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Deux films inspirés de La Princesse de Clèves

La belle personne, de Christophe Honoré & Nous, Princesses de Clèves, de Régis Sauder

Permanence du sentiment, évolution des formes

jeudi 8 janvier 2009, par Lionel Labosse

En attendant l’adaptation de Retour au collège, de Riad Sattouf, La Belle personne, film tourné et sorti en même temps qu’Entre les murs, de Laurent Cantet, nous fournit un parallèle enrichissant sur la vision de l’école et la place de la sexualité. Il s’agit non pas vraiment d’une adaptation mais d’une création librement inspirée de la trame du célèbre roman de Madame de Lafayette, le réalisateur étant censé – pour l’anecdote – avoir eu cette idée suite à une fameuse saillie – et Dieu sait s’il en est fécond – du président de la République (lire cet article) selon laquelle il serait inopportun, voire sadique, d’interroger sur cette œuvre un candidat à un concours de la fonction publique. Beau film, devant lequel on se laisse aller à l’émotion de ces adolescents fantasmatiques fantasmant sur la trame d’un classique, le mot étant à prendre dans son sens de « livre étudié en classe ». Ce n’est pas tant l’adaptation du roman qui nous est proposée, que la collision que la lecture d’une telle œuvre peut produire sur des esprits adolescents. Dans un genre fort différent, le film de Régis Sauder Nous, Princesses de Clèves surfe sur la même vague, et encore avec le même roman, mais propose une vision fort utile d’un lycée en « zone d’éducation prioritaire », du rapport des élèves, et de leurs parents, avec la culture telle qu’on la conçoit au lycée.

Une image romantique de l’école

Le film de Christophe Honoré adopte un point de vue romantique sur l’école radicalement opposé à celui réaliste, voire naturaliste, de Laurent Cantet. Aux collégiens populaires, métissés, hâbleurs et dissipés du second, répondent les lycéens bourgeois, friqués, attentifs et monocolores du premier. Au prof réfléchissant à son métier et gérant les affects de ses élèves avec distance, répond le prof immature qui recherche les liaisons avec ses élèves. On est jaloux en tant que prof de ces cours idylliques où l’enseignement se distille en phrases soignées que n’interrompt aucune remarque inopportune, aucun gloussement, aucun bruit autre que le crissement des plumes sur le papier. Non que le réalisateur se fasse aveugle à la réalité, mais parce que « cours idyllique », telle est la transposition qu’il a choisie pour donner l’équivalent anachronique dans le roman de Mme de Lafayette, de la cour d’Henri II, éloignée de plus d’un siècle de celle où elle vivait. Si les personnages s’appellent par téléphone mobile, l’usage en est discret, ils s’en servent uniquement pour téléphoner (et une fois pour photographier), et ils ne les utilisent ou ne les arborent pas pendant les cours. Laurent Cantet avait choisi un collège moderne, au mobilier flambant neuf, pour donner une coloration optimiste à son parti-pris plus réaliste. Or chez Honoré, au romantisme, au monde bourgeois et à l’anachronisme des situations, correspond un lycée tombant en ruine au mobilier fatigué, les bonnes vieilles tables et bureaux ridés comme ceux qui attendent dans nombre d’établissements le retour des barricades pour flamber, avec quand même un bon vieux tourne-disques comme je n’en ai plus vu depuis vingt ans pour écouter un extrait d’un opéra par « La Callas », choisi par un élève, qu’on écoute religieusement ! Cette séquence est une illustration du point de vue du film : il ne s’agit pas de la reconstitution d’un exposé qu’un élève pourrait faire réellement, mais du fantasme d’un élève rêvant à remplacer le prof et se la pétant au tableau, tandis qu’assis parmi la classe, à l’inverse, le prof fantasme et se prend pour un élève, faisant du gringue à la jeune héroïne Junie. On voit ce qu’on peut tirer d’un tel film comme réflexion sur l’enseignement, que ce soit en classe de seconde (thème d’argumentation : « débats sur l’éducation »), ou en première, en parallèle avec l ‘étude de ce roman. Quant à l’ambiance qui peut régner en réalité dans ce type d’établissement dans un quartier bourgeois, on sait grâce au livre de Riad Sattouf qu’elle n’est pas si éloignée de celle des lycées caricaturaux de banlieue [1].

Hiérarchie des cultures ?

