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Deux intellos boueux sur les chemins de Bretagne

Par les champs et par les grèves, de Gustave Flaubert & Maxime Du Camp

Édition de la Pléiade, Gallimard, 2013 (1847).

lundi 21 juin 2021, par Lionel Labosse

Par les champs et par les grèves figure sur la liste du BO pour le thème de Culture générale & expression 2022-2023 : « Invitation au voyage… », où ce livre – posthume pour Flaubert – est uniquement attribué à Flaubert (1821-1880), oubliant Maxime Du Camp (1822-1894). Je l’ai choisi pour compléter la connaissance de l’ami Gustave, et puis parce qu’à l’heure du covidisme, on nous interdit de voyager, ou multiplie les ausweiss, sans parler des khmers verts qui voudraient assujettir l’emploi de l’avion à un crédit social pour la part de la population qui ne possède pas un jet privé, alors toute idée de voyage en France est bienvenue. Mon dernier voyage en date se trouve d’ailleurs une Randonnée en Côtes-d’Armor.

Genèse d’un drôle de livre

Ce livre a la particularité de n’avoir pas été publié du vivant de Flaubert, sauf un fragment en article. Le voyage en Bretagne dont il est parti a été réalisé du 1er mai au 28 juillet 1847. Après la vogue des « voyages en Orient, accomplis à grands frais par les maîtres du siècle et figés dans des œuvres solennelles », le romantisme « avait rappelé la littérature à l’inspiration nationale » (p. 1303). Nodier, Stendhal, Gautier, sans oublier Prosper Mérimée et son travail à l’Inspection générale des monuments historiques, avaient beaucoup publié dans le genre voyage en France dans les années précédant le voyage de nos jeunes auteurs. Les deux se livrent à un travail préparatoire : « Comme disait Flaubert, nous préparâmes le voyage. Gustave se réserva la partie historique et trouva à la bibliothèque de Rouen tous les documents dont il eut besoin. Je m’étais attribué ce qui concernait la géographie, l’ethnologie, les mœurs et l’archéologie » ( Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, 1881). Les deux amis s’étaient réparti aussi l’écriture : à Flaubert les chapitres pairs, à Maxime les impairs (sans préciser le contenu !). L’auteur de l’édition Pléiade précise que Du Camp ne consulta pas les notes du carnet de Flaubert. Le titre « prétentieux » selon Du Camp est choisi par Flaubert. Celui-ci a l’expérience d’un voyage familial en 1845 dans le midi de la France, dont il avait été exaspéré par l’absence de liberté. Il est infatigable, et avale sans reprendre haleine les « cent soixante lieues », soit « six cent quarante kilomètres » (p. 1307).
La non-publication était un choix, qui engendra une liberté de plume : « Quant à publier, ce serait impossible. Nous n’aurions, je crois, pour lecteur que le procureur du roi, à cause de certaines réflexions qui pourraient bien ne lui pas convenir » (lettre à Louise Collet). Libérés de la censure, les auteurs se permettent toutes les irrévérences. C’est la première fois que Flaubert s’astreint à un travail acharné du style qui sera sa marque de fabrique. Il travaille chaque phrase, y compris les transitions, en partant de ses notes. Maxime Du Camp publiera en 1852 dans La Revue de Paris les chapitres IV, VIII et X, et Flaubert en 1858 dans L’Artiste un fragment intitulé « Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique ». Les chapitres de Flaubert sont publiés après sa mort dans ses œuvres complètes, en 1885, voire en 1881 (les dates sont contradictoires entre la Pléiade et Wikipédia). Il y a plusieurs manuscrits, auxquels s’ajoutent des copies réalisées par un copiste, pour chaque auteur. Autant dire que les éditeurs savants s’en sont donné à cœur joie, mais cela importera peu aux étudiants de BTS. L’édition Pléiade est truffée de notes abondantes dont on pourra se dispenser, mais que j’ai lues pour vous. Avant de commencer, voici la carte reproduite d’après l’article de Madame Le Herpeux, « Flaubert et son voyage en Bretagne », Annales de Bretagne, t. XLVII, 1940.

Carte du voyage de Flaubert et Du Camp en Bretagne.
© Le Herpeux, « Annales de Bretagne, 1940.

