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L’épopée fondatrice de la Géorgie

Le Chevalier à la peau de tigre, de Chota Roustavéli

Gallimard, collection Unesco, 1965 (XIIe siècle), 5,5 €

jeudi 1er décembre 2011, par Lionel Labosse

Le Chevalier à la peau de tigre (ou de panthère selon les traductions) est l’épopée fondatrice de la culture Géorgienne. Le livre, et les miniatures qui l’accompagnent (pas dans la traduction que j’ai lue), figure dans tous les foyers, et l’auteur est omniprésent dans les mémoires de Géorgie, la statuaire, les noms de rues. Cette épopée, contemporaine des œuvres de Chrétien de Troyes, est un exemple extrême de la concurrence au Moyen Âge entre l’homophilie exacerbée entre hommes et l’amour des femmes, thèse développée par Louis-Georges Tin dans L’invention de la culture hétérosexuelle (Autrement, 2008). Compte tenu de la présence perse en Géorgie, et des influences réciproques des deux cultures, il est probable que le poète persan Hafez a eu lu et apprécié Roustavéli ; un siècle après, il célébrera l’amour des garçons, en s’affranchissant du prétexte d’exploits guerriers. Cependant, le ton original de Roustavéli, l’ampleur et la qualité de son style, et ses propos en avance sur son temps sur les hommes et les femmes, justifient amplement son statut de chef d’œuvre national.

Chota Roustavéli

On connaît peu de choses sur Chota Roustavéli, et Le Chevalier à la peau de tigre semble son seul ouvrage conservé. Selon Serge Tsouladzé, auteur de la traduction parue en 1965 chez Gallimard, sous l’égide de l’Unesco, il aurait vécu entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle, serait né à Roustavi, au sud-est de la Géorgie, ce qui explique l’influence du monde persan dans son œuvre, aurait étudié dans le complexe monastique de Guélati fondé par le roi David le Bâtisseur (qui régna de 1089 à 1125), où il se serait initié au néo-platonisme (Platon est d’ailleurs nommé au quatrain n° 789, et les théories de l’amour du beau développées dans Le Banquet imprègnent les quatrains suivants). Au 4e vers de la strophe 1583, il se présente ainsi « J’écris ces vers, Roustavéli, de la Meskhétie le trouvère ». Il serait donc meskhète, c’est-à-dire possiblement musulman.
Voici une photo de Guélati, où Roustavéli aurait acquis sa haute sapience.
Complexe monastique de Guélati (Géorgie)
Roustavéli aurait peut-être été ministre de la Reine Thamar, qui régna de 1184 à 1213, et en aurait été amoureux. Il aurait pour cette raison été exilé et serait mort à Jérusalem, enterré au monastère de la Sainte-Croix. Il est le grand poète de Géorgie ; pas une ville qui ne soit signée en son centre d’une artère à son nom ; la rue la plus chic de Tbilissi est une « avenue Roustavéli », sur laquelle donne la station de métro Roustavéli, non loin de la « Place de la Liberté », point central de la capitale et du pays, que ponctue un Saint-Georges stylite et doré qui n’en finit pas de terrasser le dragon, à l’égal de Tariel, le Chevalier qui tordait le cou des tigres comme de vulgaires minous. Le super-héros laïc et le Saint ne sont-ils pas frères, et tous deux lointains cousins de Jason qui terrassa le serpent gardien de la Toison d’or ? Le billet de 100 laris (40 euros) est à son effigie, tandis que celui de 50 laris porte au recto l’effigie de la Reine Thamar, et au verso une illustration d’un conte géorgien, une sorte de centaure, comme vous pouvez le voir ci-dessous. Pour la petite histoire, l’image de la reine Tamar sur ce billet est calquée sur celle d’une fresque du Monastère de Béthanie de Géorgie, qui figure aussi dans le médaillon de l’édition Gallimard. Je me suis d’ailleurs donné un mal de tigre à dénicher cette information, car Gallimard se contente de donner le nom de l’illustre photographe de la fresque, sans la moindre précision sur la localisation du modèle, dans cette collection pourtant patronnée par l’Unesco ! En fait, selon ma guide, l’excellente Nino, il existerait une seule fresque réalisée d’après la vraie Thamar, de son vivant, visible au monastère de Vardzia. Mais allez savoir pourquoi on a choisi pour ce billet une autre fresque, réalisée sans doute d’après la première…
Billets de 50 laris, recto / verso.

