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Réhabilitation d’une enfant criminelle, pour les 3e et le lycée

L’Affaire Jennifer Jones, d’Anne Cassidy

Milan Macadam, 2004, 315 p., 8,5 €.

mardi 18 septembre 2007, par Lionel Labosse

Ce roman sélectionné par le prix des Incorruptibles en 2007/08 se révélera sans doute passionnant pour les réflexions qu’il permettra aux élèves, sur la réhabilitation des criminels, sur la justice, sur la sexualité, sur le journalisme à sensation, et surtout sur les rapports entre les sexes, qui me semble finalement la thématique principale, je dirai même l’obsession de l’auteure ! Le choix du récit en dents-de-scie chronologiques pose une question d’ordre littéraire, tant il est ici poussé à l’extrême : qu’apporte-t-il par rapport à la narration traditionnelle ?

Résumé

Le roman d’Anne Cassidy tente de répondre à la question posée p. 10 : « Comment une petite fille de dix ans pouvait-elle tuer un autre enfant ? ». L’auteure a choisi, selon la mode actuelle, le récit en dents-de-scie chronologiques, alternant la seconde vie — sous le pseudonyme d’Alice Tully — de Jennifer Jones, qui a donc commis un meurtre à l’âge de 10 ans, et les réminiscences de sa première vie. Cette anamnèse, à la façon des vagues à la marée montante, se rapproche de plus en plus de la falaise que constitue, dans la mémoire d’Alice alias Jennifer, le meurtre. On pourra trouver que ce procédé tourne au maniérisme dans le roman jeunesse contemporain, et que parfois la même histoire racontée dans l’ordre chronologique ne nous aurait pas procuré moins de plaisir… Dans la vie de la petite Jennifer Jones, il y a sa maman Carole, mannequin progressivement abandonnée par les photographes et par contrecoup abandonnant sa fille à la grand-mère dès qu’elle obtient le moindre contrat. Une mère indigne qui néglige l’éducation de sa fille, prête à la vendre à la première occasion, même après le meurtre. Ce drame est provoqué par des photos cochonnes — en l’occurrence de simples nus — surprises par les petites amies de Jennifer, Michèle et Lucy. Aux sarcasmes elle répondra par une succession de gestes violents qui mèneront au pire. Dans la vie d’Alice Tully, il y a Rosie, qui l’accueille chez elle en tant qu’assistante sociale, pour lui permettre de redémarrer. Alice s’attache à elle comme à une seconde mère. Il y a aussi Frankie, un grand garçon qui n’en finira pas de lui offrir sa première fois, entre « J’ai des préservatifs » murmuré à la p. 21, et le passage à l’acte, p. 263 ! Il y a enfin un détective dont il sera facile de se débarrasser, puis Sara Wright, journaliste indépendante qui les a repérées malgré le secret entourant cette procédure de réhabilitation, et qui s’apprête à écrire une enquête sur Alice / Jennifer, avec la promesse de ne pas dévoiler sa nouvelle identité.

Mon avis

L’Affaire Jennifer Jones est assurément un roman au thème original, et qui donne matière à réflexion. L’affaire paraît parfois peu plausible, avec ce pénitencier idéal pour enfants, « Monksgrove », et ce luxe avec lequel on organise la sortie d’une adolescente prisonnière. Une assistante sociale célibataire qui sert de foyer d’accueil, et même une juge qui loge chez elle la jeune fille pour une nuit ! (p. 293). Ces Anglais ont de drôles de mœurs, et on aurait du mal à imaginer cela en France, du moins les foyers d’accueil seraient-ils a priori plutôt des familles que des personnes seules, voire des couples [1]. Le récit est donc plutôt à prendre comme une proposition utopique de réhabilitation des criminels. Dès lors, la question qui se pose est celle de la complaisance. Le choix de la focalisation sur Alice entraîne le récit à une empathie qui la dégage de toute responsabilité par rapport à son meurtre, d’autant plus que la violence de la petite fille semble effacée par un coup de baguette magique de la personnalité de la jeune fille, qui n’est que douceur et passivité, même face à un garçon aussi terne et lui-même passif que Frankie. On pourra trouver ce coup de passe-passe un peu facile. Quand on songe à l’affaire d’Outreau et à des affaires récentes de pédophilie, on se demande ce qu’un tel roman aurait donné si l’auteure avait tenté la même expérience de réhabilitation avec un meurtrier de petite fille adulte et masculin.

Le masculin, tel est la seconde question posée par ce roman. Étrangement absent ou défaillant dans ce roman de femmes. De père, Jennifer est orpheline consubstantiellement. Sa vraie mère, la romancière, ne lui en a pas donné, même face à une mère fautive. À aucun moment Alice, qui a des raisons d’en vouloir à sa mère, n’a la moindre pensée pour un père qui n’a tout simplement pas été programmé par l’ordinateur du récit. Il y a les petites filles, il y a leurs mères. À côté de Rosie, deux autres femmes, éducatrice et juge, s’occupent du sort d’Alice, Pat et Jill. Les hommes ou les pères sont réduits à des rôles de figuration, ou bien à un rôle négatif, comme M. Cottis, le photographe amateur de nus et au comportement pervers, ou les autres « amis » fugaces de Carole, sans oublier les deux frères lubriques et vulgaires de Lucy, qui fourniront involontairement l’arme et le mobile du crime (p. 138). Frankie est nul sexuellement, il ne perçoit pas le désir pourtant maintes fois répété de Jennifer, et nul humainement, puisqu’il la rejettera en apprenant sa vie passée, après s’être montré possessif et jaloux dans la relation amoureuse. Cet épisode duplique le bel exemple de scène primitive entrevue par Jennifer entre sa mère et un ami de passage, Danny, qui se fait virer comme une mouche en plein milieu de l’acte, dès l’intrusion de Jennifer. Citons jusqu’à une scène secondaire : la juge qui accueille Alice pour une seule nuit, se trouve être fraîchement maman d’un bébé, Emmie. On s’occupe dudit bébé longuement, mais de père, on n’en voit pas la queue d’un ; la romancière ne juge même pas utile de mentionner son absence ! Bref, dans ce roman, le statut de garçon, de père ou d’homme semble voué à l’échec ou à l’inexistence, comme exprimé par cette répartie symbolique de Carole à propos d’un copain de 24 ans quitté quelques mois avant le drame : « Il est trop envahissant […]. On n’a pas besoin d’un poids mort comme lui » (p. 52).