En route ! Chapitre I, Flaubert

Le Chapitre Premier contient la liste du matériel, et pourrait permettre une comparaison avec les fiches techniques des voyagistes.
Premier extrait :
« Le 1er mai 1847, à 8 heures et demie du matin, les deux monades, dont l’agglomération va servir à barbouiller de noir le papier subséquent, sortirent de Paris dans le but d’aller respirer à l’aise au milieu des bruyères et des genêts, ou au bord des flots sur les grandes plages de sable. On n’avait d’autre ambition que celle de chercher quelque coin de ciel pur floconné de nuages enroulés, ou de découvrir au revers d’une roche blanche, caché sous les houx et les chênes, assis entre le fleuve et la colline, un de ces pauvres petits villages comme on en rencontre encore, avec des maisons en bois, de la vigne qui monte aux murs, du linge qui sèche sur la haie et des vaches à l’abreuvoir.
À d’autres temps, pour plus tard, les grands voyages à travers le monde, au dos des chameaux sur les selles turques, ou sous le tendelet des éléphants ; à d’autres temps, si jamais cela arrive, le grelot des mules andalouses, les pérégrinations rêveuses dans la Maremme, et les mélancolies de l’histoire, surgissant, avec les vapeurs du crépuscule, du fond de ces horizons où se sont passées les choses que l’on rêve dans les vieux livres.
Aujourd’hui, sans trop quitter le coin de sa cheminée où on laisse pour les y retrouver, presque tièdes encore, sa pipe et ses songeries, et sans aucun des poignants arrachements du départ, on s’en va, sac au dos, souliers ferrés aux pieds, gourdin en main, fumée aux lèvres et fantaisie en tête, courir les champs pour coucher dans les auberges dans de grands lits à baldaquin, pour écouter les oiseaux sous les arbres quand il a plu et pour voir, le dimanche, les paysannes sous le porche de l’église sortir de la messe avec leurs grands bonnets blancs et leurs gros jupons rouges, et quoi encore ? pour se hâler la peau à coup sûr et pour attraper des poux peut-être ?
Voilà donc ce qui a fait que deux êtres doués de raison (définition de l’homme dans les livres) ont, pendant sept mois, médité le dessin, la couleur, la forme, le relief et l’arrangement harmonique entre eux des objets suivants, à savoir :
Un chapeau de feutre gris ;
Un bâton de maquignon (venu exprès de Lisieux)
Une paire de souliers forts (cuir blanc, clous en dents de crocodiles)
dito [1] de cuir verni (costume de ville pour les visites diplomatiques, s’il s’en trouve à faire, ou les courses à Paphos si par hasard les oies de cette divinité nous enlèvent dans le char de la Déesse)
Une paire de guêtres en cuir (appropriée aux souliers forts) ;
dito en drap (pour protéger de la poussière nos chaussettes, les jours de souliers vernis) ;
Une veste de toile (chic garçon d’écurie)
Un pantalon de toile (démesurément large pour être mis dans les guêtres)
Un gilet de toile (dont la coupe élégante rachète la vulgarité de l’étoffe)
Ajoutez à cela la répétition du même costume en drap,
de plus un couteau modèle, deux gourdes, une pipe en bois, trois chemises de foulard, ce qu’il faut à un Européen pour ses ablutions quotidiennes, et vous aurez le cadre dans lequel nous nous sommes présentés en Bretagne, dans lequel nous avons vécu durant quelques semaines, à la pluie et au soleil : jamais habit de bal ne fut médité avec plus de tendresse, et ce qu’il y a de certain, porté avec aussi peu de gêne »

