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Bédénovela sur le mariage gay, pour collèges & lycées

Romain & Augustin Un mariage pour tous, de Thomas Cadène, Didier Garguilo & Joseph Falzon

Éditions Delcourt, coll. Mirages, 2013, 160 p., 20 €.

samedi 28 juin 2014, par Lionel Labosse

Le scénariste Thomas Cadène est connu pour avoir lancé avec succès la série Les Autres Gens, une « BédéNovela » dessinée par plusieurs auteurs, publiée sur Internet avant d’être reprise par Dupuis en format papier. Romain & Augustin Un mariage pour tous a été conçu d’une façon similaire, en collaboration avec deux dessinateurs, Didier Garguilo et Joseph Falzon. Le premier s’est chargé des épisodes en couleurs sur la préparation du mariage en lui-même ; le second s’est chargé des intermèdes en noir & blanc, consacrés au regard de l’entourage des zeureuzepoux. La série a été prépubliée pendant l’été 2013 sur le site du NouvelObs. Mon avis est mitigé sur cet album. S’il m’a vivement intéressé, je trouve, malgré plusieurs éruptions de lucidité ponctuelles, que l’album est trop partisan, et ressemble trop à de la propagande en faveur d’un parti politique pour qu’on puisse le recommander dans le cadre scolaire pour aborder un débat qui a profondément divisé les familles.

Résumé

Romain, bo J.H. (33a) br. sptf mscl, doué dans le maniement des moyens modernes de communication, gagnant bien sa vie dans un métier de winner (conseil), vit avec Augustin, encore plus J.H., bo, rx, sptf mscl, doué dans le maniement des moyens modernes de communication. Augustin demande Romain en mariage. Réticent d’abord, Romain s’y fait ; il souhaite même raccourcir le délai d’un an, parce que ça l’énerve d’attendre. Du coup, le mariage est prévu et aura lieu le 31 août, de façon que l’histoire couvre la période de sa pré-publication en temps réel dans le bulletin d’information du parti socialiste, euh pardon, dans le Nouvel Obs. Dans l’intervalle Dimitri, le jeune et beau et sportif (hélas, hétéro) cousin de Romain, doué dans le maniement des moyens modernes de communication, entreprend de filmer toute la famille des deux côtés des zeureuzepoux (mais bizarrement aucun ami), de façon à offrir aux mariés un souvenir de ce mariage militant. Cela constitue les pages dessinées par Joseph Falzon, qui nous permettent non pas de suivre le débat, mais le ressenti des uns et des autres par rapport au débat, et à ce mariage concret d’un garçon de leur famille. Les parents de Romain sont plus tolérants, mais le père est un peu rouge (du genre à avoir résilié son abonnement au Nouvel Obs depuis vingt ans ?), du coup Romain a viré à droite, et il a été tellement choqué par l’homophobie lors du débat qu’il n’a pas voté. Du côté d’Augustin, c’est plus difficile avec ses deux parents divorcés, la mère catho qui n’accepte pas totalement l’homosexualité de son fils, même si elle accepte d’en parler et de venir au mariage, et le père qui a lui aussi quelques réticences plus liées à l’image caricaturale qu’il se fait de la virilité et de la sodomie. On apprend qu’Augustin allait très mal, et que les deux garçons se sont un peu sauvés l’un l’autre depuis leur rencontre, un an auparavant.

