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Un narrateur homo auquel s’identifier, pour les lycées.

On est forcément très gentil quand on est très costaud, de Dag Johan Haugerud

Éditions Gaïa, Taille unique, 2001, 287 p., 19,5 €.

jeudi 5 avril 2007, par Lionel Labosse

Le beau roman d’une vie terne, où par la grâce de l’écriture, un narrateur dépressif retrouve goût à l’existence. L’homosexualité n’est qu’un motif parmi d’autres, un ingrédient de la dépression sans doute. Tous les jeunes peuvent se retrouver dans l’évocation de ces anecdotes qui, mine de rien, minent les relations familiales, et partant, s’identifier à un narrateur homosexuel.

Résumé

Le narrateur, déprimé, a cessé de se rendre à son bureau (il animait une émission de radio). Malgré la bienveillance et la patience de ses collègues et de sa chef (qui rappellent la fameuse nouvelle Bartleby d’Herman Melville), il refuse de reprendre le travail. Pour les fêtes de fin d’années, suite à des malentendus avec sa mère et sa sœur, il se retrouve seul et se rend au dernier moment à une fête organisée pour la Saint-Sylvestre par des gens qu’il ne connaissait « quasiment pas » (p. 18). Il s’y fait draguer par un homme que ne rebute pas sa réponse dépressive à une question de contact : « Comment va la vie ? […] — Jusqu’à présent […] elle n’a été qu’une seule et même suite de déceptions » (p. 20). Cet homme lui propose de « faire un tour en voiture » (p. 24), mais notre narrateur ergote sur le fait qu’à cette saison « il fait nuit à trois heures » (nous sommes en Norvège), qu’il n’y aura donc rien à voir — avant d’accepter. Par association d’idées, cette perspective de « tour en voiture » lui donne une certaine énergie, et il avise un bloc qui « était posé sur la table de la cuisine » depuis plusieurs semaines. Au début, il ne trouve rien d’autre à écrire que « Je ne vais pas bien », puis « Je dois appeler ma sœur » ; puis il songe à une anecdote concernant une « voiture téléguidée », il la raconte, et se sent « déjà beaucoup mieux » (p. 43). La suite du récit est la narration à la première personne de menus faits, de conversations anodines, depuis l’enfance jusqu’au moment de l’énonciation, entrecoupés de l’organisation de cette journée où le narrateur n’en finit plus d’attendre l’homme à la voiture et sa mère, toujours perdue entre deux trains et deux cabines de téléphone à pièces. Ces anecdotes mettent le doigt sur l’origine des difficultés de communication et du mal-être du narrateur. Par exemple, sa sœur, puis lui-même, qui mettent mal à l’aise un oncle implicitement homo en lui demandant s’il a une petite copine (p. 58). Une scène scolaire où un petit garçon est traité en bouc émissaire tandis que les élèves refusent d’obéir à la maîtresse d’école (p. 80). La haine rentrée qu’éprouve sa mère pour le mari de sa sœur. L’évolution de l’opinion de sa mère et de sa sœur sur la valeur de son travail à la radio, qui l’amènent à se considérer comme un imposteur, puis à quitter ce poste, etc.

Mon avis

Ce roman constitue une gageure : raconter à la vitesse de la pensée, en l’espace d’une courte journée de 3 janvier en Norvège, toute une vie en réminiscences qui se complètent par associations d’idées. C’est une belle leçon pour des jeunes et des élèves de prouver qu’on peut faire œuvre littéraire de la vie la plus banale, comme l’exprime ce passage où la sœur infirmière évoque une de ses patientes à la « maison de retraite médicalisée », qui la retient tous les soirs pour parler de sa vie, et « doute que l’occasion se représente » quand l’infirmière lui propose de raconter la suite le lendemain. Le narrateur en tire une conclusion personnelle : « je me sens lourd, dénué de force, en me disant que je suis l’une de ces personnes, que jamais je ne parviendrai à raconter mon histoire, et que de toute manière je n’ai aucune espèce d’histoire à raconter » (p. 218). On peut rêver sur l’ambiguïté subtile de la traduction (se représenter / se présenter de nouveau), puisque ce roman n’est autre qu’une « occasion qui se représente ». On apprécie le ton détaché avec lequel le narrateur raconte sa vie en accéléré, ses bras qui grandissent, le poil qui lui pousse un peu partout (p. 85). À l’opposé, les dix dernières années ne lui inspirent rien que la formule déjà citée (je ne vais pas bien), « Comme si le langage était phagocyté par la vie qu’il était censé retranscrire » (p. 265). Seules quelques scènes de regards croisés avec des garçons, voire avec l’oncle, ainsi qu’une parole de la mère à la fin, prouvent que le narrateur est homo. Plusieurs garçons qu’il croise au long de son existence portent le même nom, « Lars-Petter », ainsi que les amies de sa sœur, qui s’appellent indifféremment « Hanne », comme si leur vie patinait tant qu’elle n’est pas couchée par écrit.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- À noter : le traducteur (du norvégien) et directeur de la collection Taille unique est Jean-Baptiste Coursaud, auteur de l’excellent documentaire L’homosexualité, entre préjugés et réalités. Il a également traduit du norvégien Caulfield : sortie interdite, de Harald Rosenlow Eeg, et Prinçusse Klura et le dragon, de Tormod Haugen. Voir d’autres ouvrages traduits du norvégien : La fille du squat, de Ragnfrid Trohaug et L’Été où papa est devenu gay, de Endre Lund Eriksen.

Lionel Labosse


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