Ce premier chapitre donnera je pense des boutons à nos étudiants. C’est l’œuvre d’un cuistre qui fait étalage de son immense culture livresque, et qui pose du haut de ses 26 ans au réactionnaire et au laudator temporis acti (celui qui loue toujours le bon vieux temps, en l’opposant à la décadence du temps présent). Ses goûts architecturaux vont systématiquement sans surprise au suranné, dans la veine romantique (« Comme nous traversions le pont d’Amboise (il y en a deux : la ville étant bâtie sur les deux rives, et au milieu de son fleuve ayant une île)– ; il y a deux ponts, disons-nous, mais c’est le second qui est beau ! un de ces vénérables ponts, un de ces vieux ponts bossus, étroits, gris, racornis au soleil et à l’eau, où il semble qu’une traînée de cavaliers passant dessus, avec des bruits d’armures et de pieds de chevaux allant au pas, ferait un bon effet, et où l’on regrette de ne pas entendre chanter, assis sur la borne, un mendiant aveugle tournant sa vielle […], p. 13). Dès le début de son voyage il nous propose un Ubi sunt : « Où sont maintenant les carrosses embourbés, et les grandes dames à falbalas, qui versaient dans les fondrières en se rendant dans leurs châteaux ? » (p. 5). Les notes nous renvoient à « La Maison du berger » d’Alfred de Vigny :
« On n’entendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu ;
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu’on écoute,
Le rire du passant, les retards de l’essieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées,
L’espoir d’arriver tard dans un sauvage lieu »
À Blois lui vient ce qu’on peut considérer comme le synopsis de Madame Bovary : « On se plaît à rêver pour ces paisibles demeures, quelque profonde et grande histoire intime, une passion maladive qui dure jusqu’à la mort : amour contenu de vieille fille dévote ou de femme vertueuse ; on y met malgré soi, comme à sa place voulue, quelque beauté pâle, aux ongles longs et aux mains fines, dame aristocratique, aux froides manières, mariée à un bourru, à un avare, à un jaloux, et qui se meurt de la poitrine » (p. 7). Il délire façon vieux con sur la « femme de trente ans », et prête au sculpteur James Pradier, chez qui il a connu Louise Collet, des élucubrations sur le « téton lyrique » (p. 8).
Les pages les moins intéressantes sont sans doute celles où Gustave se fait conférencier Arts & Vie : « Après avoir servi aux noces du duc d’Alençon avec Marguerite d’Anjou, à celles d’Henri IV avec Marguerite de Valois, et aux sanglantes tragédies des Guises, le château de Blois resta tout ouvert pour recevoir d’autres fortunes. Marie de Médicis y fut enfermée et s’enfuit par cette fenêtre que l’on vous montre » (p. 10).
C’est plus intéressant quand les deux compagnons tombent sur des obscénités dont ils nous régalent ; ainsi pour certains détails des alentours du château d’Amboise :
« Il faudrait prendre l’œuvre à partir d’en bas qui commence par l’Aristoteles equitatus (sujet traité déjà sur une des miséricordes du chœur de la cathédrale de Rouen), et l’on arriverait en suivant les transitions à un monsieur qui s’amuse avec une dame dans la posture perfide recommandée par Lucrèce et par L’Amour conjugal. La plupart des sujets intermédiaires ont du reste été enlevés au grand désespoir des chercheurs de fantaisies drolatiques, enlevés de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait d’un ton convaincu le domestique de Sa Majesté « parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames » […] « Le beau mal vraiment quand on aurait laissé intactes ces pauvres consoles où l’on devait voir de si jolies choses : ça faisait donc venir bien des rougeurs aux fronts des voyageurs ; ça épouvantait donc bien fort les vieilles Anglaises en boa avec des engelures aux doigts, et leurs pieds en battoirs, ou ça scandalisait dans sa morale quelque notaire honoraire, quelque monsieur décoré, qui a des lunettes bleues et qui est cocu. On aurait pu au moins comparer ça aux coutumes anciennes, aux idées de la Renaissance et aux manières modernes qu’on aurait été retremper aux bonnes traditions, lesquelles ont furieusement baissé depuis le temps qu’on s’en sert, n’est-ce pas Monsieur ? Qu’en dit Madame ? » (pp. 16-17).

