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Jeune, beau et innocent, pour les 3e

Le monde de Marcelo, de Francisco X. Stork

Gallimard jeunesse, 2009, 384 p., 13,5 €

dimanche 5 juin 2011, par Lionel Labosse

Marcelo (attention, prononcez « s », et pas « ch » !) est un bel ado de 17 ans, atteint du Syndrome d’Asperger (p. 70), une des formes de l’Autisme de haut niveau qui n’empêche pas la communication, mais la rend plus problématique : le patient doit réfléchir à tout instant pour identifier les stratégies de chacun derrière les prises de parole. Il est capable d’une passion approfondie pour un sujet précis – Bible ou base-ball. Pour Marcelo, c’est la question de Dieu qui l’obsède. Le père de Marcelo, Arturo, lui propose de passer un été à travailler dans son cabinet d’avocat, histoire de se confronter au monde réel, et, en cas de succès, de quitter l’institution aussi coûteuse que spécialisée où il étudie jusqu’à présent, pour un établissement banal. Marcelo n’en a pas envie, mais accepte. Il travaille sous la direction de la belle Jasmine, qui, heureusement, est patiente et compréhensive. Mais, le jour où il découvre la photo d’une jeune fille mutilée dans un dossier du cabinet, il se trouve face à un cas de conscience, et le stage prend une autre tournure. Pour être confronté avec le monde réel, Marcelo le sera, mais sans doute pas comme son père l’aurait souhaité.

Résumé

Arturo, 17 ans, vit dans un monde préservé grâce aux revenus de son père, qui a créé un cabinet d’avocat prospère. Il fréquente Paterson, une école adaptée pour enfants handicapés où il apprend à son rythme. Il apprécie particulièrement l’équithérapie (le mot n’est pas utilisé ; seule la variante « hippothérapie » est utilisée une fois, p. 375). Son handicap n’est guère visible, mais dès qu’il parle, avec un débit lent et en décortiquant toutes ses pensées, sa particularité apparaît, ce qui rend d’ailleurs particulièrement pertinente l’utilisation de la première personne. Il parle souvent de lui-même ou de ses parents à la 3e personne, en utilisant les prénoms, plutôt que « je » ou « tu ». Comme sa passion est la religion, son père lui explique qu’il peut prier, mais ne doit pas parler de Dieu à tout moment, ça ne se fait pas. Au cabinet, il fait la connaissance de Jasmine, à qui a été promise une prime spéciale pour s’occuper de lui. Contrariée au début par le fait que Marcelo a pris la place de quelqu’un d’autre, elle s’attache à lui, et proteste quand le père décide qu’il travaillera avec Wendell, le fils de son associé, Don Juan manipulateur. Celui-ci demande à Marcelo de l’aider à tendre un piège à Jasmine, pour la faire venir sur le yacht familial, et la séduire plus ou moins de force. C’est le début d’une toile de cas de conscience qui va se tisser, car au même moment, Marcelo découvre la photo d’une jeune fille mutilée dans un dossier que Wendell lui fait classer, et cela l’amène à remettre en question sa confiance en son père, qui en tant qu’avocat peut être amené à défendre des causes indéfendables. Cela se passe au milieu précis du roman, admirable machinerie de l’école de fiction étasunienne ! Wendell utilise le fait que le père de Marcello est « issu d’une minorité » (p. 155), en l’occurrence latino-américain, pour faire pression sur son fils. C’est aussi l’occasion pour Marcelo de partir à la découverte d’une Amérique différente de la classe aisée de son père, celle, rurale et défavorisée, de Jasmine, et celle, urbaine et misérable, de la jeune fille mutilée, orpheline, droguée, prostituée…

