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Enquête fraternelle, pour les 3e et le lycée.

Mon frère et son frère, de Hakan Lindquist

Éditions Gaïa, 1993, 219 p, 18 €. (réédition en poche : 10 : 18)

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Mon Frère et son Frère est le premier roman de Hakan Lindquist, publié en 1993 et repris en français en 2001, avec une traduction du suédois par Anne Ruchaud. Ce récit est à lire à deux niveaux, dans une mise en abyme où le jeune lecteur est habilement amené à se confronter, derrière Jonas, aux mêmes questions de tolérance et d’acceptation d’un « frère », à la fois proche et lointain.

Résumé

« Il me semblait alors que j’étais déjà lui avant, quand il était en vie » (p. 16). C’est ce qu’a toujours ressenti Jonas à propos du frère aîné qu’il n’a jamais connu, puisqu’il est mort à l’âge de quinze ans, un an et demi avant sa naissance. Ce livre est le récit de la longue enquête menée par Jonas durant toute son adolescence pour découvrir la vérité sur la mort de Paul. En effet, Jonas ne se contente pas du récit trop simple selon lequel Paul aurait été percuté par un train parce qu’il pensait à autre chose. « Peut-être qu’il pensait à une fille ? » (p. 29), voici où en sont restés les parents. On relèvera au passage une chronologie un peu lâche, puisque la mère est censée avoir 43 ans (p. 19) quand Jonas en a treize, ce qui la ferait précoce pour la naissance de Paul ! Ce n’est pas que Jonas ait un doute sur la parole de ses parents, c’est tout simplement l’envie de connaître et le hasard qui le guident. Il retrouve la veste de Paul en fouillant dans le grenier, et une lettre oubliée dans cette veste le conduit vers Daniel, un ami d’enfance de sa mère devenu alcoolique, que Paul fréquentait beaucoup. Daniel distille ses révélations au fil du temps, de peur de choquer l’adolescent, et c’est Jonas qui comprend tout seul, en grandissant, que Paul était amoureux d’un garçon tchèque, Petr (l’ouvrage se termine par un mini-glossaire de tchèque !), et que Daniel aussi était homosexuel. Celui-ci lui fait alors les confidences redoutées. Paul se cherchait, avait eu une première expérience traumatisante avec un condisciple, puis avait rencontré Petr, qui avait posé nu pour un cours de dessin (autre temps, autres mœurs !). Une brève histoire d’amour torride et sans tabou avait suivi, avant le drame brutal.

Mon avis

Ce récit est à lire à deux niveaux, dans une mise en abyme où le jeune lecteur est habilement amené à se confronter, derrière Jonas, aux mêmes questions de tolérance et d’acceptation d’un « frère », à la fois proche et lointain. D’abord il y a l’enquête menée par Jonas, au cours de laquelle il découvre qu’un frère peut cacher un autre frère, comme un train peut en cacher un autre ; puis il y a tout le non-dit du récit, qui s’instille dans le temps écoulé entre deux découvertes. C’est au lecteur alors à son tour de se faire le frère du frère du frère et de son frère, et de comprendre le chemin qu’a dû parcourir Jonas pour accepter d’apprendre ce que ses propres parents n’ont jamais cherché à savoir. En effet, la vérité était à portée de main, il n’y avait qu’à la tendre pour la prendre et l’apprendre. C’est souvent ainsi qu’on passe à côté des êtres, notamment quand une sexualité non conventionnelle est en jeu. Apprendre, c’est, à l’instar de Jonas, savoir connaître sans juger, et le lecteur peut à ce titre se mesurer aux facultés de compréhension de Jonas. La scène d’amour centrale est certes une des plus « chaudes » entre deux garçons qu’on puisse trouver actuellement dans la littérature jeunesse (attention, ce roman ne bénéficie pas de ce label) : « Et leurs sexes se croisèrent eux aussi, tels deux petits glaives » (p. 135). Ce qui est intéressant n’est pas le récit, mais le fait que le narrateur à la première personne, qui s’efforce d’être objectif en racontant l’histoire d’un frère qu’il n’a pas connu, est en tant qu’adolescent et frère, fortement impliqué émotionnellement. Le récit change souvent de point de vue, entre l’enquête de Jonas, le journal retrouvé de Paul, la narration qu’il rédige à partir de ce journal, des coupures de presse, etc. On peut s’amuser à comparer différentes versions divergentes du même événement, par exemple entre les pages 41 et 121, ou 91 et 113. En plus des indices retrouvés, ce sont ses rêves qui aident Jonas, par exemple celui où il croit que l’ami de Paul est aveugle, et où celui-ci lui dit : « C’est toi qui ne vois rien » (p. 58). La conception libre de la sexualité ne sera pas sans surprendre les jeunes lecteurs. En effet, entre les séances de pose nu d’un élève de 15 ans au lycée, ou la relation d’une séance de nu également avec Daniel, sans parler du mépris affiché des réactions des passants à des privautés masculines, il y a de quoi étonner le lecteur actuel pour des actions censées se passer en 1969 et racontées en 1993. On s’amusera à comparer avec par exemple, dans le récent Pour toi Anissa, de Clotilde Bernos, la difficulté d’enfants de 18 ans à accepter que leur père devienne homosexuel. La relation de l’immolation de Jan Palach (p. 125) joue un certain rôle, elle replace la sexualité dans un contexte de libération de l’oppression soviétique. On peut se demander alors si le récit du drame vécu par Paul et son ami — un incendie — n’est pas une représentation symbolique de l’homophobie, vécue comme une chape de plomb, non par les personnages, mais sans doute par l’auteur… C’est l’écriture et la lecture qui sont libératoires par rapport au drame vécu, car elles brisent au moins les tabous.

- Du même auteur, voir De collectionner les timbres. Lire l’avis d’Incoldblog.

Lionel Labosse


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