Chapitre II, Du Camp

Maxime est un peu moins cuistre en son premier chapitre, mais il nous sert les mêmes fulminations souvent passéistes que son comparse. Notez que vous ne trouverez les extraits de Maxime nulle part sur Internet en dehors du présent article, et pourtant c’est fort instructif sur un certain état d’esprit qui mériterait d’alimenter une thèse de sociologie sinon de Lettres.
« En voyant ce travail sans nom, je me suis représenté l’assassin de ces innocentes murailles se reculant graduellement et clignant les yeux pour contempler son œuvre dans toute la plénitude de ses détails, et alors j’ai regretté les tenailles ardentes, le chevalet, les brodequins de fer, et même le pal que la Turquie défend contre la guillotine, qu’on veut lui imposer sous prétexte de civilisation » (p. 23).
Le voyageur bobo perce sous le marcheur : « En vain nous attendons une diligence qui doit nous porter à Fontevrault, elle n’arrive pas, l’impatience nous gagne ; nous faisons atteler un cabriolet de la poste, et au grand ébahissement des messieurs qui dînaient à la table d’hôte, nous partons au bruit du fouet, au chant joyeux des grelots qui sonnaient au cou de notre cheval » (p. 26).
Voici un bel extrait, dans lequel l’admiration de la nature le dispute au goût des vieilles pierres et du luxe : « Nous sortîmes, et après avoir déjeuné, nous mettons notre sac à nos dos, et nous prenons nos bâtons. Un gendarme facétieux regarde nos préparatifs et nous déclare que « s’il était riche, il aimerait bien à voyager comme ça ». Le blond Phébus nous rit entre deux nuages et nous partons
Nous suivons la route qui conduit à Montsoreau. Le temps est beau. Quelques grandes nuées blanches galopent dans le ciel, éperonnées par le vent. Les bourgeons des arbres s’entrouvrent au soleil ; nos bâtons résonnent sur le chemin ferré : il fait bon de marcher ainsi.
À Montsoreau, nous tournons à gauche et nous prenons la levée qui s’allonge jusqu’à Saumur, entre la Loire et les coteaux où les maisons s’entremêlent aux rochers couverts de ronces. Nous allons donc ainsi, cheminant joyeux et sans souci, bavards et silencieux, chantant et fumant : c’était pour nous un de ces jours qui font aimer la vie, un de ces jours où le brouillard s’écarte un peu pour laisser voir un coin d’horizon lumineux. Nous avions laissé derrière nous les mélancolies des grandes villes ; le paysage nous enivrait ; nous éprouvions au cœur des tendresses infinies et des miséricordes profondes. La Loire brillait large et calme, entre ses deux rives de prairies ; quelques grands bateaux la remontaient avec leur unique voile gonflée par le vent et paraissaient au loin comme ces galères antiques que les zéphyrs poussaient de leur haleine, et que les tritons escortaient en soufflant dans leurs conques.
Nous entrâmes dans SAUMUR par le vieux quartier, où nous nous arrêtâmes à regarder, près de l’église Saint-Pierre, un petit portail roman, qui s’ouvre clandestinement dans une rue latérale. L’arc plein cintre est de bon style ; son archivolte est convenablement tourmentée, et les chapiteaux de ses colonnes morcelées épanouissent des feuillages inconnus. Malgré le soleil qui l’éclaire, ce petit coin est dur et sombre. L’eau des pluies, égarée par une gargouille brisée, s’est égouttée sur lui et la terre a disparu sous une teinte verte veloutée de taches blanches : tout cela est triste et fait penser aux moines du temps jadis. Alléchés par cette petite porte de haut ragoût, nous nous précipitons pour voir l’entrée principale, et nous trouvons un portail de la fin du XVIIe siècle.
Après quelques circuits à travers la ville, nous arrivons tant bien que mal à l’hôtel de France, où notre tournure débraillée, poussiéreuse et fatiguée nous fait presque refuser un logement. On nous établit dans deux mauvaises chambres ; nous sonnons pour avoir de l’eau chaude ; on tarde à venir ; nous crions et tempêtons : l’hôtelier s’étonne de ce luxe de propreté inconnu à ses confrères de Saumur ; il juge d’après notre colère que peut-être nous valons mieux que notre apparence, et avec mille circonlocutions embarrassées, il nous installe dans le plus bel appartement de sa gargote.
