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Chronique du génocide arménien, pour les 4e/3e

Dans les yeux d’Anouch, de Roland Godel

Gallimard jeunesse, 2015, 208 p., 10,9 €

mardi 1er décembre 2015, par Lionel Labosse

Enfin ! En 2015, un grand éditeur jeunesse publie enfin un livre sur le génocide arménien. Il aura fallu un siècle… Sans doute craignait-on de choquer les enfants ? Pourtant il existe des centaines de livres pour les jeunes sur le génocide juif, et personne ne pense que cela choque les enfants ! Cette censure en elle-même mériterait une enquête, mais tel n’est pas notre objet [1]. Dans les yeux d’Anouch est un excellent roman traditionnel, qui adoucit autant que possible cette terrible chronique, la romance pour plaquer une histoire d’amour qui accroche les jeunes lecteurs, en utilisant souvent le biais d’un narrateur intradiégétique adolescent, qui raconte en estompant l’horreur. Le livre conviendra à des lecteurs plus jeunes (4e/3e) que celui de Didier Torossian. L’auteur s’est basé sur l’histoire vraie de sa grand-mère qu’il lui avait demandé de mettre par écrit, et il y a ajouté des éléments romanesques : « les personnages, les dialogues, les sentiments, les émotions, les amours ». Certains motifs narratifs nous semblent invraisemblables, mais si l’auteur s’est basé sur le récit de sa grand-mère, il n’y a pas de raison d’en douter. C’est le lot du récit d’une rescapée, exception qui confirme la règle. Anouch est passée par miracle entre les mailles du filet ; elle et sa famille sont des « miraculés » (p. 201), ce qui donne parfois un aspect édulcoré à certains motifs du récit, qui sont heureusement nuancés par le récit de Dikran, lui aussi rescapé, mais ayant perdu sa famille entière.