Langue et style

Le géorgien est la plus pratiquée et la seule écrite des langues caucasiennes. Contrairement à ce que pourrait laisser croire le graphisme de son alphabet et la proximité des deux pays, le géorgien n’a aucun rapport avec l’arménien, langue indo-européenne, dont il constitue un groupe isolé. À la réflexion, l’Arménie, si elle est actuellement repliée sur une résidence secondaire voisine de la Géorgie, avait jadis son épicentre bien loin du Caucase, en Anatolie, avant que nos amis Turcs ne l’expulsent de cette résidence principale en décimant ses habitants… Il n’est donc pas si absurde que les deux langues aujourd’hui voisines diffèrent tant. On a longtemps considéré que le géorgien était apparenté au basque, mais cette hypothèse semble maintenant battue en brèche par d’autres hypothèses compliquées que vous trouverez dans l’article basque de Wikipédia. L’alphabet géorgien existerait sous des formes anciennes depuis le IVe siècle avant J.-C., bien que la trace écrite la plus ancienne dans cette langue date du IVe siècle après. Ce n’est qu’en 405 que Mesrop Machtots inventa l’alphabet arménien. Sans doute s’inspira-t-il du géorgien ? En tout cas, lorsque fut écrit Le Chevalier à la peau de tigre, le géorgien était une langue de culture et de traduction bien établie et connue en Europe, en dehors des frontières, par exemple au Mont Athos.
La forme littéraire très particulière pratiquée par Roustavéli est le chaïri, quatrain de vers de seize syllabes à une seule rime, basé sur deux variantes de rythme, le « haut » et le « bas chaïri ». L’ampleur du vers de 16 syllabes, que l’on peut scinder en deux octosyllabes, est particulièrement efficace pour l’alternance de registres épique et lyrique, qui ne recule devant aucune outrance. La superbe traduction de Serge Tsouladzé prend un parti fort différent de la traduction plus récente de Gaston Bouatchidzé, que l’on trouve sur ce site (j’ignore si elle a été publiée sur papier, en tout cas d’après mes recherches elle n’est pas en vente en France, où elle souffrirait de la comparaison, comme je vais tenter de vous le montrer, ce d’autant plus que le livre de Gallimard semble toujours disponible au prix modique d’un livre de poche). Serge Tsouladzé respecte la présentation en quatrains numérotés, mais s’affranchit de la monorime, sauf quand elle lui tombe sous la plume, alors que son successeur s’obstine pesamment à rimer en vers et contre toute logique (et ne trouve que 1587 quatrains au lieu de 1671 !). Voici pour exemple, la traduction du quatrain 14, d’abord par Tsouladzé, puis par Bouatchidzé

Alors, contemplez le poète, son talent d’écrire et son art !
Dès que le vers lui fait défaut et qu’il ne peut trouver les mots,
Il se garde de couper court et de réduire son propos
Frappant son luth avec adresse, il évoque tout son courage.

C’est là qu’il faut voir le rimeur, l’art qu’il déploie au chaïri :
Langue donnée au chat et vers caduc au point que chat y rit
Font sourde oreille au géorgien, le flot de mots soudain tarit,
Mais ajustant alors sa lyre, il doit relever le pari.

Le style est précieux, Serge Tsouladzé parle de « pétrarquisme » dans son introduction (p. 20). D’innombrables vers semblent des contributions à un concours de rhétorique sur l’hyperbole, ou gonflette adjectivale, au point que c’est souvent, au pire, gonflant, au mieux, à pisser de rire. Voilà pour l’exemple le quatrain n° 447, extrait d’un passage où Tariel raconte ses propres exploits, tel un Matamore qui se prendrait au sérieux, et que ne dément pas le moindre soupçon d’ironie roustavélienne :

Fonçant sur eux comme un faucon éparpille un vol de perdrix,
Je les cognai l’un contre l’autre, amoncelant chevaux et hommes,
Celui que je jetais à bas tourbillonnait comme un moustique,
J’exterminai entièrement deux colonnes rangées de front.