Mon avis

Il est difficile d’émettre une critique, au risque de se voir attribuer en retour la qualité de « connard », utilisée une demi-douzaine de fois dans l’ouvrage (ex. p. 30, p. 53, p. 73…) pour qualifier les opposants au mariage gay, tous de droite et cathos. De plus, 4 pages de postface de Pochep Politburo prolongent ce livre déjà long, dans le but de désamorcer toute critique, avec notamment un personnage-repoussoir à débardeur à losanges et lunettes posées très bas sur le nez, qui explique que la BD c’était mieux du temps d’Alix. Qu’à cela ne tienne, les fidèles lecteurs de votre site favori savent que s’ils y reviennent c’est pour lire des critiques qui ne sont pas des copiés-collés de dossiers de presse. Donc, malgré les qualités graphiques et un scénario habile qui arrive presque à nous passionner pour pas grand-chose, voici pourquoi ce livre ne me semble pas un ouvrage marquant sur la question altersexuelle, et pas un livre à recommander pour des jeunes dans le cadre scolaire.
La vision du débat est globalement caricaturale, et cela reflète bien l’attitude partisane de la presse dite de gauche française, qui sur ce sujet n’a pas proposé de l’information, mais de la propagande. Le Nouvel Obs, comme les autres, a colporté cette caricature selon laquelle 100 % des homosexuels étaient favorables au mariage, et 100 % des opposants étaient d’horribles homophobes (voir cet article). Il y a, parmi les personnages de la BD, des gens qui sont contre le mariage en général, mais aucun de ceux-là ne tente de persuader les deux garçons de ne pas commettre cette erreur, au pire de se pacser d’abord avant de passer au mariage au bout de quelques années. Ils se réjouissent même de la chose, comme si le fait de la cautionner leur donnait un cachet d’anti-homophobie. Même le père de Romain, opposé au mariage, encourage son fils : « Mais enfin ! Si des connards vous emmerdent, vous devez les combattre » (p. 53). Un couple d’amis hétéros tiennent ce discours : « on est contre le mariage en général, mais ouais, bien sûr on est pour le mariage pour tous » (p. 81 ; c’est moi qui souligne). Il n’y a pas dans le volume un seul personnage homo ou lesbienne (il n’y a d’ailleurs pas une seule lesbienne) qui soit opposé au mariage ; seuls les personnages hétéro le sont, et massivement ! Bref, qu’est-ce que c’est que ces gauchistes qui mettent leurs opinions dans la poche pour bêler avec la troupe ? Sauf erreur, le mot « pacs » n’est utilisé qu’une fois, quand il est question de Lionel Jospin, mais loin de lui rendre hommage et de rappeler que ce fut une bataille plus audacieuse que celle du mariage (car tout le battage médiatique fait autour des « manifs pour tous » ne doit pas faire oublier que les sondages étaient bien plus défavorables à l’époque du Pacs que du mariage gay), on rabâche que Jospin « crachait à la gueule de mon fils » ; qu’il « insultait notre fils » (p. 61), juste parce qu’il a exprimé son opinion dans le cadre d’un débat démocratique en prélude à l’adoption d’une loi. Étant donné qu’aucun propos de Jospin n’est cité à l’appui de cette accusation, il serait en droit de porter plainte en diffamation contre cette calomnie que je trouve, personnellement, répugnante. Il n’a décidément pas de chance avec la presse et avec les gays, ce pauvre Jospin [1]. Hollande est un véritable héros ; on dirait que la guerre du pacs n’aura pas eu lieu : « j’étais simplement heureuse que Hollande ait gagné et qu’il efface enfin cette saloperie d’inégalité entre les amours » (p. 58).

Tentatives de réflexion lucide

Signalons quand même à deux reprises des tentatives de réflexion lucide. Premièrement, avec le personnage du père de Romain, dont on rapporte les propos « c’est la grosse erreur de la droite de ne pas avoir vu que c’est une victoire bourgeoise qu’on fasse du mariage un modèle de progrès au lieu de l’abolir » (p. 8). Mais cet argument de bon sens est oublié, et tout un chacun de boire le calice du mariage. Le problème, chers amis de gauche, c’est que ce n’est pas une erreur de la droite. C’est une erreur de la gauche et des militants gays qui ont décidé de nous embringuer là-dedans plutôt que de promouvoir une amélioration progressive du pacs, et l’abolition non pas du mariage, mais du divorce et du livret de famille. Et c’est une faute des médias de gauche de n’avoir pas fait leur travail d’information. Comment peut-on décemment faire passer pour une erreur de la droite de jouer son petit rôle d’opposant sans risque, tout en sachant très bien qu’elle retirerait les marrons du feu ? Un propos de Stéphane, l’ami de la sœur de Romain (qui ne veut pas l’épouser…), est amusant au 2e degré. Parlant des cathos, il dit : « Ce sont des esclaves pris de vertige qui revendiquent leur esclavage de peur de s’effondrer » (p. 60). Or cette sentence s’appliquerait à mon avis aussi bien aux homos et aux hétéros qui choisissent les chaînes du mariage ! Deuxièmement, l’interview de la mère d’Augustin est à mon sens le plus beau moment du livre, car enfin on fait l’effort de ne pas la traiter de « connasse », mais d’exprimer ses opinions, son trouble, sans trop les caricaturer ; moment trop rare dans l’œuvre : « je suis la pestiférée, la réac » ; « c’est tellement confortable d’être du bon côté » (p. 100).