Je suis plus réservé sur le prétexte polémique du film. Il est tellement de bon ton de voler dans les plumes de Sarkozy dès qu’il ouvre la bouche, qu’un anticonformiste tel que moi ne peut que se faire l’avocat du diable. Comme dirait Montesquieu, « Ce que j’en dirai lui laissera toutes ses flétrissures, et ne portera que contre la tyrannie qui peut abuser de l’horreur même que l’on en doit avoir. » Si l’étude de La Princesse de Clèves est tout à fait légitime en classe de français, pourquoi faire dire au président autre chose que ce qu’il a dit ? Baser un entretien pour le recrutement de fonctionnaires (non littéraires) sur une culture classique franco-française n’est-il pas tant soit peu contestable ? Il est amusant de constater qu’en la matière, notre président se fait progressiste, et ses contradicteurs n’ont pas peur de trahir leur conservatisme de gauche, avec la même rigueur intellectuelle que si Sarkozy était végétarien, ils bâfreraient de l’entrecôte à tous les repas. Eh bien, osons ! Je suis d’accord avec Sarkozy (c’est dit !). Cette prise de conscience des excès de l’élitisme culturel procède du même mouvement qui a mené à la fameuse « discrimination positive » en usage marginalement à Sciences Po Paris. Dans le concours d’entrée à cette école, d’ailleurs, depuis belle lurette, on ne pratique pas l’élitisme classique que dénonçait le président, mais on accorde le même intérêt à un candidat passionné de bande dessinée ou de musique techno du moment qu’il s’avère capable d’intelligence dans sa maîtrise de ce qui le passionne, alors que dans d’autres types de recrutement, on pratique un certain type de discrimination culturelle, en favorisant un candidat qui produirait un discours artificiel, appris par cœur, sur La Princesse de Clèves, plutôt qu’un discours original et savant sur un sujet moins classique. On en revient à ce bon vieux Rousseau, qui avait appris à Kant que « Nous pouvons être hommes sans être savants » (Émile, livre IV). Kant en a conclu : « Il fut un temps où je croyais que tout cela pouvait constituer l’honneur de l’humanité, et je méprisais le peuple, qui est ignorant de tout. C’est Rousseau qui m’a désabusé. Cette illusoire supériorité s’évanouit ». (Voir cet article). On peut se demander à partir de quel niveau, quelle catégorie de la population, quels "Epsilon" ou "Delta" selon Aldous Huxley, on dispenserait de savoirs littéraires pour avoir du pain. Peut-être un balayeur n’en aurait pas besoin, de cette Princesse de Clèves ? Je suis persuadé que la littérature est importante, quelque métier qu’on exerce, comme je suis persuadé que les plus grands dignitaires nazis adoraient la littérature et la musique et auraient réussi haut la main les plus difficiles concours administratifs. J’aime enseigner la littérature, mais je n’aime pas qu’on s’en serve comme d’une boîte à formes pour trier les gens, pas plus que des mathématiques par exemple. Une amie chère en a fait les frais récemment : suite à deux cancers, elle doit changer de métier dans une grande collectivité territoriale. À plus de 50 ans, on lui propose un « stage » dans un service qui pourrait lui convenir. Elle donne amplement satisfaction dans ce stage, mais au bout d’un an, il faut qu’elle repasse encore un « concours » de titularisation, avec les sempiternelles mathématiques, qu’elle a dû réviser cent fois dans sa carrière. Ça la met dans tous ses états, ça la déprime et la rend d’autant plus vulnérable à une rechute, mais il faut mordicus qu’elle prouve qu’elle a cette culture-là, scolaire, et rien que ça. La culture, est-ce que ça doit servir uniquement à humilier les gens ?

Une scène du film m’a intrigué, c’est la longue scène au cinéma. La classe est en sortie avec la prof d’histoire et le prof d’italien, mais le film visionné, dont les sous-titres sont malheureusement hors-cadres, et dont on voit de larges extraits qui prennent tout l’écran, n’a a priori aucun rapport avec aucune des séances d’enseignement préalablement filmées. Il s’agit d’un film africain ou du moins montrant des noirs africains dans des postures traditionnelles – film d’ethnologie ? – parlant une langue africaine, dans lequel il est question d’amour et de sexualité, seul lien possible non pas avec l’enseignement des deux profs présents, mais avec l’histoire racontée par le film. On se demande si la volonté n’est pas de montrer un repoussoir, un objet culturel qui serait moins intéressant qu’un bon vieux classique. Mais quelle drôle d’idée d’amener ce film à ce moment-là, comme un cheveu sur la soupe ! Les enseignants qui abordent d’autres cultures que la culture hexagonale le font en général d’une façon construite (voir ceci par exemple). Bref, cette séquence m’a mis mal à l’aise, mais peut-être l’ai-je mal comprise, enfin c’est la seule fausse note – à mon sens – de ce film. On note que les protagonistes sont tous blancs. Les seuls acteurs noirs font des figurations, et le réalisateur en joue : quand les élèves ânonnent « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui », la prof de français s’ennuie et regarde par un judas, et que voit-elle ? Un couple d’ados en gros plan en train de s’embrasser, un noir et une blanche, au moment où retentit cet alexandrin : « Tout son col secouera cette blanche agonie » !