Plus loin, pour récupérer sa belle, Tariel tuera seul « dix-mille guerriers » (n°1420), excusez du peu ! Un gimmick hyperbolique qui fait bien rire le lecteur d’aujourd’hui est la manie de ces super-héros invincibles de se lacérer le visage pour exprimer leur peine : « il faillit mourir de tristesse / Il lacérait ses joues de rose de sa main en griffe muée » (n° 672). Un autre gimmick est l’habitude, chaque fois qu’un prince ou une princesse rencontre un de ses semblables, de se livrer à une débauche de cadeaux qui défient l’hyperbole (exemple de potlach, sans doute ; cf. par exemple n°1467 sq.).
Autre hyperbole, l’allusion voilée au mythe d’Orphée, quand Avthandil chante :

En entendant le chant du Preux, les bêtes viennent pour l’entendre,
La pierre bondit hors de l’eau, afin d’ouïr cette voix tendre,
Ils écoutent et s’émerveillent, et pleurent, s’il pleure, avec lui […]
Tous les vivants de cette terre, pour le louer se réunissent,
Oiseaux du ciel, fauves des rocs, poissons de l’eau et caïmans, […]

Résumé de l’action

Contrairement à ses cousins français, le chevalier ne dédaigne pas la chair. Mais je m’aperçois que je vous serine depuis un moment avec des généralités, et que je ne vous ai pas encore présentés ! Alors, soit le Preux Avthandil, favori du vieux roi d’Arabie Rostévann [1], lequel vient de léguer son royaume à sa fille Thinatine. Celle-ci et le preux sont secrètement amoureux, mais chut ! Au cours d’une partie de chasse, le vieux roi et le Preux aperçoivent un chevalier vêtu d’une peau de tigre, qui semble prostré, en pleurs. Ils lui envoient des messagers, mais le chevalier les coupe en morceaux négligemment (dans les 1671 quatrains, couleront des hectolitres de larmes, autant de sang, et seulement quelques millilitres de sperme, autant vous prévenir !). Thinatine prétexte cette affaire pour envoyer son amant en mission et éprouver son amour : retrouver dans un délai de trois ans le mystérieux chevalier. Au bout de 2 ans et 364 jours, enfin, un ruisseau de sang mène Avthandil au chevalier, qu’il aborde prudemment par le truchement de sa servante éplorée, Asmath. Avthandil est assez malin pour sympathiser sans se faire couper en rondelles avec Tariel, le chevalier, qui lui raconte son triste destin. Il est le fils d’un des sept rois des Indes, l’Amirbar, vassal du grand roi Pharsadann. Celui-ci n’avait pas d’enfant, et éleva le fils de son vassal, en fit son favori. Une fille, Nestan’Daredjane, lui naquit alors que Tariel avait cinq ans. Ils furent élevés ensemble, et bientôt l’amour les unit – secrètement, vous aviez deviné.
Un jour le conseil royal est réuni ; le trône et la main de la princesse sont promis à un prince voisin, sans que Tariel ose s’y opposer. Il tue le prince en question pour prouver son amour (oui, à cette époque, un bouquet de fleurs était moins bien vu qu’une tête sanguinolente…) et doit s’exiler, tandis que Pharsadann, fou de colère, lance des serments irrévocables, à cause desquels Nestan’Daredjane est mise en un coffre et jetée en mer. Avthandil ayant réussi sa mission de retrouver le chevalier, pourrait rentrer cueillir sa belle, oui, mais voilà, l’amitié se révèle plus forte que l’amour : il jure à Tariel de revenir et de l’aider à retrouver sa princesse. Ils se liguent avec un troisième larron, Pridon, autre chevalier ami de Tariel, et vous l’avez deviné, moyennant quelques dizaines de milliers de têtes coupées et de Preux ennemis taillés en pièce, délivreront la belle et pourront enfin se livrer à l’amour de leurs dames respectives, fini de rigoler ! Vous voyez que c’est long à résumer, car contrairement aux chansons de gestes françaises, les faits d’armes sont rarement développés : on vous donne les chiffres de morts avec des hyperboles, et basta, au suivant. Ce sont les émois du cœur qui sont développés, de sorte qu’il y a des tas de personnages et d’actions secondaires, avec force retours en arrière et récits enchâssés. Mais ces récits de batailles dont l’auteur a pris soin, à la manière d’un philosophe des Lumières, qu’elles se passent en Arabie ou en Inde, mais surtout pas là où ça pourrait gêner ses patrons, ne sont que des prétextes à exposer une philosophie du bien (plus fort que le mal, cf. quatrains n° 638, 879, et surtout 1494 : « Il réduit le mal à l’instant, et le bien reçoit la durée ») et de l’action, qui fait oublier les maux.
Intermède : voici une photo de la fameuse statue du Saint-Georges juchée en haut de la colonne de la place de la Liberté, à Tbilissi. D’ailleurs, en enlevant le cheval, le dragon, la lance et les vêtements, ces infimes détails, ne reconnaît-on pas les fesses dorées de notre célèbre Génie de la Bastbilissille ?
Statue de Saint-Georges, place de la Liberté, Tbilissi.