Le lendemain le temps fut de mauvaise humeur. Un vent âcre soufflait ; le ciel se mit de la partie, et lâcha les écluses de ses nuages les plus humides. Nous attendîmes longtemps, pensant qu’un rayon de soleil boirait la pluie ; mais voyant la nuit venir et l’eau tomber toujours, nous faisons atteler une façon d’américaine ; nous y montons et malgré la brutalité fantastique et maladroite de notre cocher, qui trouve moyen d’accrocher, de rompre la sous-ventrière, de casser son fouet et sa lanterne, nous arrivons sans accident à Notre-Dame des Ardilliers, située presque hors la ville, auprès de la Loire » (p. 30).
Un passage sort du train-train conférencier, pour témoigner de l’état d’esprit réel des deux comparses, qui a empêché toute publication. Il s’agit d’une femme entrevue dans un petit bateau à vapeur sur la Loire entre Tours et Nantes : « ses dents blanches et nettes semblent vouloir mordre, tandis que ses lèvres roses, un peu épaisses, allongées, creusées d’une fossette à leur extrémité, et comme fellatrices par leur forme même, font rêver aux voluptés les plus mystérieuses, et les plus chères aux amants heureux ». […] « J’aurais voulu savoir son nom, son pays, ses habitudes, ses amours, sa vie entière enfin. Elle n’était pas mariée : la rougeur marbrée de sa main, que j’avais aperçue par hasard, me l’avait appris ; mais qui était-elle ? Je m’emparai de cette idée avec une intensité intellectuelle si violente que j’en arrivai à une souffrance véritable » […] « Lorsque la cloche du bateau annonça Angers, elle se leva d’un mouvement brusque et décidé ; elle traversa légèrement la planche qui joignait la vapeur au quai, elle embrassa un vieux bourgeois et une jeune femme qui semblaient l’attendre, puis elle marcha vers la ville, insoucieuse de mes regards qui la suivaient avec une telle ardeur que je remarquai à peine le Château noir, le vieux pont, et les sottes flèches dentelées de la cathédrale d’Angers. La vapeur siffla, les roues battirent l’eau, le bateau repartit, et je demeurai longtemps sous le poids de la mélancolie amère et profonde que j’avais ressentie » (p. 33). Je résume l’idée pour les Alice Coffin qui traîneraient sur ce site : « deux relous de banlieue matent une meuf dans le tromé. Ils trouvent qu’elle a une bouche à tailler des pipes. Ils tentent de la suivre mais elle ne les calcule pas et quitte le tromé par surprise ». Eh oui, le voyage, c’est aussi les rencontres sexuelles, raison pour laquelle il ne sera bientôt plus possible qu’aux possesseurs de jets privés invités sur l’île de Jeffrey Epstein…
Je relève une page révélatrice à propos du Pont suspendu d’Ancenis, qui bien sûr excite le jeune gandin passéiste (les deux bobos semblent obsédés par les ponts), ce qui nous permet de mieux comprendre la future lettre des artistes contre la Tour Eiffel, 40 ans plus tard : « on y jouit pleinement et dans toute sa stupide élégance de la vue du pont qui se balance au-dessus de la Loire, accroché par des fils de fer, et appuyé sur de hauts piliers. Rien ne m’attriste et ne me donne pire humeur qu’un pont suspendu avec son tablier aérien, et l’eau qui passe sans obstacle sous lui. On admire, on s’extasie, on crie au miracle quand on a réussi à agencer des planches, à ficeler des fils de fer, à engrener des cerceaux de fonte, de façon à leur faire porter piétons, cavaliers et voitures. Il est possible que ce soit un progrès de l’art et une utilité pour les bateaux grands voiliers ; mais c’est mortel pour le paysage, et ma foi la nature vaut bien quelquefois la peine qu’on se gêne pour elle. Rendez-nous nos bons vieux ponts de pierre à parapets saillants, à piliers en biseau : l’eau murmure et se brise contre eux, les barques s’accrochent aux anneaux de leurs voûtes, et le soleil fait bon effet sur eux, quand il se couche en les regardant ». Comment peut-on être si jeune et si bête ? C’est l’origine de la boboïtude ! À noter qu’il ne s’agit pas du pont suspendu actuel d’Ancenis tel que vous l’avez en lien ci-dessus, mais de son prédécesseur détruit pendant la 2de Guerre mondiale, qui reposait sur 4 piles, sans doute pas « en biseau », quel sacrilège !
Je note une allusion aux passeports, qui n’inspire aucune fulmination : « Le père hôtelier nous quitte en ayant soin de réclamer nos passeports, et nous restons seuls quelques minutes ; nous profitons de cet instant pour reconnaitre les lieux » (p. 35). Je mets de côté cela pour un groupement de texte avec un texte génial de Victor Hugo en voyage en Normandie en 1836, qui vitupérait contre les Ausweiss. Où l’on constate que les jeunes gandins, comme ceux d’aujourd’hui, ont des indignations sélectives. Voir cet article sur Totor.

