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La matrilité à l’état brut, pour le lycée

Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

Folio plus classiques, 1950, 370 p., 7,4 €.

mercredi 25 juin 2008, par Lionel Labosse

Il a dû m’arriver d’ironiser sur le personnage de Marguerite Duras, et surtout sur la durassolâtrie qui sévit dans certains milieux (Voir cet article). Cela ne doit pas faire oublier que la vieille alcoolique au style aphasique que la télévision exhibait dans les années 80 pour faire de l’audimat cachait une jeune auteure surprenante de modernité, dont l’œuvre laissait une grande place à une sexualité féminine et masculine fort éloignées de la conception bourgeoise du mariage. De plus, ce roman aux relents autobiographiques, d’où sortira 35 ans plus tard L’Amant, nous fournit aussi la matrice de ce qu’Éric Verdier a appelé « matrilité » : le pendant féminin de la virilité. Pour fonder ce concept, Éric Verdier s’est d’ailleurs appuyé sur un autre texte de l’auteure, contemporain du Barrage (Voir cet article). Voici donc un excellent choix pour une séquence sur le roman en classe de seconde ou de première, d’autant plus qu’une nouvelle adaptation cinématographique de Rithy Panh est sortie en janvier 2009, avec Isabelle Huppert dans le rôle de la mère ; qui ne parvient malheureusement pas à faire oublier la version, déjà pas inoubliable pourtant, de René Clément (1958).

Résumé

Joseph et Suzanne sont les deux enfants de « la mère », âgés de 20 et 17 ans. Depuis la mort du père, tous trois vivent dans un bungalow, au bord du Pacifique, en Indochine Française, dans les années 30 (province de Kompot, au sud du Cambodge actuel). Les fonctionnaires coloniaux corrompus leur ont attribué une concession incultivable, parce qu’ils ont négligé de payer des pots-de-vin. Cette concession est envahie par la mer à la mousson, et toute tentative de récolte est anéantie, sauf sur les quelques hectares entourant le bungalow, que les fonctionnaires montrent d’abord aux occupants successifs. La misère entretenue par la colonisation gangrène toute la région, des indigènes obligés de se prostituer, aux modestes colons, réduits à trafiquer de l’alcool et à se prostituer, quand les plus riches se coupent de la vie indigène, et considèrent le mariage comme une transaction nécessaire à leur standing. La mère a tenté vainement d’édifier des barrages pour protéger la terre, ce qui lui a valu la sympathie des paysans malgré l’échec, et l’hostilité des fonctionnaires du cadastre. Suzanne fait la connaissance de M. Jo, fils de famille plein aux as mais laid et pas très malin. Malgré les manigances de Joseph et de la mère, en accord avec Suzanne, il est impossible d’obtenir de celui-ci une demande en mariage, car son père s’y oppose. Lors d’une visite à la grande ville (Saïgon), on fait la connaissance d’une tenancière d’hôtel borgne, Carmen [1], qui aide le trio à vendre un diamant offert par M. Jo. Joseph fait la connaissance d’une femme mariée riche, qui achètera le diamant (pour le lui redonner) et viendra l’enlever, tandis que Suzanne renoue avec Jean Agosti, le garçon qu’elle avait déjà embrassé, mais uniquement pour perdre sa virginité. Cette indépendance affective sera fatale à la mère.