Entre hommes : Amour ou Amitié ?

Les hyperboles ne servent pas qu’aux récits de combats. L’amour, et notamment l’amour d’homme à homme, inspirent à Roustavéli des images qui feraient rougir Hafez. Voici par exemple dans le quatrain n°82 l’amour de maître à disciple, en l’occurrence de Rostévann pour Avthandil, le premier se réjouissant de constater que son disciple l’a dépassé dans un concours de chasse :

Ces mots lui chantent à l’oreille, telle la musique du jacquet.
Il se complaît à la valeur de celui qu’il a élevé,
Il ressent de l’amour pour lui, tel le rossignol pour la rose,
Il s’égaie au milieu des rires, le chagrin de son cœur a fui.

Le quatrain n°1011 contient un vers pré-hafezien : « Avthandil charme, qui le voit, par l’harmonie de sa beauté, / La haie des cils forme un dais noir dessus le lac d’encre des yeux ».

Le quatrain 278 et les suivants font penser à la rencontre entre Gilgamesh et Enkidou : Asmath transige pour que Tariel accepte Avthandil pour ami, sans en faire un salami : « Mais si pour toi je trouve un homme qui te suive de son plein gré, / Qui près de toi toujours demeure, que tu aies plaisir à connaître, / Prête serment de l’épargner, de ne point lui faire de mal. » [2] Les deux amis se lient par un serment, et « L’un et l’autre d’amour épris, le feu sans cesse les embrase, / Les deux amis incomparables passent ensemble cette nuit » (n°668). Il s’agit de l’amour qui les lie chacun à une femme, bien sûr, mais le poète – et le traducteur – joue admirablement de l’ambiguïté. Plus loin, quand Avthandil parle de son amour pour Tariel au vizir de son roi, il ne mégote pas : « La flamme de ce Preux me gagne, pour qui le consume, je brûle, / Désir me tue et je me meurs de ne voir l’objet de désir » (n° 735) ; et encore : « Sans Tariel je ne puis vivre » (n° 768). Un quatrain (n°777) précise le sens de l’amitié :

Pour démontrer son amitié, il est trois manières d’agir,
En premier, de l’ami lointain vouloir la présence et languir,
Puis donner sans regret au cœur, ne pas se lasser de présents,
Enfin l’aider, le secourir, errer pour lui à travers champs.

La rencontre Tariel / Pridon ressemble dans sa sobriété virile à la rencontre de deux garçons sur le pont Baratashvili : « Il me regarda, je lui plus, il ralentit sa course folle » (n° 595). Et tout de suite : « Il m’accompagna, nous allions, plus tendres qu’un père et son fils, / Je m’étonnai en contemplant la beauté de ce chevalier » (n° 597) ; « Ce chevalier me séduisit et mon cœur vers lui se porta » (n° 609) ; « Nos adieux ressemblaient tout juste à ceux du maître et de l’élève » (n° 648). Même lorsque Avthandil retrouve son « écuyer » Chermadinn, à qui il avait laissé la charge de ses biens, « Baisant sa bouche de sa bouche, Avthandil le salue bien bas » (n° 675). Et l’écuyer, comme il se doit, se lacère au sang : « Tant qu’il est éloigné du maître, est-il de joie pour un vassal ? » (n° 814) [3]. Un quatrain évoque dans les mêmes termes l’admiration amoureuse de Fatmane pour Nestan’Daredjane : « Qu’elle me brûle, je suis prête » (n° 1138). Et cette dernière, quand elle est délivrée et retrouve sa servante Asmath, « l’enlace, baisant ses lèvres de ses lèvres » (n° 1454)… N’est-il pas rare qu’un texte si ancien accorde une égale liberté aux hommes et aux femmes ?

