qui ne fait pas sérieux pour une journaliste – les chiffres erronés qu’elle a relevés dans The Beauty Myth de Naomi Wolf : « Elle parie qu’une affection frappant entre 5 % et 10 % d’entre eux, et ayant le taux de mortalité le plus élevé parmi les maladies psychiques » « ferait la couverture de Time, au lieu d’être reléguée dans les pages mode » (p. 136). En fait, la prévalence de l’anorexie mentale plafonnerait plutôt à 1 % de la population aux États-Unis si l’on en croit l’Inserm. Il n’en reste pas moins que le propos de Mona Chollet nous semble légitime : « L’anorexique ne refuse pas seulement le corps : elle refuse le corps féminin » (p. 141) ; « Comme l’hystérie au XIXe siècle, elle exprime ce qu’il y a d’intenable dans la condition féminine de notre époque » (p. 144). Les pages consacrées aux exemples des pressions exercées sur les mannequins pour les pousser à une minceur dangereuse pour leur santé, font froid dans le dos : « Sara Ziff [auteure d’un film sur le mannequinat], raconte : « J’ai connu une fille qui a développé des hanches et des seins à la sortie de l’adolescence. Son agence lui a dit de “faire attention” car elle était “en train de devenir une femme”. Comme si devenir une femme était quelque chose à éviter ! » La justification apportée à ces exigences est peu convaincante, relève-t-elle : « Les vêtements semblent mieux coupés sur une fille mince, et si tous les mannequins ont la même carrure, la collection paraît plus homogène. Ce qui revient à dire que les vêtements ne sont pas faits pour être portés sur des corps ! » (p. 149). De nombreux jeunes mannequins, filles mais aussi garçons, se sont suicidés, ou sont morts à cause de leur malnutrition. Mona Chollet évoque notamment le sort de deux sud-américaines, Luisel Ramos et Ana Carolina Reston, mortes à 18 et à 21 ans (p.151).
Le terrorisme de la minceur va jusqu’à pousser à la surenchère des grossesses invisibles ou de la reprise du travail au bout de quelques jours, ce qui donne le néologisme « mommyrexics » (p. 156) ou « mamanrexie ». Les vedettes sont donc soumises à une sorte de lit de Procuste : « Quant aux vedettes qui ne sont pas enceintes, elles doivent d’autant plus veiller à garder un ventre plat que le moindre renflement suffira à lancer la rumeur d’une grossesse dans les tabloïds : une méprise déjà gênante quand on n’est pas célèbre, mais encore plus quand on doit publier un communiqué de démenti. […] quelques grammes en moins et on est anorexique ; quelques grammes en plus et on est enceinte. C’est dur, d’incarner l’épanouissement… » (p. 157). Les magazines féminins sont responsables de cette mode néfaste : « les magazines osent parfois intituler leur dossier de printemps « Mincir de plaisir ». Il faut atteindre un poids considérable pour que les dangers et les effets néfastes sur la santé parviennent à égaler ceux des régimes déséquilibrés et des coupe-faim, de l’anxiété et de l’insatisfaction permanentes causées par la volonté de maigrir, sans parler de dispositifs potentiellement mortels, tel l’anneau gastrique, ou barbares, comme la ligature des mâchoires pratiquée par certains médecins américains, israéliens et sud-africains » (p. 161) [1] Mona Chollet rapporte les déboires d’une intellectuelle marocaine qui ne trouve pas d’habits à sa taille à New York et rappelle une évidence en forme de chiasme, qu’un vrai couturier devrait « Adapter les habits aux femmes, et non les femmes aux habits » (p. 162).