Chapitre III, Flaubert

On retrouve le grand style, mais toujours les fulminations. Nous voici au musée de Nantes :
« je donnerais tout cela de bon cœur et sur l’heure, pour savoir le nom, l’âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les statues du musée de Nantes des feuilles de vigne en fer-blanc, qui ont l’air d’appareils contre l’onanisme. L’Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de flûte sont enharnachés de ces honteux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit d’ailleurs que c’est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour. C’est escalopé sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s’en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque ! Malgré tous mes efforts je ne suis parvenu à me rien figurer sur le créateur de cette pudique immondicité. J’aime à croire que le conseil municipal en entier y a pris part, que MM. les ecclésiastiques l’aient sollicitée, et que les dames l’ont trouvée convenable » (p. 47).
Belle page où l’observation engendre une pensée là encore réactionnaire, et un état d’esprit de voyageur qui pourrait s’agencer dans un bon corpus : « La belle chose qu’une tête de sauvage ! Je m’en (sic) souviens de deux qui étaient là, noires et luisantes à force d’être boucanées, superbes en couleurs brunes, avec des teintes d’acier et de vieil argent. La première, celle d’un habitant du fleuve des Amazones, porte des dents qu’on lui a enfoncées dans les yeux. Parée d’ornements d’un goût inouï, couronnée de toutes sortes de plumages, et les gencives à nu, elle grimace d’une façon horrible et charmante. À côté sont suspendus les colliers bigarrés de plumes d’oiseaux qu’autrefois dans la Savane, quand elle criait et remuait, elle a pris sur les ennemis vaincus. Les colliers sont nombreux, ce qui prouve que c’était un brave qui avait expédié beaucoup d’âmes à Areskoui, car ces petites choses-là sont l’inverse de nos médailles de sauvetage.
On a mis près d’elle une tête d’homme de la Nouvelle-Zélande ; sans autre ornement que les tatouages qui l’ont engravée comme des hiéroglyphes, et que les soleils que l’on distingue encore sur le cuir brun de ses joues, sans autre coiffure que ses longs cheveux noirs, débouclés, pendants, et qui semblent humides comme des branches de saule, avec ses plumes vertes sur les tempes, ses longs cils abaissés, ses paupières demi-closes, elle a un air exquis de férocité, de volupté, de langueur. On comprend en la regardant, toute la vie du sauvage, ses sensualités de viande crue, ses tendresses enfantines pour sa femme, ses hurlements à la guerre, son amour pour ses armes, ses soubresauts soudains, sa paresse subite et les mélancolies qui le prennent sur les grèves en regardant les flots.
Tout cela existe encore – ce n’est pas un conte – il y a encore des hommes qui marchent nus, qui vivent sous les arbres, pays où les nuits de noces ont pour alcôve toute une forêt, pour plafond le ciel entier. Mais il faut partir vite si vous voulez les voir : on leur expédie déjà des peignes d’écaille et des brosses anglaises pour nettoyer leur chevelure écumeuse de la sueur des courses, plaquée de rouge par le sang caillé des bêtes féroces ; on leur taille des sous-pieds pour les pantalons qu’on leur fait ; on leur prépare des lois pour les villes qu’on leur bâtit ; on leur envoie des maîtres d’école, des missionnaires et des journaux.
Nous évitons généralement ce qu’on a soin de nous indiquer comme curieux, ainsi nous n’avons vu ni la colonie de Mettray, près Tours, ni l’hôpital des fous à Nantes, ni les forges d’Indret, ni le fort Penthièvre, ni le phare de Belle-Île, et nous ne sommes pas encore entrés dans aucun des beaux cafés des villes où nous passons ; mais nous sommes allés à CLISSON » (p. 48).
Je signale un hapax qui ne fait l’objet d’aucune note dans l’édition de la Pléiade : « les plantes sont fortes et dardues » : « dardues » ? Ce n’est pas une coquille car on retrouve l’adjectif sur Wikisource, mais quel sens ? « pointu comme un dard ; pourvues de plusieurs dards comme des cactus » ?
On s’étonne que la visite du Château de Tiffauges n’inspire à Flaubert que quelques lignes sur Gilles de Rais : « cette chapelle était la chapelle, et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorenci, de Raiz et de Craon, lieutenant général du duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la Prée de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et athée » (p. 58). « La niche y est encore, mais la statue n’y est plus. De même qu’à l’hôtel de ville, la boîte qui contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Nous étions peu curieux de voir cette boîte, nous n’y avons pas seulement songé. J’aurais préféré contempler la culotte du maréchal de Raiz que le cœur de madame Anne de Bretagne. Il y a eu plus de passions dans l’une que de grandeur dans l’autre » (p. 59).

Chapitre IV, Du Camp

Je m’agace du fait que les éditeurs n’aient pas estimé utile d’ajouter en tête des chapitres ou en intertitres la liste des lieux visités. C’est quand même utile quand on s’inscrit dans la catégorie livre de voyage, car il est fréquent qu’on parte « sur les pas de », et ce livre m’inspire l’idée de suivre nos deux bougres… il ne me reste qu’à trouver un bougre ! À bon entendeur salut !
 article en cours de rédaction

Lionel Labosse


Voir en ligne : La composition et l’art du paysage dans Par les champs et par les grèves, par Jerzy Parvi


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[1Mot provenant du commerce vénitien, s’emploie pour éviter de répéter le nom d’une marchandise déjà désignée juste avant.