Mon avis

Le roman est passionnant sur bien des plans dont nous ne traiterons pas ici. Le « vampirisme colonial » (p. 19) est évoqué à maintes reprises, par exemple dans la description de la ville blanche coupée de la ville indigène (p. 133), dans l’utilisation sexuelle des femmes des enrôlés indigènes par les miliciens (p. 196) ; cela culmine avec la lettre pamphlet écrite par la mère aux fonctionnaires (p. 230), puis les conseils donnés par Joseph aux paysans pour assassiner ceux-là (p. 290) [2]. Ce qui nous retiendra dans ces lignes, c’est le traitement de la sexualité, on ne peut plus anti-romantique. On dirait que la distance de la France et la vie en vase clos mettent à l’abri les personnages de tout faux-semblant. L’hypocrisie n’a pas droit de cité dans les rapports entre M. Jo et le trio. Ainsi, dans la fameuse scène de la douche (p. 58) : M. Jo promet un phonographe à Suzanne si celle-ci se montre nue. Plus loin, Joseph est clair : « C’est pas qu’on l’empêche de coucher avec qui elle veut, mais vous, si vous voulez coucher avec elle, faut que vous l’épousiez. C’est notre façon à nous de vous dire merde » (p. 77). Le même schéma se produira avec le deuxième prétendant, Barner, qui explique ingénument à Suzanne qu’il cherche une « jeune Française de dix-huit ans », car « on peut les façonner et en faire d’adorables petits bibelots » (p. 168). Carmen expose sa théorie : Suzanne devrait se marier « avec un homme à la fois si bête et si riche qu’il lui aurait donné les conditions matérielles de se libérer de lui » (p. 145).
Cette dernière est ambiguë : elle recherche les hommes, mais comme elles partagent leur chambre, Suzanne se met nue une fois devant elle, et Carmen l’enlace : « elle avait essuyé une larme silencieusement » (p. 160). Plus loin, Suzanne déclare à Barner, qui veut l’épouser : « je vous préviens, mon genre ça serait plutôt Carmen » (p. 169). Duras démontre la facilité de la drague au cinéma, en théorie (p. 178), puis en pratique (p. 206). Suzanne envisage naïvement, devant M. Jo, qu’elle retrouve par hasard, de se prostituer : « Mais il faudra qu’on me paie très cher » (p. 179). Quand celui-ci finit par lui dire « je t’aime », cela désacralise l’expression. Elle note que ces mots, « on pouvait les dire spontanément, dans le désir et même aux putains » (p. 181). Pourtant, la sexualité libère. Ainsi de Joseph quand il drague la femme riche devant son mari : « il m’était poussé d’autres mains » (p. 219). Et quand Suzanne sera dépucelée par Agosti, celui-ci aura cette formule : « tu vaux bien un diam, et même plus. Faut pas t’en faire » (p. 272). Mais il n’est pas macho, bien au contraire : « il avait sorti son mouchoir de la poche et il avait essuyé le sang qui avait coulé le long de ses cuisses » (p. 275).
On peut aussi évoquer l’influence du climat et du milieu. Pour les indigènes, la question sexuelle est informée par la misère. La maternité est « une sorte de calamité » (p. 92) : « Cela continuait régulièrement, à un rythme végétal, comme si d’une longue et profonde respiration, chaque année, le ventre de chaque femme se gonflait d’un enfant, le rejetait, pour ensuite reprendre souffle d’un autre » (extrait en or pour un commentaire, p. 93). (Voir la même idée dans Chiquinho, de Baltasar Lopes, et dans la vision zolienne du prolétariat, dans Germinal). La mère prend une coloration mythique quand elle récupère des enfants mourants et les nourrit, ou qu’elle tente de nourrir toute la plaine avec ses barrages. Deux scènes se répondent, quand la mère bat violemment Suzanne (p. 111), puis que Suzanne se rebelle enfin, suivant l’exemple de son frère (p. 187). Un exemple de plus pour reconsidérer la fameuse question des « Violences faites aux femmes ». Voir le portrait de la mère en « monstre dévastateur » (p. 146).
Deux femmes sur fond bleu
Le dossier de Jean-Luc Vincent et Isabelle Varloteaux proposé dans l’édition Folioplus est fort bien fait, et simple d’accès. Je note quand même avec amusement que l’étude d’Isabelle Varloteaux, d’ailleurs brillante, du tableau de Fernand Léger proposé en couverture (concept de cette collection), intitulé Les deux femmes sur fond bleu, omet délibérément la possibilité d’une interprétation lesbienne. Les élèves sont lancés sur toutes les pistes, par exemple une mère et sa fille, en occultant celle qui leur sautera aux yeux : ces deux femmes nues, enlacées, du même âge, évoqueront plutôt deux amantes, c’est-à-dire la piste lancée par Duras à propos de Suzanne et Carmen, mais non développée, malgré la liberté sexuelle patente dans l’ouvrage… Un an après, en 1951, paraissait Le Rempart des Béguines, de Françoise Mallet-Joris. Gageons que celle-ci, toute jeune à l’époque, avait dévoré le Barrage.

