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Journal d’un jeune artiste gai, pour le lycée.

Journal (1), de Fabrice Neaud

Ego comme X, 1996, 112 p., 14 €.

dimanche 2 juillet 2006, par Lionel Labosse

Un album qui donnera du pain sur la « planche » aux profs de lettres et d’arts plastiques, à condition de faire la part entre art et pornographie. De l’intérêt d’être plongé de l’intérieur dans la bohème d’un jeune artiste gai…

Résumé

Après une analepse sur une expérience traumatisante avec des garnements de centre aéré en 1975 : « À poil, montre-nous que t’es pas une gonzesse !! », le narrateur entame la relation graphique d’un an et demi de sa vie de jeune homme. D’un côté il y a l’art, un Chemin de croix symbolique commandé pour une église, puis une décoration de maison de retraite et des fins de mois difficiles ; de l’autre côté il y a les « petites balades nocturnes » dans le jardin public, et les soirées dans le seul bar gai de cette ville, où l’on tente de rester toute la nuit sans renouveler sa commande. Il y a surtout l’amour impossible pour Stéphane, un beau gosse qui ne l’aime pas mais aime l’amour que le jeune peintre porte à son corps. Le premier tome s’achève sur la rupture définitive (on l’espère !). Alain, l’ami peintre avec lequel il travaille au Chemin de croix, et Loïc, un ancien camarade des beaux-arts, l’encouragent à bédéiser son journal, qui pourrait paraître dans le cadre d’une association d’auteurs. « Mais ce qui serait bien… ce serait que tu ailles plus loin que tout ce qui a été tenté dans le genre… pas de censure, parle de tout, ne déguise rien… […] Tout ce que j’ai vu m’a toujours paru timide… On travestit, on ne nomme pas, on montre à peine… » Le narrateur-auteur se lance, et effectivement, prend le risque du ridicule, le risque de perdre ses amis, de déplaire à sa famille… et de séduire ses lecteurs : « se raconter, c’est le discrédit assuré auprès de l’entourage ! tu vas te faire des ennemis de partout » (p. 48).

Mon avis

Le Journal de Fabrice Neaud est un album justement couronné par la critique (prix Alph-art Coup de Cœur Angoulême 1997), et dont l’intérêt culturel pour les lycéens est évident ; un album qui se prête parfaitement à l’enseignement des lettres et des arts plastiques, malgré quelques images explicites de masturbation ou de coït. J’en ai compté douze, et qui couvrent en tout moins de la surface de trois pages sur 112 ! La question qui se pose est celle de la pornographie, et l’on a vu récemment (affaire Garfieldd) comme on était prompt au sein de l’Éducation nationale à sortir la Kalashnikov de l’accusation de pornographie pour abattre la moindre mouche de sexualité, surtout quand cette mouche n’est pas orthosexuelle. À partir du moment où ce que montre l’auteur d’une part ne va pas plus loin que ce qui est couramment admis dorénavant dans la littérature jeunesse en paroles, d’autre part n’est pas montré dans le but de choquer, mais seulement pour se dire, on est dans une problématique artistique, et l’apport pédagogique justifie amplement le risque de choquer, forcément, les inébranlables pères ou mères la pudeur. Je ne peux que réitérer les conseils habituels : avant de proposer ce livre dans votre C.D.I., mettez-vous d’accord à plusieurs, éventuellement assurez-vous de l’appui de votre chef d’établissement en cas d’attaque de cagots. Et quand un parent d’élève sexophobe viendra vous voir, demandez-lui combien il estime que son enfant a vu de films pornographiques en cachette (— Mon enfant, jamais, il me l’a juré ! — Ah bon ! parce que vous disiez tout à vos parents sur votre sexualité, vous ?). À raison de 24 images par secondes, comparez à la demi-seconde que représentent les 12 images de ce livre, et à l’intérêt pédagogique — justement face au déferlement pornographique que connaissent les jeunes — de réfléchir à la représentation de la sexualité dans l’art.

Cet album prendra tout son sens dans le cadre de l’objet d’étude le biographique en classe de première littéraire. Il s’agit d’un journal, et non d’une autobiographie, ce qui place le lecteur dans l’intimité de l’auteur, sans « cette impression d’avoir été décrites d’en-haut, après en avoir tiré des leçons ». La discussion avec Alain dont cette phrase est extraite (pp. 29/30) se prêtera à une étude séparée dans le cadre d’un corpus, ce qui d’ailleurs évacuera le risque d’accusation de pornographie, puisque les élèves seront libres d’acheter ou emprunter l’album. Évidemment, l’auteur s’est livré à nu dans ce premier tome, et s’il est facile de rire de ces errements propres aux jeunes gais, de cette haine de soi retournée sur les « tantes », de cet amour impossible pour des icônes narcissiques, de cet acharnement à se faire du mal en s’accrochant à qui ne nous aime pas, on ne peut qu’admirer le courage de l’auteur de les avoir livrés au public sans commentaires « d’en-haut ». Des élèves de lycée y trouveront un éclairage sur ce qui les attend, éclairage de l’intérieur qui les changera des éternels reportages réducteurs de la télévision. Quant à la technique graphique, je n’en suis pas spécialiste, mais l’auteur met au service de son dévoilement intime une palette impressionnante : flou des visages ; indépendance de la « bande-son » et des images, comme au cinéma (p. 96/97) ; symbolisme d’un cœur-leitmotiv ou d’un abdomen de planche d’anatomie, ou encore cauchemar de mygales ; jeux virtuoses sur les cadrages (p. 73) ; variations sur le portrait de Stéphane (p. 76/79)… Bref, un album qui nous donne du pain sur la « planche » !

- On retrouvera le thème du Chemin de croix croisé avec une révélation homoérotique dans le tome 1 de Muchacho, d’Emmanuel Lepage (Dupuis, 2004).
- Dans le genre autobiographique, le même éditeur a publié Mélody, de Sylvie Rancourt (2013).

Lionel Labosse


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