Nous voici au chapitre 5 : « LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN. CULTE DU CORPS OU HAINE DU CORPS ? » La question du poil avait déjà été abordée au chapitre précédent. En ce qui concerne la tendance à l’épilation, là encore encouragé par les vendeurs de cosmétiques, je vous renvoie à mon article sur Sur la plage (Mœurs et Coutumes balnéaires (XIXe-XXe siècles)), de Jean-Didier Urbain. Mona Chollet nous apprend qu’une marque de produits d’épilation a dû retirer en 2011 une pub ciblant les adolescentes, faisant l’éloge d’un « minou tout doux » car épilé… ce qui a énervé un certain nombre de personnes (p. 150). Mona Chollet dénonce « l’agressivité normative des médias people : le site de Voici a recours à une « loupe magique » pour déceler un duvet décoloré, imperceptible à l’œil nu, sur le visage de Madonna lors d’une première, et claironne que la chanteuse y est apparue « plus poilue que jamais » (p. 177). Derrière la haine du poil, « les mannequins et les actrices maigrichonnes au teint cireux, attifées de robes blanches par Karl Lagerfeld pour Chanel, à l’été 2011, disent bien ce rêve d’une féminité éthérée, irréelle, désincarnée » (p. 177). Les excès de la chirurgie esthétique sont dénoncés : « Le marqueur du chirurgien dessine sur la peau de ses clientes des pointillés qui les réduisent à des pièces de boucherie : épaule, filet, carré, rognon, cuissot. Ce faisant, il semble tracer des frontières infranchissables entre les différentes parties de leur personne » (p. 184). Des témoignages de femmes regrettant une opération qui les dépersonnalise, sont cités. Mais là encore, l’effet grossissant de la presse féminine est dénoncé : « Pour son dossier d’anthologie sur la chirurgie esthétique, déjà, Elle avait commandé un sondage dont il ressortait que, pour 54 % des Françaises, « vieillir ne posait pas de problème », et que 85 % comptaient ne jamais avoir recours à la chirurgie esthétique. Des résultats plutôt contrariants, mais peu importe. Dans son éditorial, le magazine, après avoir suspecté les sondées d’être des « super menteuses », enchaînait, péremptoire : « En vérité, face au miroir, qui n’a pas, tôt ou tard, rêvé de réparer les outrages du temps ou d’améliorer ce que la nature n’a pas daigné fignoler à sa convenance ? Stopper l’avancée d’une patte-d’oie, réduire une culotte de cheval galopante, donner de l’extase à ses seins, bouter les rides hors du front… » » (p. 201). Des chiffres effrayants sont donnés : « Aux États-Unis, 85 % des actes esthétiques (chirurgie, laser ou injections) sont payés par un emprunt. Ils ne nécessitent aucun apport minimum, comme c’est le cas dans tous les autres pays du monde, à l’exception du Mexique et de l’Australie. On le doit à deux mesures prises par Ronald Reagan peu après son accession à la présidence en 1981 : l’autorisation de la publicité médicale d’une part et la dérégulation du crédit d’autre part » (p. 203).
Le chapitre 6 « COMMENT PEUT-ON NE PAS ÊTRE BLANCHE ? DERRIÈRE LES ODES À LA « DIVERSITÉ » » nous apprend aussi bien des choses : « les femmes noires ont un budget beauté « neuf fois supérieur », indique Rokhaya Diallo. Elle rapporte les résistances qu’elle a elle-même rencontrées lorsqu’elle a décidé d’arrêter de défriser ses cheveux : « Mais, Rokhaya, avez-vous l’intention de garder cette coiffure pour chercher votre stage ? » L’une de ses amies qui arbore une coiffure afro, raconte-t-elle, a parfois droit aux félicitations d’autres passants noirs dans la rue, « comme si elle avait réalisé un exploit. En réalité, elle n’a fait que