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Blabla socio-pédago, pour les éducateurs

Profs Academy, d’Iman Bassalah

Éditions de La Martinière, 2007, 340 p., 17,9 €.

dimanche 7 octobre 2007, par Lionel Labosse

Huit trentenaires essuient les plâtres de la profession d’enseignant, dans des établissements publics des académies d’Île-de-France. L’auteure, qui nous est présentée comme ayant pratiqué cette occupation elle-même, se sert de ces huit stagiaires comme prétexte d’un panorama du discours convenu sur l’enseignement, avec hypertrophie des questions concernant les établissements à problèmes, et omniprésence de la télévision. L’ouvrage est bâti comme un zapping constant entre ces profs, qui n’acquièrent jamais l’épaisseur de personnages, d’où le titre. Leur point commun est d’avoir tâté d’autres métiers avant d’enseigner, métier dont ils n’ont pas la vocation. On tirera de ce livre (trop) touffu quelques bons extraits qui permettront aux élèves une réflexion sur l’école. J’en ai lu un ou deux en début de cours ; une élève de 1re L m’a demandé : « Pourquoi on ne lit pas des livres comme ça ? »… On se demande par contre où veut en venir l’auteure, quelle est sa thèse sur l’éducation, et pourquoi ce titre. Doit-on la prendre au mot lorsqu’elle affirme : « l’Éducation nationale n’a plus qu’à entrer dans le monde magique de l’entertainment dernier cri » (p. 310) ?

Disons d’entrée que l’ouvrage pâtit de longueurs, de lourdeurs, phrases trop longues bourrées d’incises, malstrom d’informations superfétatoires destinées à étourdir le lecteur, jusqu’à la pratique d’une sorte de « courant de conscience » (cf. p. 68). Tout cela aurait mérité une relecture plus minutieuse. Quelques jolies formules cependant : « Childéric pourtant adorait retourner les femmes comme des crêpes, avec une préférence pour les Sarrasines » (p. 13) ; « les bobos qui ont rénové des pavillons rouges, lisent Télérama sans avoir la télé [1] et refusent par principe de mettre leurs enfants dans des établissements privés pour ne pas donner plus de fric aux cathos » (p. 46). Les pages consacrées aux familles maghrébines, que ce soit de profs ou d’élèves, m’ont semblé les plus sincères, convaincantes, et les moins convenues. « Septième fille d’une fratrie algérienne de onze enfants avec son lot de camés, de disloqués et d’incestueux, [Kaïna] avait toujours été la première de sa classe » ; « Puis elle eut une crise mystique et se mit à prier Allah, vêtue d’un tchador » (p. 22). Voir aussi la diatribe émouvantes de Kaïna lors d’un conseil de classe : « Je m’appelle Youcef, vous avez dit la même chose sur moi il y a des années de cela, aujourd’hui je suis là, je siège avec vous et vous n’écoutez toujours pas ce que j’ai à vous dire sur moi, sur lui. Je m’appelle Youcef et l’école ne l’entend pas » (p. 96) ; l’histoire édifiante de Samir (p. 128) ; la réflexion sur les « Arabes laïques » (p. 282). Les trois pages consacrées à la loi sur les signes religieux intéressent, mais pourquoi ne pas approfondir ? « Ce n’est que voiles extérieurs et ce sont les funestes voiles de l’esprit qu’il faut lever, mais aucune loi n’y fera, ce n’est pas mesurable en mètres de tissu » (p. 119). La vision des établissements les plus difficiles (les PEP IV) est conforme à l’image terrifiante que la télévision en donne, et on se demande ce que le livre apporte de plus : « Mais toutes ces années où jamais, quand vous écriviez au tableau, vous n’avez pu être sûr qu’un môme n’était pas en train de vous poignarder dans le dos au sens propre du terme, ont engendré un stress post-traumatique permanent » (p. 38). De même la page consacrée à la cantine (p. 89).

Sur Aubervilliers, où j’ai l’insigne honneur de travailler, on relève un paragraphe, p. 154, qui rapporte une vision apocalyptique d’un lycée qui n’est pas nommé, et un autre, p. 177, consacré à « mon » lycée actuel, ci-devant avant-dernier lycée de France. Ce qui est dit sur un « module théâtre » est à peu près vraisemblable, et la collègue (dans le livre c’est un homme) qui s’est reconnue a été troublée de trouver son expérience relatée dans un bouquin. Cela confirme que l’auteure a fait un travail de journaliste, compilant les témoignages recueillis par tous les moyens possibles. La plupart des sujets passés en revue sont traités à la kalachnikov, mais en général avec une documentation sûre, telle qu’un bon dossier de presse et une recherche sérieuse sur Internet peut en fournir, mais pas forcément une connaissance directe, et ce sont ces petits détails-là qu’on aurait appréciés. Par exemple, la demi-page consacrée aux conventions d’éducation prioritaire avec Sciences Po (p. 43) n’est pas fausse, mais où est le témoignage vivant qu’on attend quand on fait l’effort de lire un livre plutôt que l’édition 93 du Parisien ? De même, la page consacrée à l’orthographe (p. 80). Quelques conseils à retenir : dans les milieux populaires, il faut « appeler [les parents] à 20h55, juste avant le film » (p. 59). Jolie page sur le chewing-gum (p. 101) ; apologie de la fraude dans les transports (p. 110) ; belle anecdote sur les hymnes nationaux (p. 126), sur des élèves en stage à la campagne et « habitués à être incriminés pour rien » (p. 156) ; sur une « vieille salle de classe datant de quand les femmes-professeurs portaient un petit châle, au cœur des courants d’air et des microbes laissés par les enfants comme autant de crottes de nez invisibles collées sous les tables » (p. 158, mais on aimerait que cela fût développé…). Excellent portrait par le langage d’une maman « black énorme et archi-fardée » (p. 160) ; suggestion amusante de modifier les prénoms gaulois des manuels scolaires (p. 333).