- Parmi les nombreux extraits possibles en lecture analytique, il y a celui de l’air de « Ramona ». Un couplet de cette chanson y est cité, et la chanson est évoquée à cinq ou six reprises dans l’ensemble du roman, dont elle constitue donc un leitmotiv. « C’était l’hymne de l’avenir, des départs, du terme de l’impatience » (p. 69). Une recherche nous apprend que la chanson est librement adaptée de l’anglais. Ramona était un film muet d’Edwin Carewe sorti en 1928, avec Dolores del Río dans le rôle-titre. Film adapté d’un roman à succès de Helen Hunt Jackson (1884) racontant les mésaventures d’une jeune métisse indienne-écossaise sur fond de racisme. La version française est un rare exemple d’un tube chanté par des générations entières sans qu’un seul interprète célèbre écrase les autres (jusqu’à une reprise récente particulièrement minable d’un chanteur dont je tairai le nom, n’ayant jamais compris pourquoi avec une voix aussi fausse et sans l’excuse d’être aussi auteur comme Renaud, il pouvait avoir un tel succès). La version américaine a été également illustrée par des pointures comme Louis Armstrong ; il existe même une version en espagnol par Carlos Gardel.
- Voir la fiche de lecture de Raymond Queneau sur ce roman, exposée lors de l’exposition « Gallimard, 1911-2011 : un siècle d’édition », qu’on peut retrouver dans le « livret-parcours pédagogique » disponible sur le site de la BNF. Gag : dans ce livret pédagogique, la fiche est anonymée, mais quand on l’extrait, comme je l’ai fait, le maquillage blanc disparaît, et on découvre que l’auteur de la fiche est Queneau : quel secret de polichinelle !
Fiche de lecture de Raymond Queneau sur Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras.

- Quelques mots, pour terminer, sur l’adaptation de Rithy Panh (2008), fort éloignée du roman. Toutes les scènes à la ville sont supprimées, les personnages de Carmen et de Jean Agosti réduits au minimum, M. Jo transformé en négociant Chinois qui s’accapare la plaine avec des prête-noms. La bande son fait l’économie fort coûteuse de l’air de Ramona (sans doute de sombres questions de droits : dommage !). Le réalisateur restitue ce qui manquait au roman : la présence indigène, mais en gommant l’exploitation sexuelle des femmes. Il ajoute des scènes de cérémonies religieuses bouddhistes, une tête de blanc au bout d’une pique et la répression qui s’ensuit, sans oublier la vision finale de la « rizière de la dame blanche » en 2007, soit la réussite posthume de la mère de Duras, modèle du personnage principal. Le film manque de rythme, sans doute, on dirait une suite de scènes juxtaposées. Deux anachronismes m’ont agacé : la Mère écrivant sa lettre au cadastre avec un stylo et non à la plume, et surtout Joseph mangeant un sandwich fait avec du pain, dans cette plaine où il est déjà impossible de cultiver du riz, et en plus, le malheureux sandwich ne quitte pas l’écran pendant une scène interminable !