Résumé

Bursa, août 1915 : la police frappe avant l’aube à la porte d’une maison bourgeoise arménienne. Il faut quitter la ville. Il y a ceux qui croient aux bobards des Turcs, selon lesquels cette mesure de déportation aurait pour cause « une partie des Arméniens d’Orient [qui] ont rallié le camp de l’empire russe contre les Turcs et leurs alliés », et ceux qui savent que tout cela aboutit à « une tombe sous le sable », mais cela n’y change rien. Comme les parents d’Anouch (13 ans) sont riches, ils peuvent se payer une charrette et un cheval pour traîner toute la famille, des grands-parents au bébé, en passant par le frère malade, tandis que les « pilleuses » turques viennent acheter à vil prix ce qu’ils ne peuvent emporter. Anouch fait un rêve sanglant (p. 27), qui permet de donner une vision réaliste du génocide sans en saturer la narration. Un massacre est rapporté sobrement : « des gendarmes à cheval avaient escorté trois cents jeunes gens jusque sur les hauteurs du mont Uludag, où ils les avaient massacrés sans pitié à coups de hache » (ce serait une copie d’élève, je rayerais « sans pitié » !) Le premier parcours, en direction de Konya, se passe sans grand massacre, et Anouch rencontre dans un camp un garçon de 14 ans, Dikran Kéchichian, qui l’aide à approvisionner sa famille en eau. Elle est sous le charme, et lorsque les policiers font déguerpir les réfugiés, elle espère le retrouver à Konya. La tante arrive « à changer et nettoyer bébé Hovig » avec des « couches propres », ce qui laisse rêveur quand on se rappelle une scène terrifiante du Mas des alouettes, de Paolo et Vittorio Taviani, dans laquelle deux mères sont obligées de tuer elles-même un nouveau-né. On arrive à Konya au bout d’un mois, et trois jours après, il faut soi-disant séparer les hommes des femmes avant de monter dans le train. Les femmes, qui savent ce que cela signifie, n’ont plus qu’à prier. Dans tous les génocides, il est étonnant d’observer combien les victimes peuvent persister à croire à l’existence d’un dieu assez diabolique pour les jeter vivants dans l’enfer, enfants compris ; mais renoncer à croire serait sans doute donner raison aux persécuteurs qui vous persécutent parce que vous croyez en un autre dieu. Les hommes de la famille parviennent à s’enfuir, et tout le monde se réfugie chez des cousines que leur beauté a fait choisir pour être mariées à des Turcs et converties. On n’hésite pas à « faire trois allers-retours pour traîner nos malles ». Les policiers investissent l’appartement, mais, miracle, ne trouvent pas les hommes cachés dans une petite chambre, et croient les femmes, qui prétendent qu’elles vont se rendre à la gare… Bref, il faut ensuite trouver un abri plus sûr, une maison dans le quartier grec, puis une maison arménienne dont « les deux aînés étaient soldats dans l’armée turque ». (« Méfiez-vous des Arméniens », prévient l’oncle : « Ceux qui ont pu rester ici ont dû trouver un moyen de s’entendre avec les autorités »). On changera encore beaucoup de logement, au fil des rencontres d’Arméniens ou de Grecs, voire de Turcs compréhensifs ou craignant pour leur propre sécurité. Anouch retrouve Dikran par hasard, et une idylle commence. Les deux adolescents font le serment de se retrouver s’ils étaient séparés par la déportation. Lors des fêtes chrétiennes, les Arméniens rescapés tâchent de s’entraider comme ils le peuvent, mais à Pâques, la famille d’Anouch est refoulée d’une église grecque puis d’une église catholique (arménienne) sous prétexte qu’ils ne suivent pas ce rite. Cependant, ils arrivent à trouver un arrangement avec la communauté protestante arménienne (ce qu’il en reste). Le temple est partagé pour que les deux cultes puissent avoir lieu, comme au temps du simultaneum (p. 111). Nous apprenons un fait que nous ignorions : « les Arméniens de confession catholique et protestante étaient provisoirement épargnés : les premiers bénéficiaient de la protection du pape de l’église romaine, et les seconds étaient sauvegardés par les missionnaires américains » (p. 112). Les parents d’Anouch obtiennent de faux certificats de protestantisme, tandis que la famille Kéchichian est arrêtée, et Dikran reprend le chemin de la déportation. La vie plus ou moins clandestine continue, saison après saison. Le grand-père meurt ; une voisine dont le mari meurt donne au père d’Anouch, qui porte le même prénom que le défunt, son acte de naissance, pour qu’il fasse croire qu’il a plus de 65 ans, et échappe à l’armée, qui recrute des Arméniens pour le front. On arrive en janvier 1918 ; Anouch a dépassé 15 ans, et il y a toujours quelques messes arméniennes, ce qui nous paraît incroyable. L’oncle Onnig se fait repérer par la police, et réquisitionner pour devenir soldat dans un poste risqué ; mais il parvient à s’évader, et les grands-parents de Constantinople lui viennent en aide. La guerre prend fin, et la famille d’Anouch se félicite d’avoir échappé aux massacres. Anouch connaît le sort banal des rescapés que l’on connaît par nombre de témoignages (à ceci près qu’elle fait partie d’une infime minorité de familles entièrement rescapées). Elle est recueillie avec ses parents chez les grands-parents qui ont aussi survécu, scolarisée dans un « institut de sœurs catholiques arméniennes », et on lui présente son cousin Hrant, en espérant la caser. Tandis que ses parents spéculent sur les risques de voir revenir les massacres au gré de la résistible ascension de Mustafa Kemal, au lieu de chercher à tout prix à quitter l’enfer comme le fait l’un des oncles, Anouch refuse les avances de Hrant, car elle pense toujours à Dikran. Sans repousser le prétendant, elle demande du temps. C’est peu après ses dix-huit ans que le miracle se produit : Dikran, désormais recueilli comme orphelin, parvient à retrouver sa trace grâce à des prêtres. Il lui écrit une lettre pour lui raconter son histoire tragique, ce qui permet de relater les massacres de façon détournée. Il est question de nouveau-nés abandonnés, de femmes torturées et violées, et l’on sait que cela n’est rien par rapport à la réalité.
Les annexes permettent de deviner la fin de l’histoire, l’exil en Suisse, le mariage heureux des héros, et le témoignage d’Anouch devenue grand-mère d’une nouvelle Anouch, qui préfère écrire son histoire pour « éviter d’avoir à parler ». L’auteur précise dans quelles circonstances il avait demandé à sa grand-mère d’écrire son histoire, puis l’a reprise longtemps après son décès. On aimerait avoir accès à ce document exceptionnel, en annexe du récit.

- À propos de l’Arménie et des Arméniens, voir aussi mon article L’adhésion de la Turquie à l’UE et la reconnaissance du génocide arménien (1), ainsi que cet article sur Manouchian, Les Yeux ouverts, de Didier Torossian, enfin un article sur l’anthologie Fragments d’Arménie.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site de l’auteur Roland Godel


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[1Nous avons cependant posé une question dans ce sens à Didier Torossian, auteur de Les Yeux ouverts, publié en 2007.