On relève aussi quelques affirmations contestables : « les délégués de classe […] servent à porter le cahier de texte et à accompagner les autres élèves à l’infirmerie ou chez le C.P.E. » (p. 93) ; quelques pages apocalyptiques sur la récréation, « état primaire de jungle sans Moogly » (sic, p. 178) ; information erronée sur l’interdiction du « zéro sur les copies qui le méritent » (p. 194). [2] Information erronée sur les relations sexuelles entre profs et élèves, dont l’auteure oublie que la barre légale n’est pas 15 ans, comme affirmé p. 330, mais 18 ans, ce qui provoque un malaise à la lecture de l’anecdote sur un prof de musique de 23 ans emprisonné pour avoir eu une relation avec une élève de 14 ans. Ce sujet grave ne méritait pas d’être torché en un paragraphe ! Si la documentation est correcte, la déontologie est parfois tangente. Citons pour exemple le petit larcin de la page 90, consacrée à la littérature jeunesse. On y trouve la phrase d’Anatole France consacrée à la littérature pour enfants que Marie-Aude Murail a citée dans sa thèse et ainsi rendue célèbre, mais on oublie de citer la référence, et en plus on nomme Oh boy ! à la page suivante, mais encore une fois en omettant de citer l’auteure, tout cela pour dénigrer plus ou moins la littérature jeunesse actuelle (pas celle du temps d’Anatole !) Même principe à la p. 165/166, où le mot « Céfrans » est utilisé, puis une séquence racontée à propos d’une rédaction sur le sujet « Qu’est-ce qu’être Français ? », séquence qui rappelle celle évoquée à la p. 125 (« Comment décririez-vous un Français ? ») dans Les Céfrans parlent aux Français, de Boris Seguin & Frédéric Teillard, qu’on aurait pu citer en note ! Cela dit, les réponses obtenues sont fort différentes, et la lecture croisée des deux livres séparés par dix ans de « crise des banlieues » apportera beaucoup.

Un soupçon d’homosexualité saupoudre l’affaire, à l’image, d’après ce qu’on en dit, de la « Star Academy ». Gennifer « se découvrit bisexuelle, à la piscine Saint-Merri » (p. 15), et on lui connaît une amante, p. 316. Mais jamais on n’approfondira ce trait de personnalité, pas une fois on ne posera la question de la place de l’altersexualité dans l’enseignement, ni de l’homophobie ambiante, sauf par allusion en une parenthèse : « (je me voyais Simone de Beauvoir y recrutant ses amantes) » (p. 50). Kaïna également convole avec la documentaliste Melinda, séduite parce qu’elle « entendit Kaïna prononcer « un esprit sain dans un corps sain » en latin sans se tromper dans la terminaison (mens sana in corpore sano) » (p. 191) [3]. La sexualité circule librement entre les adultes. La page consacrée aux parents d’élèves qui draguent les profs, et vice-versa, est amusante (p. 86). Une T.S. d’une ado de 15 ans pour dépit amoureux hétéro est évoquée, p. 114, puis p. 314 on apprend que « parmi tous les adolescents qui se suicident par grappes, huit sur dix sont des garçons », mais pas de lien avec l’homophobie [4]. La question de l’éducation sexuelle est réduite à une note de bas de page (p. 211), justement pour regretter que la mesure soit « peu appliquée » ! On relève enfin une page intéressante sur la « MST : moyenne sexuellement transmissible » au Burkina Faso (p. 301).

- Voir aussi le point de vue de Bruno Modica.

Lionel Labosse


© altersexualite.com 2007
Réagissez, complétez cette critique, en précisant si vous êtes auteur, enseignant, élève… Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique.


[1Me voilà démasqué !

[2« Ainsi n’est-il pas permis de baisser la note d’un devoir en raison du comportement d’un élève ou d’une absence injustifiée. Les lignes et les zéros doivent également être proscrits » précise le BO Spécial N°8 du 13 juillet 2000, mais il s’agit uniquement d’un zéro disciplinaire.

[3Humour involontaire, on trouve « attaque ad persona » (au lieu de personam) à la p. 277 ! De même, « quintaux » est un adjectif (p. 226) ; « relier » employé pour « relayer », p. 247, Mattéo Falcone pour Mateo (p. 255), et autres coquilles sur lequel le correcteur s’est assoupi, légèrement gênant pour un livre dont l’auteur est censé avoir enseigné le français !

Messages

  • Je viens de lire votre article. Je n’ai pas encore lu le livre, je ne sais pas ce que je vais en penser à mon tour, mais je tenais à vous préciser qu’ayant été la collègue de mademoiselle Bassalah au collège Camille Pissarro de la Varenne, je peux vous assurer (et le principal, monsieur Taviot également) qu’elle n’a pas commis de "larcin" concernant sa séquence "C’est quoi être français ?" Suite à un incident dans sa classe, elle a décidé de mener une réflexion spontanée avec ses élèves autour de ce sujet, ce qui a donné lieu à une belle série de rédactions échangées entre nos deux classes, qui ont servi ensuite à un dossier dans le magazine TOC. Parfois les sujets d’actualité arrivent en même temps dans différents lieux, vous le savez bien. Au demeurant, mademoiselle Bassalah n’a jamais caché sa détestation de l’institution et elle a eu le courage de ne pas s’y encroûter à contre-courant. Je pense que son livre n’est pas celui d’un professeur, mais le livre d’une expérience personnelle du monde de l’Education tel qu’elle le voyait.
    Yaël.