Vision conformiste du mariage

La vision du mariage est conforme à ce que fut cette institution, qu’on espérait voir disparaître, et que les militants homos nous imposent pour encore vingt ans (avant que les homos, espérons-le, s’en dégoûtent à nouveau). Ainsi on ne compte pas les personnages qui demandent avec insistance aux zeureuzepoux s’ils veulent avoir des enfants, comme si la chose allait de soi, alors qu’eux n’abordent pas la question. On aurait apprécié que l’un d’eux envoie balader les importuns ; au lieu de cela, influencé par ce bourrage de crâne, Romain finit par lâcher : « Bien sûr que je veux un enfant » (p. 121). Il y a le personnage de Kader, bi, ex de Romain, qui va se marier aux États-Unis avec sa copine qu’il a mise enceinte. Et pourtant, on évoque quand même à plusieurs reprises la drague internet, ou « Tumblr », etc. ; il y a même un couple hétéro qui veut baiser avec Augustin pendant la fête nocturne, à la veille du mariage. On n’a rien contre, mais ce qu’on ne comprend pas, c’est que le scénario ne prévoie pas qu’il en soit discuté par les personnages, car la question se pose : est-ce que le mariage gay est fait pour subvertir les valeurs du mariage ? Mais alors, pourquoi l’avoir préféré à l’extension du pacs ? Voilà qui aurait dû intéresser les lecteurs d’un journal de gauche d’information, non ? Une belle page (oui, il y a quand même de belles choses dans cette BD, tout n’est pas à jeter, loin de là !) qui m’intéresse beaucoup est un aparté dans le film du cousin de Romain, qui en profite pour demander timidement à Sarah sa copine « Pourquoi on n’est pas mariés ? », alors qu’ils ont un enfant, Jules. Pour toute réponse, celle-ci le traite de… « con », vous aviez deviné (p. 19). Belle évocation de la domination féminine, et aussi de l’oubli du pacs. [2] Les véritables motivations du mariage ne sont pas abordées. On lance des leurres, et il semble que les garçons se marient comme une sorte de défi à l’homophobie, ce contre quoi personne ne les met en garde, ou ils n’écoutent pas. Par exemple, le demi-frère ado d’Augustin lâche comme ça « le mariage c’est le début des emmerdes », mais personne ne relève (ce qui sauverait cette BD, c’est que les auteurs aient en fait prévu sans nous le dire un nouveau feuilleton dans deux ou trois ans, qui serait « Un divorce pour tous », où ils pourraient reprendre ces petites phrases disséminées ici ou là, en les agrémentant d’un « Je te l’avais bien dit »). Un beau personnage de vieil aristo hippie prête son château aux mariés (cela manquait au script romantique), et les prévient : « s’il n’est pas d’intérêt, un mariage est voué à l’échec. Il lui faut quelque chose pour tenir quand l’amour s’envole » (p. 84). Le scénario n’omet pas une improbable agression homophobe en pleine rue alors que les garçons s’embrassent. Cela, et l’insistance pendant tout l’album sur l’homophobie soi-disant vécue par les personnages, malgré les milieux évolués qui sont les leurs, me rappelle une formule de Michel Onfray dans cet article : « entret[enir] si bien le statut de victime dont on a besoin pour faire avancer sa cause ». Bref, j’en reviens à ma question : quelle est la vraie motivation d’Augustin, dont il n’est pas dit grand chose du métier et des revenus ? N’est-ce pas de s’assurer, à l’instar de l’épouse dans le mariage bourgeois, une part de la fortune de son mari, une éventuelle pension de réversion, en l’échange de son cul ? La question eût mérité d’être posée, car au risque de passer pour rabat-joie, le mariage proposé dans cet album me rappelle fortement l’affirmation selon laquelle le mariage est une « prostitution légale », selon la bonne vieille formule des saint-simoniens, Claire Démar en particulier, dans la mouvance de Charles Fourier. N’eût-il pas été plus apaisant de nous proposer non pas une, mais plusieurs histoires de mariages, et par exemple, au lieu de jeunes loups qui viennent de se rencontrer, des couples unis depuis plusieurs dizaines d’années et qui aspirent au mariage depuis longtemps ? Cela aurait constitué comme un prolongement au beau film de Sébastien Lifshitz, Les Invisibles.

Lionel Labosse


Voir en ligne : La série sur le site du Nouvel Obs


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[1Voir ce qu’en dit Yves Derai dans Le Gay Pouvoir.

[2J’en profite pour donner un conseil à un type ou une fille qui se trouverait dans cette situation : ne pas dire d’un ton coupable et mielleux : « Pourquoi on n’est pas mariés ? », mais d’un ton assuré : « Chéri(e), je veux qu’on se marie ou au moins qu’on se pacse, et j’exige qu’on ait une discussion sérieuse à ce sujet ». Et si il ou elle refuse, mon conseil suivant est d’exiger un simple contrat devant notaire stipulant ce qu’il adviendrait des éventuels biens meubles et immeubles, et de l’enfant en cas de rupture. Fin du petit conseil en passant qui n’a rien à voir avec la BD.