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Enfance africaine, pour les 4e/3e et le lycée.

Chiquinho, de Baltasar Lopes

Actes Sud, Unesco, 1936, 254 p., épuisé.

mercredi 12 novembre 2008, par Lionel Labosse

À l’occasion d’un voyage au Cap-Vert, j’ai découvert ce roman fondateur de la littérature capverdienne, un pays lusophone (mais aussi francophile, étant situé au large du Sénégal) plus connu par ses chansons. Sur un modèle maintenant éprouvé — mais plus neuf en 1936 — Baltasar Lopes da Silva fait le récit d’une enfance africaine, récit d’initiation et d’éducation qui se termine par un départ vers non pas le Portugal, pays colonisateur, mais les États-Unis (À comparer avec L’enfant noir, de Camara Laye, ou Amkoullel, l’enfant peul, d’Amadou Hampâté Bâ). Ce roman, tout à fait lisible en collège ou en lycée au titre de la découverte culturelle, a de surcroît l’avantage de consacrer de belles pages à la sexualité. Il a été traduit en français en 1990 seulement, par Michel Laban.

L’amour, un sujet familier

Chiquinho voit le jour sur l’île de São Nicolau, une des Îles de Barlavento, c’est-à-dire « îles au vent », au nord de cet archipel de dix îles faisant partie de ce qu’on appelle la Macaronésie. Île agricole soumise à des sécheresses et famines dramatiques, à l’instar de presque tout l’archipel. Le père est parti aux États-Unis quand il était tout petit, et Chiquinho vit entre sa mère et sa grand-mère, au rythme des travaux agricoles. Voici une photo d’une sculpture récente qu’on peut voir à Porto Novo, sur Santo Antão, qui représente cette scène du départ d’un père.
L'adieu au mouchoir
On fait connaissance de l’oncle Joca, alcoolique et célibataire, et de Pitra, le filleul du père recueilli à la maison depuis qu’il est orphelin. Ce dernier se fait battre et chasser de la maison (mais rappeler quelques jours plus tard) par la mère quand elle apprend qu’il a fait un enfant à Zepinha (p. 30). Faire des enfants et faire l’amour font partie du quotidien comme cultiver la terre. Oncle Joca n’est pas en reste, qui sème des « enfants illégitimes » (p. 40) un peu partout, et que ses « paternités éparpillées » (p. 46) n’empêchent pas d’être un bon père de substitution pour Chiquinho. L’éducation sexuelle se fait par la bande, très jeune : « En vérité, toutes ces cochonneries étaient un titre de gloire. Ceux qui avaient pénétré les mystères du fruit défendu étaient, aux yeux des gamins, des sortes de héros. […] Les maladies honteuses entouraient de prestige ceux qui les avaient contractées […] filles et garçons montraient une certaine sympathie pour ces marques de virilité. Nous allions jusqu’à imiter le déhanchement de ceux qui étaient atteints de ces maladies. » (p. 42). On apprend que pour les adultes aussi, « L’amour était traité comme un sujet familier, sans mystère ni dissimulation. […] Rien ne distinguait un couple marié à l’église d’un autre vivant en concubinage » (p. 43).
Cependant la jalousie n’est pas absente, et peut pousser à des drames comme dans l’histoire de José le Châtré, que sa femme châtre devant sa maîtresse (p. 79). Le machisme est présent chez l’instituteur qui reprend un élève : « Dick, tu lis d’une voix trop fine. Un homme doit avoir une voix d’homme ! » (p. 48), mais le narrateur se livrera à des images du même tonneau : « La mer a des caprices de femme. Il faut la caresser […] La mer, c’est une femelle » (p. 209). La procréation est vue d’une façon non-conventionnelle : « les femmes qui ne cessaient d’accoucher et de le saturer d’enfants » (p. 56) ; « Et, dans le corps, jamais ne manquait l’envie de danser, de jouer de la guitare ou du cavanquinho et de s’accoupler, les femmes continuant chaque année d’accoucher sur leur paillasse » (p. 91) ; Ils n’étaient pas mariés. Pourquoi se marier ? La pauvreté lie plus indissociablement que la prière du prêtre. Il n’y avait rien à faire, chaque année les femmes accouchaient d’un enfant ». (p. 210). (Voir la même idée dans Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras)