garder ses cheveux tels qu’ils sont, mais ce choix est si contraire à la norme qu’il est perçu comme une affirmation de soi, à contre-courant des obligations dominantes » (p. 222). La publicité n’a toujours pas rompu avec certains clichés racistes coloniaux : « en 1899, une publicité pour le savon anglais Pears, mettant en scène l’amiral américain Dewey aux Philippines, le recommandait comme « le meilleur moyen d’éclaircir et d’alléger [lighten ayant les deux acceptions] le fardeau de l’homme blanc » et d’« illuminer les recoins sombres de la Terre au fur et à mesure que la civilisation avance ». Un bon siècle plus tard, on retrouve cette rhétorique, quasiment telle quelle, dans une campagne de la marque Nivea pour une ligne de soins pour hommes : on y voit un homme noir au visage glabre et aux cheveux ras balancer au loin un masque de lui-même affublé d’une boule afro et d’une barbe, sous le slogan « Recivilisez-vous ». La campagne a déclenché de telles protestations qu’elle a été retirée juste après son lancement, en août 2011 » (p. 226). Dans ce chapitre, Mona Chollet oublie un peu son sujet pour l’élargir à la façon dont les non-blancs sont traités, hommes ou femmes, mais les deux problématiques (raciste et féministe) se croisent : « Plus récemment, en avril 2008, l’édition américaine [de Vogue] a annoncé en fanfare la présence en couverture, pour la première fois de son histoire, d’un homme noir : le basketteur LeBron James, qui posait avec le top model brésilien Gisele Bundchen pour un numéro « Spécial forme », avec ce sous-titre : « Les secrets des plus beaux corps ». Or la photo, prise par Annie Leibovitz, rappelait irrésistiblement l’image de King Kong s’emparant de l’actrice Fay Wray dans le film du même nom, en 1933. Le basketteur y apparaissait rugissant, dans une posture évoquant à la fois celle d’un joueur en train de dribbler et celle d’un gorille, un bras passé autour de la taille frêle de la jeune femme » (p. 231). La représentation des femmes noires échappe rarement à un « primitivisme associé à l’animalité » (p. 232).
Le chapitre 7 et dernier, « LE SOLILOQUE DU DOMINANT. LA FÉMINITÉ COMME SUBORDINATION » m’a semblé le moins bon, parce qu’on en arrive à un féminisme de désignation de boucs émissaires, empreint de raccourcis et d’amalgames, le tout mêlé à d’autres remarques fort judicieuses. Cela commence d’ailleurs par une excellente profession de foi dont on pourrait faire un document dans un exercice de synthèse, que ce soit sur le thème du « corps naturel » en 2e année, mais aussi sur un sujet de société sur l’égalité de genre, en 1re année de BTS : « Rappelons d’abord que les jupes, talons hauts, collants fragiles, bijoux encombrants, lingerie fine, sacs à main et autres accessoires censés être consubstantiels à la féminité ne vont pas de soi. Certaines peuvent préférer une tenue plus pratique, qui leur permette de courir, de travailler en étant libres de leurs mouvements, de bricoler. Elles peuvent aussi avoir envie d’établir leurs relations avec les hommes sur une base qui marque moins la différence des sexes. C’est à chacune d’arbitrer l’importance qu’elle veut accorder respectivement à son confort, à sa capacité d’agir, et à la recherche ou la séduction de sa tenue. Par ailleurs, le choix de ne pas trop s’exposer, de ne pas porter de vêtements trop moulants, ne relève pas forcément d’une dangereuse déviance ou d’un blocage qu’il s’agirait de pulvériser toutes affaires cessantes : il peut aussi traduire un réflexe légitime d’autoprotection, de quant-à-soi. C’est particulièrement