Mon avis

La question du handicap spécifique de l’autisme de haut niveau est intéressante, car rarement abordée. L’auteur n’a pas multiplié les scènes où il constitue une source de discrimination : en effet, même le personnage de « méchant », Wendell, n’abuse pas trop du handicap de Marcelo, et se limite à quelques méchancetés sans conséquence, et son attitude serait sans doute la même si Marcelo n’était pas atteint d’autisme. Marcelo a d’ailleurs profité des cours de Paterson sur l’« interaction sociale », où il a « appris à formuler quatre ou cinq questions concernant les événements de la journée » (p. 93).
La question de la sexualité est abordée sous un angle nouveau. La spécificité du handicap de Marcelo lui fait aborder la sexualité en Candide, mais en Candide sans pudibonderie, et qui a des connaissances théoriques sur le sujet. Il en parle apparemment sans gêne, comme s’il abordait un sujet parfaitement neutre. Ainsi, lorsque la secrétaire du cabinet fait sa connaissance, il remarque : « son regard s’attarde vers le milieu de mon corps » (p. 67), sans en tirer aucune conclusion. Quand Wendell, plus âgé que lui, veut jouer la carte de la connivence macho, Marcelo ne comprend pas : « Je suppose que Wendell fait allusion à l’attraction sexuelle » (p. 89). Il avoue ne pas être attiré par « un beau corps de femme » (p. 89), ce qui fait rétorquer à Wendell : « Tu es attiré par les hommes, alors ? », et Marcelo répond « non », sans le moindre commentaire, ce qui d’ailleurs n’est guère logique : il devrait montrer qu’il a connaissance de la question. Wendell recourt alors à des signes obscènes, que Marcelo connaît, sans savoir exactement ce qu’ils veulent dire, ce qui constitue un passage assez amusant (p. 90). Suite à ces échanges, Marcelo se met à regarder les femmes pour vérifier les dires de Wendell (p. 106). Compte tenu de sa candeur en matière de sexualité, on se demande d’où lui vient sa pudeur, qui se manifeste au vestiaire du club de sport où l’entraîne son père : « Je ne comprends pas comment on peut rester nu devant tout le monde sans ressentir une violation de son intimité » (p. 119). Cela ne cadrerait pas avec la naïveté du personnage si l’on ne tenait compte de sa passion pour la religion, qui lui a procuré de fréquentes discussions avec une « rabbine » (alors qu’il est chrétien).
On suppose que ce sont les textes religieux qui lui ont donné le préjugé de la pudeur. Il se met à questionner « Rabbi Hershel » sur ces questions de honte de la nudité ou de sexualité en général. Il peut utiliser le mot « baiser » au sens trivial quand il comprend que Wendell a cette idée en tête avec Jasmine. Son attitude me fait penser à la maxime 136 de François de La Rochefoucauld : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour ». Marcelo remet en question l’enseignement de son amie rabbine : « C’est comme si Marcelo avait mangé la pomme de l’arbre de a connaissance du bien et du mal, tandis que Wendell était trop malin pour se faire avoir par les ruses du serpent » (p. 166). La rencontre du père de Jasmine est l’occasion de confronter Marcelo à un parler brutal, obscène, qui d’ailleurs ne le gêne pas, car, même si elle ne l’intéresse pas, la sexualité lui semble une activité humaine comme une autre. La discussion avec Cody, une sorte d’ex-petit-ami un peu jaloux de Jasmine, est amusante, car comme avec Wendell, mais encore plus précisément, Marcelo est amené à définir la sexualité en termes cliniques : « Pour autant que j’aie réussi à saisir de quoi il s’agissait, le désir sexuel est une sorte d’énergie, ou d’attention, dirigée vers le corps de quelqu’un d’autre ou même vers certaines parties du corps. Cela consiste à imaginer que l’on se livre à des actes sexuels avec le corps de cette personne ou des parties du corps de cette personne » (p. 289). On a cependant du mal à imaginer que, ayant une parfaite connaissance livresque de ce dont il s’agit, il ne s’y soit jamais plus intéressé que cela, car le centre de Paterson est censé recueillir des adolescents souffrant de pathologies variées, dont certains sans doute ont dû, comme tous les adolescents, évoquer la sexualité entre eux ; dès lors on s’étonne que le héros ait eu sa première conversation sur le sujet seulement avec Wendell. Lorsqu’il se retrouve en camping avec Jasmine, si Marcelo est troublé par la situation, ce n’est pas en elle-même, mais parce que les idées que Wendell lui a suggérées ont fait leur chemin. Même s’il s’agit d’un adolescent atteint d’une pathologie, on pourra bien sûr appliquer la leçon à tout adolescent : quelle est l’influence de l’entourage sur l’idée qu’on se fait de la sexualité ? Et revenir à la maxime de La Rochefoucauld…

Une petite remarque sur l’édition ; aucune mention de la collection n’est donnée en couverture : s’agit-il bien de la collection Scripto, ou d’un nouveau « hors collection », et on se demanderait pourquoi ? D’autre part, je signale la qualité moyenne de l’édition brochée, qui me semble parfaitement améliorable : alors que je suis un lecteur soigneux, l’état du livre est déplorable après lecture !

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site officiel de l’auteur (en anglais)


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