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Comment tuer un prof, pour les 3e et le lycée.

Sexy, de Joyce Carol Oates

Gallimard, Scripto, 2005, 217 p., 9,5 € ; réédition Folio en 2009, 6€

jeudi 5 avril 2007, par Lionel Labosse

Une réussite totale que ce roman qui progresse comme une lame dans la psychologie populacière. Comment tuer un prof en dix leçons, en utilisant la bombe à la mode, l’accusation de pédophilie. Les collègues qui sont régulièrement victimes de basses vengeances anonymes parce qu’ils ont le tort de ne pas acheter la paix sociale par un aveuglement opportun et une démagogie à la petite semaine, se reconnaîtront dans la figure inoubliable de Mr Tracy. N’attendez pas que ce roman devienne un film à succès pour l’offrir à vos élèves !

Résumé

« Darren était un vrai mec. Un sportif à cent pour cent. » (ch. 1) « Et le mot fuck s’immisçait dans ses pensées comme un virus flottant » (ch. 2). Il a 16 ans, il est en première au lycée, et dans l’équipe de natation. Il est très beau, les filles lui courent après ; il a remarqué que même les hommes le matent, et « ça le dégoûtait » (ch. 4). Un jour de neige, un de ses profs, Mr Tracy, le raccompagne en voiture. Mr Tracy l’assaille de questions indiscrètes, et finit par lui proposer de l’appeler par son prénom. Il ne se passe rien de plus, mais Darren comprend, et ne peut plus regarder Mr Tracy de la même manière. Or, certains de ses copains se plaignent d’avoir été pris en flagrant délit de triche par Mr Tracy, ce « pédé ». Le problème est qu’une mauvaise moyenne équivaut à un renvoi de l’équipe de natation. En passant, ils agressent gratuitement un garçon qu’ils croient gay (ch. 20, ce qu’on appelle « gay bashing »). De fil en aiguille, cette petite bande se monte la tête. L’un des garçons prétend que Mr Tracy a tenté de le draguer. Ils imaginent une mauvaise farce, des lettres anonymes signées d’un garçon de 11 ans, avec des photos découpées dans un magazine gay. « N’importe qui avec un grain de bon sens aurait pu voir que c’était fabriqué » (ch. 58), mais en matière de sexualité, le bon sens n’existe plus. Le proviseur et la police foncent dans le tas, et au bout de quelques jours, Mr Tracy se suicide. S’il a refusé de participer à la machination, ayant réfléchi sur sa participation à l’agression du gay, Darren a refusé de répondre aux demandes d’aide de Mr Tracy, et il s’en veut. Il ne lui reste qu’une solution, dépasser ses limites pour sauver au moins la mémoire de Mr Tracy.

Mon avis

Si le précédent ouvrage de Joyce Carol Oates, Zarbie les yeux verts, m’avait laissé tiède, Sexy est une réussite totale. Une mise à jour nécessaire des Risques du métier, l’inoubliable film d’André Cayatte avec Jacques Brel (1967). Tout y est, de la dénonciation de « la culture hostile et machiste » (ch. 51) qui règne dans les lycées étasuniens, à l’indéracinable chiendent qu’on dirait pétainiste en France, de la recherche du bouc émissaire. Privé depuis quelques années de la cible directe des homos, le macho moyen s’est emparé du prétexte de la chasse aux pédophiles pour revenir à l’attaque avec la même violence. Darren ne sait pas comment réagir quand son père ou ses copains tiennent des propos d’une bêtise accablante, amalgamant pédophilie et homosexualité (ch. 17). Il faut lire l’interrogatoire tendancieux de la police (ch. 46) comme une illustration parfaite de cette machine à créer des coupables dénoncée par Marie-Monique Robin dans L’école du soupçon, et par Marcela Iacub et Patrice Maniglier dans l’Antimanuel d’éducation sexuelle, ouvrages indispensables pour qui croirait que Joyce Carol Oates a exagéré. Lorsque la machine est lancée, nourrie par tant de bêtise et d’aveuglement, rien ne peut l’arrêter, même pas le suicide de Mr Tracy, conçu comme un aveu d’amour à Darren, mais dont celui-ci ne peut empêcher qu’il ne soit considéré « comme un aveu de sa culpabilité » (ch. 58), d’où le dénouement émouvant imaginé par Joyce Carol Oates. L’histoire progresse avec la violence d’une lame, sans blabla. Comme dans Zarbie les yeux verts, on retrouve l’ambiance délétère des sportifs étasuniens, et l’utilisation d’un jeune narrateur loin d’être un héros, mais qui finit par s’en tirer honorablement. Espérons qu’un tel ouvrage ouvrira les esprits. Mais ce n’est pas le seul intérêt de Sexy. L’auteure a analysé avec une précision qui témoigne d’une grande intelligence du sujet, le mécanisme qui transforme un prof exigeant, sévère et juste tel que Mr Tracy en bouc émissaire, quand il est mis en concurrence avec des profs tels que « Mme Katzman, qui n’était pas aussi flamboyante, ni aussi aimée/controversée que Mr Tracy, mais était un professeur compétent, qui ne notait pas sévèrement » (ch. 24). Et, last but not least, pour savoir en quoi Mr Tracy était « flamboyant », lisez le ch. 19. L’auteure a choisi une leçon sur l’œuvre d’Henry David Thoreau, lui aussi flamboyant anarchiste. Miroir qualifiant qui situe le combat au bon endroit. Il s’agit bien de « désobéissance civile », quand les enseignants par exemple en France, sont contraints par la fameuse circulaire d’une certaine Ségolène Royal, de dénoncer immédiatement toute suspicion de pédophilie. La question est de savoir si, dans quelques années, comme pour le sang contaminé ou le Rwanda, les descendants des faux suspects qu’on a contraints au suicide, comme ce Mr Tracy, porteront plainte pour assassinat…

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves, et celui de Bloggieman.

Lionel Labosse


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