L’idylle altersexuelle

Il est notable que l’idylle entre les deux garçons se déroule idéalement ; la volonté de cacher la nature de la lettre oubliée au cinéma s’avère inutile, et cet épisode est plutôt instrumentalisé par le prof pour affiner sa tactique de drague de Junie ; quant aux deux garçons, ils ne cachent bientôt plus rien. Les seules fesses montrées, la seule scène de sexe explicite, est homosexuelle. Cela change agréablement de ce qui se pratiquait dans le cinéma depuis des années : dans les films dont le sujet principal était l’homosexualité, la seule scène de sexe était souvent hétérosexuelle. La scène de jalousie du garçon éconduit semble un peu forcée, une scène d’hybris de tragédie plaquée dans un roman de la maîtrise, comme si l’auteur avait voulu inscrire en pendant à son idylle le rappel de la façon dont était traitée l’homosexualité au cinéma. Pourtant, la sexualité qui pose le plus problème et qui aboutit à un drame et à un suicide en pleine « cour », est l’hétérosexualité. On s’amusera à retrouver dans le guide pédagogique du Scéren, cette phrase : « ce qui fait de Mathias [le cousin homo de Junie] un jeune homme touchant, hésitant et fragile », qui me semble à côté de la plaque : non, le personnage « hésitant et fragile », cette fois-ci, c’est Otto, l’hétéro, pas Mathias ! Mathias n’a pas hésité une seconde quand il s’est fait draguer par Henri dans les toilettes [2], ni après, quand il se fait sucer dans un parking sans se soucier d’être vu ! Tout cela fournira en classe de passionnants sujets de réflexion et de débats.

Le film de Régis Sauder : Nous, Princesses de Clèves (2010).