- En juin 2013, j’ai eu enfin l’occasion de voir la version de René Clément intitulée Barrage contre le Pacifique (1958), avec Sylvana Mangano (Suzanne), Anthony Perkins (Joseph), Jo Van Fleet (la mère). Occasion rare, lors d’un festival René Clément à la cinémathèque de Bercy. Le film, qui n’est pas un chef-d’œuvre, était présenté en copie abîmée, et l’on a peu de chances de voir ce film à la TV ou en salles. On se demande pourquoi l’État français met tant d’argent dans la production de tant de navets français et les salaires délirants de tant de has-been pathétiques, et si peu dans la production d’adaptations littéraires et la restauration d’anciennes adaptations. Bref, même si ce n’est pas un chef-d’œuvre, c’est un travail intéressant, plus intéressant que la version plus récente à mon avis. Le tournage a eu lieu en Thaïlande, et le générique insiste beaucoup sur ce point. De fait, le film s’apparente souvent à un dépliant touristique pour ce beau pays, y compris des placements de produit ridicules, pour Air India par exemple, qui ont nécessité de détourner le scénario pour inventer une scène dans un aéroport ! Le roi de l’époque était déjà Bhumibol Adulyadej, alias Rama IX, toujours cliniquement vivant et régnant à l’heure où j’écris ces lignes ! L’action se passe dans les années 50, débuts du rock, et « Ramona » aux oubliettes (question de droits ou volonté de moderniser ?). La question coloniale est totalement négligée, le rapport de la mère aux enfants indigènes n’est pas évoqué, et Barner remplacé par un personnage inventé qui séduit réellement Suzanne, pendant de l’amante de Joseph. Saïgon est remplacée par Bangkok, et l’on a des scènes inutiles mais touristiques au marché flottant ou dans des temples, trahison d’un roman totalement athée. Les acteurs qui jouent Suzanne et Joseph ont dix ans de plus que leur rôle, mais c’était une habitude de l’époque. Le film n’est pourtant pas sans intérêt. La question de la sexualité des deux jeunes, et de leur lien quasi incestueux, est traitée, même si les données du livre sont modifiées. Le peronnage de M. Jo est assez fidèlement traité, même s’il est transformé en agent immobilier, ce qui gomme son aspect satirique. La scène de la douche est assez bien traitée, mais dans l’ensemble, les dialogues sont nuls, ne reprenant quasiment rien des dialogues si brillants du roman. Il faut dire qu’il s’agissait d’une production italo-américaine, et l’on se doute du peu d’intérêt pour des non-francophones de la lettre même du texte original. La bande son est en français, mais il s’agit sans doute d’un doublage, le film ayant, d’après Wikipédia, été tourné en italien et en anglais ; il existe d’ailleurs des titres dans ces deux langues. Lors des scènes de tempête qui détruisent le barrage, le manque de moyens se ressent, mais il y a du souffle. Il manque quand même l’esprit incisif, critique, sans concession, et l’humour discret de Duras, et tant d’autres choses. On se plaît à rêver d’avoir enfin une adaptation à gros budget, reconstitution de Saïgon, et surtout, rendez-nous « Ramona » !

- Pour une lecture en parallèle, voir l’article sur L’Amant.
- En lecture complémentaire, essayer un extrait de Portrait du colonisateur, d’Albert Memmi. « Certes, tous les Européens des colonies ne sont pas des potentats, ne jouissent pas de milliers d’hectares et ne dirigent pas des administrations. Beaucoup sont eux-mêmes victimes des maîtres de la colonisation. Ils en sont économiquement exploités, politiquement utilisés, en vue de défendre des intérêts qui ne coïncident pas souvent avec les leurs. Mais [...] le petit colonisateur est, de fait, généralement solidaire des colons et défenseur acharné des privilèges coloniaux ». (Gallimard, 1957, Folio actuel, p. 36). Voir aussi Terre d’ébène, d’Albert Londres, écrit en 1929, année où l’action du Barrage est censée se passer. Ce livre permet de prolonger la réflexion sur le colonialisme.
- Élise ou la Vraie Vie, de Claire Etcherelli constitue une bonne lecture complémentaire, on y retrouve les mêmes thèmes : colonisation, racisme, découverte de l’amour par une jeune femme, amour fusionnel d’une sœur pour son frère, en l’absence de père.
- La Joie de vivre, d’Émile Zola (1884) a peut-être fourni l’idée du combat désespéré pour vaincre la mer au profit des autochtones.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Séquence pédagogique consacrée au roman sur un site académique


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[1Carmen illustre la riche lignée littéraire de la « prostituée au grand cœur », dont on trouve les racines dans Ishtar, la courtisane sacrée de Gilgamesh, et qui revient de temps en temps, par exemple dans Esther (Splendeurs et misères des courtisanes, d’Honoré de Balzac) et dans Madame Rosa (La Vie devant soi de Romain Gary). Voir aussi l’article sur prostitution et roman.

[2Pour développer une recherche documentaire sur l’aspect anti-colonialiste du roman, voir un article sur le bagne de Poulo Condor (qui n’est pas nommé dans le roman).