vrai pour les adolescentes, qui ne sont pas toujours à l’aise avec leur corps de femme tout neuf et qui passent leurs journées dans une promiscuité scolaire pesante, à un âge où, dans quelque milieu que ce soit, les commentaires se distinguent rarement par leur intelligence et leur bienveillance. On peut mettre du temps à apprivoiser la féminité ; on peut aussi ne jamais y venir, et ne pas s’en porter plus mal » (p. 244). Un contre-exemple est louangé sur plusieurs pages, le couturier japonais Yohji Yamamoto : « Le quartier de Kabukicho où nous habitions débordait de femmes dont le métier était de séduire les hommes. J’en avais gardé une image très vive, gravée dans mes souvenirs d’écolier de l’après-guerre, et je m’étais bien juré de ne jamais fabriquer de vêtements transformant les femmes en poupées exclusivement destinées à plaire aux hommes. » Bon, après avoir jeté un œil sur son œuvre, cela me laisse froid…

Un passage est consacré à Jane Fonda : « Cette assignation au statut de femme-objet, l’actrice Jane Fonda en a fait l’expérience, comme la plupart de ses consœurs, et l’a analysée avec une lucidité particulière. Dans ses Mémoires, elle raconte que lorsqu’elle joua sur les bases militaires américaines le spectacle qu’elle avait monté avec d’autres artistes contre la guerre du Vietnam, en 1971, les soldats étaient parfois furieux de constater qu’elle ne correspondait pas à la bombe sexuelle qu’ils attendaient. Certains déchirèrent même leur poster de Barbarella, l’astronaute ultrasensuelle en combinaison Paco Rabanne qu’elle avait incarnée en 1968 dans le film du même nom sous la direction de son mari d’alors, Roger Vadim » (p. 254). La rétrospective Jane Fonda organisée en 2018 par la Cinémathèque m’a permis de découvrir un film de Delphine Seyrig, Sois belle et tais-toi (1976), cité p. 283 du livre de Mona Chollet, dans lequel entre autres actrices interrogées, Jane Fonda explique (en français) comment les maquilleurs, réalisateurs, producteurs, façonnaient le corps et le visage des actrices comme des objets de consommation. Voir un extrait sur Youtube qui combine deux interventions exceptionnelles de Jane Fonda, la 1re sur ce maquillage aliénant et la 2e à propos du film Julia (1977) de Fred Zinnemann. Ce documentaire malheureusement réalisé avec des moyens limités et donc esthétiquement peu abouti, est passionnant, et nous rappelle que les féministes des années 70 avaient largement fait avancer le schmilblick. Delphine Seyrig fut en 1971 une des signataires du Manifeste des 343, vulgairement rebaptisé « des 343 salopes » en faveur de l’avortement libre et gratuit. Dans son film, elle démontre comment non seulement les femmes étaient objectifiées, remodelées dans leur physique, mais aussi cantonnées à des rôles mineurs et peu nombreux, et réduites aux métiers d’actrice et de scénariste, les autres postes étant réservés aux hommes. La dernière partie de son film souligne à quel point aucune actrice (à l’exception de Jane Fonda justement pour le film qu’elle venait de tourner) n’avait eu l’occasion de jouer un rôle amical auprès d’une autre femme. La femme au cinéma était forcément la rivale d’une autre femme, ou si c’était sa sœur, elles se déchiraient, etc. Alors qu’à la même époque les couples d’amis masculins étaient légion. C’est à mon avis un des grands films du féminisme et je vous encourage à utiliser en classe au moins l’extrait ci-dessus. Pour revoir Jane Fonda dans un de ses premiers rôles, magnifique dans un film consacré aux femmes, voir Les Liaisons coupables (1962), de George Cukor.
