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Pervers et bouc émissaires, pour les 3e et le lycée.

La Bande de Beck, de Carrie Mac

Actes Sud junior, 2004, 351 p, 13,8 €.

mardi 5 juin 2007, par Lionel Labosse

La Bande de Beck se situe en bonne place dans la tradition des romans de bande de jeunes et de boucs émissaires. L’originalité est de peindre une bande dirigée par une fille, avec tout le non-dit lesbien que cela suppose. Simon et Théo forment un beau couple gai naviguant entre innocence et tentation de la perversité face à l’énigmatique April alias Dog, moins enfermée qu’il n’y paraît dans son attachement à la religion et à son chien Shadow, que son nom (ombre) prédestine à une triste fin.

Résumé

Contre son gré, Zoé suit sa mère Alice dans un nième déménagement vers Abbotsford, en Colombie-Britannique, au sud-ouest du Canada. Le seul avantage est de quitter Prince George, plus au nord, trou perdu selon elle ; mais elle regrette de ne jamais avoir le temps de se faire des amis. Son père Harris est éjecté par Alice en une belle scène d’aliénation parentale (p. 26). À Abbotsford, le hasard la fait tomber sur Beck, alias Rebecca, jeune fille violente chef de bande, exemple parfait de perversité adolescente. Elle découvre le lycée, lieu affolant de non-droit où règne la loi du plus fort dans l’indifférence des profs. Elle se laisse happer sans réfléchir par Beck et sa bande, coincée dès le premier jour par une rivalité avec Heather, « Madone des suicides » (p. 40). Heureusement, elle rencontre aussi Théo et Simon, qui forment un couple gai sans complexe malgré les insultes. Elle-même « s’était d’ailleurs demandé si elle n’était pas lesbienne » (p. 50). Quand elle s’apprête à faire un signe à sa nouvelle voisine April, Simon la prévient : « Surtout ne l’approche pas, ou tu tomberas avec elle » (p. 51). April est le bouc émissaire idéal de la bande et de tout le lycée, notamment à cause de ses convictions religieuses. On l’appelle Dog et on lui fait subir toutes les humiliations, comme de voler, photocopier et afficher son journal intime, mais aussi lui faire avaler de force des biscuits pour chien, aboyer sur son passage, etc. En 50 pages, le décor est posé, la voie est tracée. Toute dénonciation est rendue impossible par la menace de représailles. Zoé accepte comme malgré elle de subir l’initiation de la bande, une marque au fer rouge sur le bras, dont Simon lui apprend qu’elle reprend un sévice infligé à Beck par son père dans son enfance. Témoin d’un viol au sein de la bande de copains, Zoé se sent piégée et cherche à se rapprocher d’April. Elle tombe amoureuse de Leaf, le rédacteur du journal du lycée, qui va l’aider, aiguillonné par sa sœur plus âgée Wish, à quitter la bande, au terme d’un processus de trahisons, vengeances, de violences et d’humiliations. Simon et Théo tentent de monter une association mixte gay / hétéros, et se heurtent à l’intolérance d’origine religieuse d’April, rédactrice en chef du journal (p. 191). Les insultes des deux jeunes gais et de Zoé n’auront rien à envier à l’intolérance d’April : « Tu te fourres toute seule dans les emmerdes, comme si tu étais née une cible dans le dos et que tu te balades partout en distribuant des fléchettes ». Elle la traite de « nazi intégriste » (p. 201).

Mon avis

La Bande de Beck se situe en bonne place dans la tradition des romans de bande de jeunes et de bouc émissaires. L’originalité est de peindre une bande dirigée par une fille, avec tout le non-dit lesbien que cela suppose. Aucune allusion n’est faite, mais l’absence de relation hétéro de la chef de bande, la jalousie de Heather et les nombreuses interrogations de Zoé (pourquoi m’a-t-elle choisie ?) mettent le lecteur sur la voie. On a une parfait cas d’école du phénomène de bouc émissaire, avec le pervers et ses aides, l’immense légion des normopathes qui laissent faire et surfent sur l’homophobie ambiante, sans oublier les deux gais et Zoé qui ne sont pas tout roses dans leur attitude par rapport à April, et enfin, la rebelle (Wish) qui va donner la pichenette nécessaire pour que, difficilement, la machine grippe, jusqu’au terrible dénouement. Citons une scène saisissante d’insultes croisées en pleine classe, insultes homophobes et vérités sur l’enfance de Beck, p. 229. On reste confondu par la perversité passive qui règne au lycée, la bêtise crasse des élèves, l’indifférence des parents et des profs, l’absence de la police. Un seul exemple : Harris, le père aliéné de Zoé qui finit par revenir, sera le seul à réagir parmi les parents, et quelle réaction ! Après un quasi-meurtre, voilà tout ce qu’il trouve à dire : « Si elles reviennent t’embêter, tu m‘en parles » (p. 316) ! Le personnage de la mère de Zoé est remarquable, avec toutes ses lâchetés, son alcoolisme, sa responsabilité dans la spirale autodestructrice de sa fille. Les parents de Simon trouvent « si pittoresque que Simon soit gay »(p. 321), mais semblent aussi indifférents à ce qui se trame entre les jeunes. On ne peut que suivre l’auteure et frémir en lisant son épigraphe : « sans elle (et sans toute la bande) je n’aurais jamais pu survivre à l’adolescence » qui rappelle une phrase de Jonas Gardell dans Un ovni entre en scène, autre roman récent sur le thème du bouc émissaire qui suit la même trame : un adolescent se rebelle et passe du côté de la meute à celui du bouc émissaire.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- On comparera avec certains romans canadiens francophones de notre sélection qui évoquent l’ambiance des établissements scolaires : Requiem gai, de Vincent Lauzon et Philippe avec un grand H, de Guillaume Bourgault. Un monologue théâtral sur le même sujet est présenté en juin 2008 au Tarmac de La Villette, à Paris. Cette fille-là, de Joan MacLeod. L’action se passe également en Colombie-Britannique. La pièce est basée sur un fait divers : l’assassinat d’une jeune fille par un groupe de 7 filles et un garçon. Les points communs avec cette pièce sont nombreux… à croire que le même fait divers a inspiré les deux œuvres. On notera que si la traduction du roman de Carrie Mac est en français, celle de la pièce de Joan MacLeod est en québécois, avec beaucoup de truculences de joual. Question posée également pour la traduction de Le Bagarreur, de Diana Wieler.

- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves.
- Voir notre bibliographie canadienne.

Lionel Labosse


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