Amour platonique ma non troppo

Un quatrain très intéressant montre que l’amitié n’est pas en concurrence avec l’amour de la femme, mais le renforce. Avthandil rejoint Thinatine, et lui apprend à la fois qu’il a rempli sa mission, mais qu’il a juré de rejoindre Tariel, et doit donc la quitter à nouveau, après cette absence de trois ans : « L’ami vrai, pour l’ami de cœur, doit ne pas craindre de souffrir, / Il doit donner cœur contre cœur, comme un pont son amour offrir » (je ne me lasse pas d’admirer l’art du traducteur). Or celle-ci, loin d’agir en femme de rugbyman jalouse, se réjouit avec un argument néo-platonicien que je recommande à tous les amants volages : « Et puis l’amour que j’ai planté, en ton cœur s’est encore accru » (n°704). La même image est employée pour l’amour homme / femme que homme / homme : « le Preux aimant, / À son Soleil s’adresse ainsi qu’un tuteur tendre à son élève » (n° 710). Cela n’empêche pas un accès de misogynie (n° 1083), à propos d’une autre femme de l’histoire, Fatmane, avec laquelle Avthandil aura un rapport sexuel pour lui soutirer des informations sur la poule de son pote (ce qui distingue l’œuvre de Roustavéli des œuvres courtoises françaises contemporaines). Ce qui ne manque pas de sel, c’est que justement, dans cette relation, c’est Avthandil qui ment, manipule Fatmane, et abuse de ses confidences !

Si vous le pouvez supporter, de la femme tenez-vous loin,
Elle mignarde, elle séduit, elle emplit le cœur de confiance,
Et puis soudain elle trahit, de l’amour retranchant les liens,
D’un secret jamais à la femme ne faites donc la confidence.

L’un des quatrains les plus « modernes » (n° 1207), à rebours du précédent, affirme une certaine liberté érotique de la femme : « Mon époux ne me convient pas, il est chétif et laid à voir ». Moyennant quoi Fatmane le trompe avec un noble, qui tente de la faire chanter ; elle demande donc, et obtient d’Avthandil, son nouvel amant, qu’il expédie le précédent ad patres ! Au dénouement, les héros, hommes d’un côté, femmes de l’autre, n’en finissent pas de se résoudre à se séparer en couples hétérosexuels, à renoncer aux délices de l’amitié (n° 1567, 1570) et à cesser le deuil du roi Pharsadann, mort entre-temps. Tariel, devenu à son tour roi de toutes les Indes, nomme Asmath reine de son petit royaume précédent, et la laisse libre de « Choisi[r] pour époux qui [elle] veu[t] » (n° 1652). Et ces affirmations sont relevées par la signature de Roustavéli, qui se nomme dans l’épilogue et dans le prologue, et nomme l’objet de son amour, la Reine Thamar : ah bon, tout ça pour ça ! Non, en vérité, Le Chevalier à la peau de tigre mérite bien sa place de chef d’œuvre, et d’être connu et reconnu en dehors des limites de la Géorgie, dont acte.

Statue d'athlète dans le parc de la ville thermale de Borjomi.
Pour terminer, voici une jolie statue soviétique d’athlète dans le parc de la ville thermale de Borjomi. De la peau de tigre au pagne moule-burnes en peau de bête…

Lionel Labosse

P.S. La suite de mes impressions altersexuelles de Géorgie se trouve dans l’article Sur les traces de Jason.


Voir en ligne : Traduction en ligne de Gaston Bouatchidzé


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[1Lointain cousin, sans doute, du Rostam du Livre des Rois de Ferdowsi.

[2Si vous avez la curiosité de comparer la traduction par Serge Tsouladzé de ces deux quatrains (le 82 et le 278, qui est le 275 chez Bouatchidzé) à la version de Gaston Bouatchidzé (lien ci-dessus), vous constaterez que ce dernier noie le poisson, et qu’on n’y comprend plus rien. Je soupçonne fort sa version d’être édulcorée pour un usage local (les traductions illustrées vendues aux touristes). On note par exemple que Serge Tsouladzé utilise avec finesse la connotation biblique du verbe « connaître », et fait de ces superbes vers une publicité subliminale pour le couple de garçons !

[3Tim Severin aurait-il eu vent de cette traduction, quand il utilisa le mot « écuyer » pour désigner Hylas, l’éromène d’Hercule ? (voir l’article sur Jason).