Revenons au livre de Mona Chollet. Une mise au point est faite sur la notion de « femme-objet » : « Peut-être existe-t-il en effet des féministes puritaines refusant d’envisager que les femmes puissent être des objets sexuels dans quelque circonstance que ce soit ; mais on a surtout l’impression d’un malentendu persistant. Le problème n’est évidemment pas qu’une femme puisse être envisagée comme un objet sexuel par des hommes qui, par ailleurs, la voient comme une personne globale, dotée d’un libre arbitre. Le problème est qu’elle existe socialement comme un objet sexuel ; qu’elle soit réduite à cela et qu’elle ne puisse jamais affirmer pleinement sa dimension de sujet. » C’est une question dont il m’a toujours été impossible de me dépêtrer avec les élèves de 1re quand j’étudie la fameuse tirade de l’inconstance de Dom Juan de Molière : « tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend », etc. Dès que le mot « objet » est lu, la plupart des élèves deviennent imperméables à toute mise en contexte, et il est impossible de leur faire accéder à un sens plus subtil que « Don Juan considère les femmes comme des objets ». Mona Chollet fait la promotion d’une plaisanterie de Marion Cotillard, un bref clip intitulé « Forehead Tittaes » dans lequel une femme se colle des seins en plastique sur le front pour que les hommes la regardent enfin dans les yeux. Sauf que justement dans ce clip, toutes les femmes sont hyper-maquillées et ont les cheveux mi-longs, et ressemblent tellement à ce que les autres chapitres du livre rejettent, qu’on se demande quelle est la logique. Je suis désolé, mais quand je croise un très beau mec super bien vêtu, je le mate autant que je peux, et je trouve excusable à un homme hétérosexuel d’en faire autant, et bien sûr à une femme de mater ce qu’elle trouve à son goût. C’est la limite de l’ironie de ce chapitre sur la façon dont certains hommes hétérosexuels se dédouanent sur le « puritanisme américain ». Oui, il existe dans certains métiers des gros porcs qui abusent des femmes, mais le puritanisme américain n’en reste pas moins une réalité, ou alors comment nommer le fait que pendant un an la politique étasunienne a été dominée par une histoire de fellation d’un président par une stagiaire majeure et consentante ? Mais ce qui m’a insupporté dans ce chapitre est que, du début à la fin, l’affaire Strauss-Kahn (qui ne faisait que commencer au moment de la publication du livre) est mise sur le même plan que l’affaire Polanski, antérieure de 40 ans. J’ai consacré à cette affaire Polanski de longs développements auxquels je vous renvoie, et je me contente de rappeler ici un fait : la victime du cinéaste supplie depuis longtemps qu’on arrête de parler de cette affaire, en expliquant que cela pourrit sa vie, alors le fait de persister à le faire, en la nommant, est-ce vraiment la traiter en sujet, ou en objet, cette femme que Polanski traita en objet il y a 45 ans ? Heureusement, le reste de l’article dénonce, mais sans le même acharnement de bacchante, le comportement habituel sans doute dix fois pire que ces deux affaires médiatisées, de certains photographes de mode ou stylistes : « Ils [un agent de mode nommé Claude Haddad et ses amis] étaient grossiers comme des souteneurs en virée, des ordures. » L’une de ses anciennes collaboratrices, Marilyn Gaulthier, assure que lorsqu’elle est partie ouvrir sa propre agence, « il n’y avait pas un seul homme dans la maison. Même pas pour planter un clou. J’étais totalement dégoûtée ». Une autre agente a elle aussi démarré sa propre entreprise, au personnel entièrement féminin, en récupérant les victimes de ses confrères : « Les mannequins s’enfuyaient en pleine nuit et arrivaient à l’aéroport sans bagages ni argent, elles appelaient leur mère en pleurant » » (p. 275). Il est étonnant que ces dénonciations pourtant écrites noir sur blanc dans un livre paru en 2011 n’aient jamais été reprises, et que certains féministes de bas étages préfèrent continuer à remuer le vieux purin de l’affaire Polanski, au risque de pourrir la vie de sa victime. Il est dommage de terminer sur ce bémol cet article sur un excellent livre qui devrait figurer dans tous les CDI.

- Voici un exemple de critique plutôt mitigée d’une blogueuse.

Lionel Labosse


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[1Si je puis me permettre un conseil en ce domaine : je pratique pour ma part depuis l’âge de 40 ans à peu près, la monodiète, qui est sans doute le plus efficace et le plus économique des régimes minceur (et santé). Non seulement il ne vous coûte rien, mais il vous fait faire des économies ! Le lien sur le mot « monodiète » ci-dessus renvoie sur un site sans pub qui vous explique le principe. Le fait qu’il y ait des pubs sur des sites consacrés à ce genre de conseils devrait être un signe défavorable !