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Nouvelles fantastiques, pour les 3e et le lycée

Le Chant des Lunes, de Gudule

Éditions Thierry Magnier, 2008, 192 p., 9,5 €

mardi 20 mai 2008

En même temps que les éditions Bragelonne publient Le club des petites filles mortes, recueil de huit romans réservés aux adultes, les éditions Thierry Magnier publient Le chant des Lunes, recueil de dix nouvelles fantastiques pour la jeunesse. C’est dire la richesse d’inspiration de Gudule, d’autant plus que les thématiques des deux ouvrages sont proches. La plupart de ces nouvelles se situent dans un futur peu recommandable, où clones et humains se battent pour survivre. D’autres explorent les terreurs tapies dans notre inconscient, les idées noires qui s’emparent de nous devant les horreurs des actualités télévisées. Attention, ce n’est pas un monde édulcoré que présente Gudule ici, et ces nouvelles sont à réserver aux adolescents, à côté de celles de Poe. Précision utile pour les lecteurs de notre rubrique : ce livre n’aborde pas particulièrement de thème altersexuel, mais la conception de la famille traditionnelle qui s’en dégage n’est pas des plus flatteuses !

« La mort qu’on voit danser » nous emmène en Équateur, où une jeune touriste qui n’a pas peur de se balader seule à la nuit tombante découvre dans une brocante une poupée censée danser lorsque la mort arrive. Elle se sent poursuivie dans l’obscurité, et repousse la peur superstitieuse, mais l’individu se rapproche, et elle est seule… Gudule ne m’en voudra pas de la titiller sur quelques détails litigieux. Ainsi, p. 13, l’expression au temps pour moi est utilisée, ce qui, si l’on en croit Claude Duneton, fait de l’auteure une Giscardienne ! Une note présente les Otavalo comme la « principale tribu indigène d’Équateur » (p. 16), alors qu’ils ne sont que 65000 ! Quant à la monnaie de l’Équateur, la nostalgie lui fait croire que c’est le sucre (p. 18), alors que la Dollarisation date de 2000 !

« Enfer-sur-Meuse » propose un retour après la mort dans la ville de son enfance pour une athée convaincue. Revoir ce qu’on avait fui : est-ce ça, l’enfer, ou le temps du pardon est-il arrivé ? C’est le début d’une série de nouvelles à la première personne, une première personne fort variable dans ce recueil ! Le thème de cette nouvelle sera repris dans Paradis Perdu (roman pour adultes) paru en 2010.

« Journal d’un clone » nous présente une société à la H.G. Wells, où les Morlocks sont des clones, qui servent également de souffre-douleurs pour les enfants. Certains d’entre eux se rebellent et se regroupent dans des camps d’insurgés. C’est l’occasion de soulever une question philosophique : les clones ont-ils une âme ? Question résolue par le titre. La vision finale est terrifiante : « Alors, elle me découpera, mettra mes morceaux dans un sac plastique, et j’irai rejoindre mes frères — le tas de corps pas tout à fait morts et de membres épars qui grouillent dans le noir — pour un dernier voyage avant le passage au lance-flammes » (p. 57).

« La momie » brouille la chronologie en nous immergeant dans l’inconscient d’une momie que des archéologues démaillotent. Celle-ci rappelle qu’elle n’est pas qu’un objet. Elle a aimé : « Les fragrances viriles m’ont toujours émue, surtout émanant de chairs adolescentes » (p. 62). Mais une surprise attend le lecteur, et comme dans la nouvelle précédente, il devra se demander si le rêve n’est pas plus réel que la réalité…

« Un berceau de dentelle noire » continue à renverser les valeurs politiquement correctes. Après les enfants martyriseurs, voici les vieillardes méchantes, et les bébés anthropophages. Une femme ultrasensible au point de ne pas supporter les actualités à la T.V., perçoit des vagissements et croit voir sur une photo récupérée dans une maison abandonnée, une femme se plaindre de ne pas pouvoir nourrir son bébé. Pourtant, cette femme est morte très vieille il y a quelques semaines. N’écoutant que son cœur de mère, elle se précipite vers les cris dans la nuit…

« La petite fille qui mordait ses poupées » a bien grandi. La voilà désormais comme un vampire dévorant ses amants. Il n’y a pas que les vieillardes, même les petites filles sont indignes, chez Gudule !