Il s’agit d’un film radicalement différent, un film documentaire tourné dans un grand lycée d’un quartier populaire de Marseille, à partir d’une sorte d’atelier de lecture sur ce roman, complété par des cours de classe de Première. On y retrouve pourtant les mêmes thèmes : le fait qu’un roman, quel qu’il soit, peut servir de tremplin à l’imaginaire des adolescents, et qu’ils savent se l’approprier. Au lieu de renoncer comme la Princesse, ils savent qu’il leur faudra transgresser (à la manière de la Princesse de Montpensier, autre héroïne de Mme de Lafayette récemment portée à l’écran par Bertrand Tavernier). Il est remarquable que dans les deux films, celui qui va le plus loin est un garçon homo. Dans le film de Régis Sauder, c’est « Albert » (j’ignore si les noms ont été changés), piercé de partout, qui rêve de monter à Paris vivre le grand amour avec un garçon, et n’a pas peur d’en parler ouvertement avec ses copines dans ce lycée « ZEP ». Chouette, encore un film qui nous montre que l’homosexualité n’est pas si impossible dans les banlieues infiltrées à 100 % par Al-Qaida. Autant dire que ce film a peu de chances de passer sur TF1 ! On pourrait objecter que ledit Albert est l’un des seuls élèves « gaulois » du film, et que cela pourrait cautionner la légende maintes fois entendue auprès de mes élèves, que l’homosexualité serait un truc de Céfran, qu’un musulman ne peut pas commettre une telle infamie, etc. Le projet du film (terminé depuis 2009, mais sorti en salle en mars 2001) avait démarré avant la polémique bobo sur les propos de Sarkozy, et il est à mon avis dommage qu’un mauvais hasard ait fait choisir encore ce roman-là (même si cela va lui faire gagner en publicité ce qu’il perdra en portée intellectuelle). En effet, dans une scène importante, l’une des élèves ne dit rien d’autre que ce que disait le président : elle n’a pas envie de se prosterner devant la culture franco-française. Une autre scène, dure à regarder pour les profs de français, montre l’une de ces élèves, pourtant transfigurée par le roman, se rétamer péniblement lors d’un oral de bac blanc, face à une examinatrice qui lui coupe la parole brusquement dès la première phrase de son exposé (alors que l’élève est censé ne pas être interrompu) parce que la pauvre a commis l’outrage de dire que La Fontaine était du XVIIIe ! Exemple même de ce que disait Sarkozy : doit-on continuer à couper la route à des jeunes parce qu’ils n’enfilent pas les granzécrivains dans la bonne case ? La culture peut-elle se hausser au-delà de ce jeu de bébés appelé « trieur de formes » ? Certes, la jeune fille ne dit plus rien, ce qui prouve qu’effectivement, elle n’a pas révisé et mérite sa tôle, et la prof lui donne d’utiles conseils pour réussir, mais n’est-ce pas précisément parce qu’on l’a bridée sur des détails depuis son enfance, que cette souris de laboratoire perd ses moyens dès qu’elle se prend une décharge électrique ?
On obtiendrait le même résultat navrant d’ailleurs avec des auteurs plus modernes, qui parleraient plus à l’imaginaire de jeunes « issus de la diversité », comme La Civilisation, ma Mère !…, de Driss Chraïbi ou Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, sauf que peut-être ils se sentiraient plus « chez eux » à l’école en les lisant que ce roman quand même un peu vétuste (aïe, là, c’est sûr, je vais me faire traiter de Sarkozyste, que dis-je ? de réactionnaire : n’est-ce pas réactionnaire de ne pas béer d’admiration devant les vieilleries ?). J’ignore si cette scène est prise sur le vif ou recomposée en atelier, mais à la réflexion, j’aurais préféré que la caméra reste sur la jeune fille, et ne montre pas la prof, pour rendre davantage le côté « Je me heurte à quel mur ». L’obligation normopathe de dire noir quand Sarkozy dit blanc nous fait oublier l’apport de A.S. Neill, qui se vantait dans Libres enfants de Summerhill, de ne jamais jouer du Shakespeare dans son école, mais uniquement des pièces écrites par les élèves. Bref, il est dommage que ce détail du choix du roman, qui n’est pas le sujet central du film, doive instrumentaliser ce film, et lui faire perdre une partie de son sens. Les scènes tournées avec les parents sont originales, et très émouvantes. Le réalisateur a eu l’excellente idée de les faire réagir par le truchement du livre. Le fameux triangle pédagogique. Comme dans le film de Bégaudeau, on n’abuse pas d’étalage de recettes pédagogiques ni de métalangage. Dans le dossier publicitaire, et d’ailleurs dans le film, une formule m’agace : ce roman de 1678 est qualifié de « premier roman moderne de la littérature française ». Ah bon ! Et le Roman comique de Scarron, et L’autre monde, de Cyrano de Bergerac, publiés 25 ans avant, c’est de la gnognotte ? Toujours cet horripilant élitisme bien français ! On pourrait dire pour simplifier, que tout ce qui a paru après Don Quichotte (1605) est du « roman moderne », et encore, dans mon fameux trieur de formes, je mettrais pour ma part Gargantua (1534) dans le même trou ! Mais c’est comme pour la frontière entre baroque et classique : il faut bien trancher ! En 2006-07, le programme de l’agrégation de lettres modernes proposait en littérature générale et comparée la question « Naissance du roman moderne », avec Le Tiers-Livre, de Rabelais, Don Quichotte et Vies et opinions de Tristram Shamdy, de Laurence Sterne !
Pour en revenir à l’ignoble Sarkozy, je suis bien évidemment le premier à protester contre la suppression de 16000 postes par an dans l’éducation, et je suis bien persuadé que lorsque nous aurons bouté l’ignoble Sarkozy hors de l’État, grâce aux gentils DSK et Ségo, nous n’aurons plus que 15500 postes supprimés par an. Viva la Muerte !

- Christophe Honoré a écrit plusieurs romans pour les enfants, Je ne suis pas une fille à papa, Tout contre Léo, Mon cœur bouleversé, et Noël, c’est couic ! .
- Lire le point de vue d’Olivier sur Psykokwak.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Télécharger la fiche pédagogique du SCÉREN


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[1Le film de Riad Sattouf Les Beaux Gosses, sorti en juin 2009 complète avec La Journée de la Jupe de Jean-Paul Lilienfeld, et celui de Régis Sauder, un ensemble de cinq films français fort différents sur l’univers scolaire, qu’il serait passionnant d’étudier avec des élèves, sans oublier L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche. Le film de Sattouf a en commun avec celui d’Honoré la vision subjective et fantasmatique d’élèves sur les profs, que ce soit la prof d’anglais hyper sexy, piercée de partout et montrant son nombril, ou le prof de S.V.T. qui habite l’appartement au-dessus de l’élève et se suicide.

[2Un genre d’approche amoureuse qui contribue à décrédibiliser la scène de folie jalouse d’Henri découvrant l’idylle de Matthias avec Martin