Cela ne veut pas dire que les femmes ou les mères soient idéalisées, au contraire. En plus de Carole, la mère défaillante, Michèle, la petite victime, éprouve de l’« excitation » à faire de sa copine Lucy un bouc émissaire, en reprenant le qualificatif de « souris » que Jennifer avait lancé, puis elle la traite en esclave (p. 204). La question de la sexualité est intéressante. Sur ce que faisait réellement Carole, on n’a que peu d’informations. Les photos qui ont causé le drame sont présentées comme érotiques, mais pas pornographiques, même si le récit ne dit pas quelles photos Cottis entendait prendre de la petite fille avec sa mère. La scène de la p. 178 suggère d’ailleurs qu’il y a eu des photos pornographiques (cris à travers la porte, présence d’un autre homme en plus du photographe). C’est la violence de cette proposition de photos qui semble provoquer le meurtre, puisqu’elle est entrée en collision dans l’esprit de la petite fille avec les clichés de sa mère nue que lui montrent ses amies. Cependant le mot « prostitution » est mentionné dans les articles de presse (p. 103), sans être avalisé par le récit. L’insulte « pute » est prononcée par les frères de Lucy (p. 191). L’inhibition sexuelle relative d’Alice est liée à l’image négative d’une sexualité libre mais insatisfaisante léguée par sa mère : « Ce qu’il [Frankie] n’avait pas compris, c’est que ce n’était pas lui qu’elle avait essayé de freiner, mais elle-même » (p. 231). La « scène primitive » évoquée plus haut trouve son pendant avec la petite sœur de Frankie, Sophie, qui s’introduit sans cesse entre celui-ci et Alice et ne leur permet pas l’intimité.

L’accueil des parents de Frankie, pour une fois une famille unie avec, cas unique, un père, est trop cordial et pesant, alors même que les deux jeunes gens n’ont pas encore eu de relation sexuelle. Paradoxalement, Frankie ne ressent la pression ni des parents ni de sa sœur, mais du fait que Jennifer lui ait dit qu’elle était vierge, cas sans doute exceptionnel pour une fille de 17 ans ! Bref, même si Alice semble avoir évacué son traumatisme, la sexualité est toujours présentée comme problématique, et ce qui est remarquable dans le cas de Frankie, c’est qu’elle est problématique parce qu’il n’ose pas accéder au désir d’Alice, alors que celle-ci lui fait des avances ! Quand il cède enfin, la scène de dépucelage, pourtant longuement préparée et artistement située dans une forêt romantique (similitude voulue avec la forêt du drame, sans doute pour favoriser la résilience) est trouée d’une ellipse narrative fort révélatrice du statut de la sexualité dans ce roman : « Il hésita un instant, avant de l’embrasser fiévreusement sur le visage, le cou et les épaules, tout en lui ôtant le peu de vêtements qu’elle avait gardés. Quand tout fut fini, il se laissa retomber sur elle, aussi haletant que s’il avait gravi une montagne » (p. 263). Amusant à comparer avec une scène équivalente dans Je marchais MALGRÉ MOI dans les pas du diable, de Dorothée Piatek, p. 90.

On notera enfin la technique d’entretien de Patricia Coffey, l’une des éducatrices en charge de Jennifer, exemple même de cette machine à créer des coupables dénoncée par Marie-Monique Robin dans L’école du soupçon, et par Marcela Iacub & Patrice Maniglier dans l’Antimanuel d’éducation sexuelle : « Mais on n’a jamais abusé de toi, on ne t’a jamais fait de mal physiquement ? » (p. 107). Certes, la fillette répond négativement, mais avec ce genre de questions orientées, il suffit que l’enfant ait un compte à régler avec la personne dont on parle, pour aboutir à une « affaire Outreau » ! [2] En conclusion, ce roman sélectionné par le prix des Incorruptibles en 2007/08 se révélera sans doute passionnant pour les réflexions qu’il permettra aux élèves… Puisse cet article y contribuer !

- Pour les enseignants de lettres, je signale un passage en or pour travailler sur les accords du participe passé, p. 101.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site d’Anne Cassidy (en anglais)


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[2Voici un extrait de « Who was abused ? », article publié dans le New York Times, 19 sept. 2004, traduit dans l’ouvrage cité de Iacub & Maniglier, p. 211 : « il suffit d’insister un peu pour que les enfants disent aux adultes ce qu’ils pensent qu’on attend d’eux — surtout si cela va leur permettre de rentrer à la maison plus tôt ou d’obtenir une récompense. Il y a quelques années, à Chicago, des enfants âgés de sept et huit ans ont été accusés (puis disculpés) d’avoir tué un autre garçon de onze ans. Une des raisons qui les avait poussés à avouer était la promesse d’un Happy Meal chez Mc Donald ».