Dans « La voix », une innocente mère de famille perçoit des hurlements de tortionnaire dans sa cour d’immeuble. Elle prend son courage à deux mains, et fonce dans l’appartement qu’elle a fini par identifier. Une vieille dame courtoise l’accueille avec du thé et des gâteaux. Une petite fille handicapée vit dans l’appartement. « Ainsi, la victime est une handicapée » conclut-elle. Pas si sûr…

« Le petit garçon dans les roses thé » est une variation nécrophile sur le thème du Portrait de Dorian Gray. Un père magicien a voulu enfermer son fils dans l’enfance. Une femme marquera cruellement le retour du refoulé, avec un érotisme qui rattrape le temps perdu : « Rongée par une braise ardente qui prenait naissance à la fourche de mes cuisses et m’embrasait le cœur » (p. 129).

« Niguedouille » vient encore poser une question à la Aldous Huxley sur l’éthique : dans une société à la Meilleur des mondes, le personnage éponyme passe pour une ratée. L’eugénisme, en principe, élimine tous les arriérés comme elle, et une « assistance mémorielle » remplace la mémoire humaine. Mieux, elle se transmet de génération en génération, et permet de confondre les meurtriers en inspectant les souvenirs des suspects. Tout va bien dans ce meilleur des mondes, jusqu’à un cataclysme qui va tout bouleverser…

« Le chant des lunes » reprend le thème du clonage, un peu plus loin dans le futur que « Journal d’un clone ». Les « pouvoirs publics » ont mis fin à l’exploitation des clones par « les réseaux de prostitution, l’industrie et l’armée », craignant « un nouvel esclavage ». Hélène, chirurgien spécialisée dans la reconstitution des cadavres à fins d’identification, travaille sur le squelette d’une fillette morte assassinée semble-t-il, une cinquantaine d’années auparavant. Elle découvre une étrange ressemblance entre la morte et elle-même… Signalons pour les coquillophiles, une confusion entre le jardinier André Le Nôtre et le pâtissier Gaston Lenôtre, p. 172.

Un des livres les plus étonnants de Gudule, un excellent recueil de nouvelles fort cohérent dans ses thèmes et ses tonalités noires. Il est dommage que le genre de la nouvelle soit si peu représenté en littérature jeunesse ; voici une fort belle réussite en tout cas. Voir chez le même éditeur, un recueil de quatre nouvelles : Havre de Paix, de Fujino Chiya ; et Les Petites déesses, de Francesca Lia Block, à L’École des loisirs, ainsi que le récent Les Garçons, les filles, d’Anita Van Belle. Sinon, j’ai souvent reclassifié « nouvelle » des textes proposés comme « roman », mais il s’agissait de récits très courts, qui auraient peut-être mérité d’être intégrés à un recueil. Il est vrai que les nouvelles se sont toujours mal vendues en France, et l’on comprend les éditeurs. Saluons en tout cas cette brillante exception…

- Un message de Gudule :
« À propos des Otavalo, ils ne sont peut-être pas la tribu la plus importante en nombre, mais certainement socialement. C’est une tribu qui a « réussi » : médecins, directeurs de banque, hommes d’affaires. Les Otavalo ont leur propre ville qu’ils gèrent admirablement (c’est l’endroit le plus sûr d’Équateur), et de nombreux jeunes gens de la tribu font des études à l’étranger — à Paris, en particulier où, pour se faire un peu d’argent, ils chantent dans le métro. Ils exportent également leur produits artisanaux dans le monde entier. C’est, à ma connaissance, le seul cas de réussite sociale aussi éclatante d’une tribu indienne.
Quand je suis allée en Équateur, le sucre était la monnaie locale. En fait, la nouvelle se situe à cette époque, puisque je l’ai conçue sur place. Bien qu’entièrement réécrite pour ce recueil, la première version de cette nouvelle est parue dans Le chien qui rit, chez Denoël, en 1994. Mon erreur a peut-être été, dans la nouvelle version, de changer les francs en euros…
Quant à l’expression « giscardienne » (que j’ai longtemps écrite « autant pour moi »), elle est employée couramment et par tout le monde, n’est-ce pas ? Connaît-on toujours l’origine de nos tics de langage ? »
- Bon, allez, Gudule, sans rancune, et comme on dit dans les ruches : « Au taon pour moi » !

- Lire l’entrevue de Gudule et ses autres romans pour jeunes : Le bouc émissaire (L’Instit), Aimer par cœur (L’Instit), L’envers du décor, Étrangère au paradis, L’amour en chaussettes, La vie à reculons, Le bal des ombres, et la série des Rose : La vie en Rose et La Rose et l’Olivier. Pour les adultes, lire la trilogie La ménopause des fées. Gudule a également écrit la préface de mon roman Karim & Julien paru en mars 2007.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site officiel de Gudule


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