La petite houe prête

Quelques lignes plus loin, nous est livrée une image toujours traditionnelle au Cap-Vert, mais sans doute pour suggérer une lecture allégorique et sexuelle : « Les autres, ceux qui étaient de mon âge étaient asservis depuis longtemps à la houe qui les attendait depuis leur enfance, quand ils semaient leurs lopins de terre en les protégeant des corbeaux, la petite houe prête à intervenir à tout moment ». J’ai pu observer sur l’île de Santo Antão, que l’agriculture se fait toujours entièrement à la main, le relief de l’île étant peu compatible avec la mécanisation (culture en terrasses, peu de bœufs, espaces immenses non accessibles par la route…)

L’éducation sentimentale du héros est précoce. Le premier baiser donné par Tanha lui donne « la sensation d’avoir commis un péché » (p. 85). Parallèlement, grâce à ses facultés, il suit un cursus d’études qui le sépare peu à peu de son village et de son île. Il doit aller au lycée sur l’île voisine de São Vicente [1], où il tombe amoureux transi de l’élégance de Nuninha, qui « expulsa toutes celles qui, à São Nicolau, m’avaient initié à la vie de l’amour » (p. 118) (il n’avait pourtant parlé que de Tanha !). Il est vite jaloux et sentimental : « Je ne pensais qu’à aspirer sa bouche véhémente » (p. 184).

L’appel du large

Chiquinho se met à écrire sous l’influence d’Andrézinho, le frère de Nuninha, de deux ans son aîné, qui crée un cercle à la fois littéraire et social, cherchant à fédérer les travailleurs de l’archipel. L’écriture est clairement liée à la sexualité : « je les recherchais [mes images] avec un désir masturbant » ; « le cisèlement de la phrase me causait un plaisir torturant d’onanisme » (p. 121). Plus tard, il fera la connaissance de M. Euclides, qui écrit sans publier et se met en tête à un âge avancé d’avoir un enfant, ce pour quoi il entretient une jeune femme. Il pratique le spiritisme, et avant Birago Diop, proclame que « l’homme ne meurt pas » (p. 197). Il fréquente Armanda, qui « règne sur son groupe de prostituées » qui « vivent heureuses sous ce toit où elles ont abrité leur enfance affamée » (p. 125), comme « Bia, treize ans chétifs, [qui] est prostituée » (p. 139). Le trafic du sexe se fait avec Dakar et avec des Français, au rythme des mornas (p. 157).
Les activités politiques se déploient un temps, et le groupe d’étudiants n’a pas froid aux yeux. Il n’est pas encore question de négritude, bien que la création du mot en France soit concomitante à l’écriture du roman (donc postérieure aux faits), mais on est proche du socialisme, le mot n’étant pas non plus employé (il faut dire que le texte a été publié sous la domination portugaise) : « Vous allez être notre intermédiaire auprès du peuple. Nous avons besoin de vous pour fusionner les volontés de tous les travailleurs » (p. 161). Ces velléités seront mises à mal suite à une révolte de famine réprimée, les femmes étant en première ligne et les hommes en retrait. Devenu instituteur, le narrateur témoigne sans pathos que tous ses élèves meurent de faim, à cause de la sécheresse et de la famine qui s’ensuit. Voici une photo prise pendant la randonnée que j’ai eu la chance de faire sur cette île en octobre 2008, à la fin d’une saison humide particulièrement arrosée cette année, pour le bien des habitants.
Une saison humide
Un bon roman, donc, pour nos élèves, qui me rappelle Avant la nuit, de Reinaldo Arenas. Espérons qu’il soit réédité, et pourquoi pas en collection jeunesse ?

Lionel Labosse


Voir en ligne : Un extrait du roman sur le site d’Actes Sud


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[1C’est l’île où habite Cesária Évora, dans une modeste maison rose de la ville principale, Mindelo. Pour l’anecdote, j’ai pris le même avion que la « diva aux pieds nus », que j’ai suivie jusqu’à son île avant de prendre le bateau pour l’île de Santo Antão (la plus occidentale). Pas du tout diva, mais aux pieds nus, oui !