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Gilgamesh encore et toujours, pour le collège

L’Épopée de Gilgamesh, version de Pierre-Marie Beaude

Gallimard, Folio Junior, 2009, 126 p, 4,9 €.

mercredi 6 janvier 2010, par Lionel Labosse

Riche année 2009 pour notre ami Gilgamesh : non seulement la superbe version de Jacques Cassabois reparaît en parascolaire chez Hatier, mais Belin / Gallimard publie une version en « Classicocollège », et Gallimard tout seul une version en Folio Junior « racontée par Pierre-Marie Beaude » ! C’est une bonne nouvelle. Regardons-y de plus près, en souhaitant que ces textes permettent aux jeunes lecteurs une vision de la Mésopotamie et du Moyen-Orient moins coincée par la régression morale actuelle diligentée dans cette région du monde par la clique des islamistes les plus réactionnaires et autres mollahs, et la lecture d’une légende plus altersexuelle que la plupart des contes de fées qui datent d’après l’invention de l’hétérosexualité. Légende, c’est-à-dire « ce qui doit être lu » selon l’étymologie… Nous ne reviendrons pas sur les éléments déjà donnés dans l’article sur la version d’Abed Azrié.

Pierre-Marie Beaude dans son prologue place Ourouk, le royaume de Gilgamesh, sous la protection d’Ishtar : « la ville est fière d’avoir construit un temple à la déesse de l’Amour dont la planète luit sur le monde comme un très gros joyau, un œil divin protecteur » (p. 9). Si l’on ne retrouve pas toutes les ambiguïtés possibles relevées dans la version d’Abed Azrié, cette version rédigée dans une langue très poétique et empreinte d’influences mythologiques gréco-romaines [1], laisse largement s’exprimer l’amitié amoureuse des deux héros. Par exemple au début, quand est reprise la traditionnelle opposition des filles que viole Gilgamesh et des hommes qu’il bat, si l’auteur n’utilise pas la belle formule d’Abed Azrié, il utilise le mot « bougre » qui servira de clin d’œil aux étymologistes : « Il passait à l’attaque et laissait à moitié mort le pauvre bougre qui avait eu le malheur de passer son chemin » (p. 12). Enkidou est présenté comme « Le loulloû […] L’homme sauvage […], la brute épaisse, le mal dégrossi » (p. 17). Plus loin, le portrait : « Un humain gigantesque, fort comme un roc tombé du ciel, avec des muscles qui roulent sous la peau, et un cou de taureau ! » (p. 20) fera reconnaître aux aficionados l’ancêtre de Pascal Brutal, le héros du Riad Sattouf (d’origine syrienne) ! La courtisane qui dans cette version est nommée « Beauté-la-joie » s’extasie sur Enkidou à l’aise au milieu des bêtes sauvages, tel Orphée parmi les végétaux (p. 21). Les rêves de Gilgamesh sont porteurs d’ambiguïté : « Si dans ton rêve tu le cajoles comme une épouse, cela signifie qu’il sera toujours là à tes côtés » (p. 27). Plus tard, Gilgamesh est jaloux de voir « Beauté-la-joie et l’homme sauvage s’avancer la main dans la main comme des amoureux » (p. 31).
Assurbanipal à Ninive, British Museum
La chasse au lion du roi Assurbanipal à Ninive, bas reliefs, 7e siècle avant J.-C., British Museum, Londres.

L’affrontement initial entre les deux héros est traité à la façon d’un combat de « dozen » qui parlera aux adolescents (voir cet article) : « je te salue, noble fils de poisson, né au hasard des accouplements dans les frayères » ; « Enkidou […] ne savait pas que lancer des insultes aussi graves était une façon de commencer la bagarre » (p. 33) [2]. On retrouve On retrouve dans l’étonnement d’Enkidou face aux « étranges manières » du roi de la ville, le paradoxe traditionnel des urbains qui se comportent comme des rustres quand les ruraux sont pleins d’urbanité. Le combat finit tout aussi paradoxalement, par une menace de morsure qui se transforme en baiser sur le front (p. 38) [3].
La mère de Gilgamesh traite Enkidou comme un gendre : « Je ne lui ai pas donné la vie, mais il est pour moi comme un fils et, pour Gilgamesh, comme un frère. » (p. 46). Pour éconduire Ishtar, Gilgamesh lui rappelle comment elle a précipité des hommes dans le malheur (p. 66). Cela nous rappelle les origines mythiques de la misogynie selon Simone de Beauvoir. Par contre, Enkidou dans sa fièvre sera moins sévère pour la prostituée à qui il prédit deux avenirs contradictoires, l’un de fille de bordel, l’autre d’hétaïre (p. 71) ; comme pour nous rappeler qu’il s’agit du plus vieux métier du monde. La mort d’Enkidou bouleverse son ami, qui « recouvrit d’un voile le visage aimé, comme on le fait pour une fiancée » (p. 74). Lors de sa quête de l’immortalité, il déclare : « Je ne veux plus de palais, de couronne, de beaux habits, de maison, de femmes, de courtisanes, d’enfants. » (p. 84), et sur son ami : « Je l’aimais plus qu’une femme, plus que moi-même » (p. 87).
Illustration de Rémi Saillard pour Gilgamesh.
Le récit est suivi d’un court dossier qui revient d’une façon un peu trop succincte sur l’origine du texte, et donne la parole à Pierre-Marie Beaude. L’auteur explique les épisodes qu’il a développés pour combler les lacunes des textes. L’épopée de Gilgamesh selon les programmes s’adresse plutôt aux élèves de sixième, mais il serait dommage de ne pas proposer des extraits de ce texte aussi, à d’autres occasions, aux élèves plus âgés. Terminons sur la mention des cinq superbes illustrations de Rémi Saillard, semblables à des gravures sur bois aussi brutes de décoffrage qu’Enkidou. Ci-dessus, l’illustration de la page 15.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Biographie de l’auteur sur Wikipédia


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[1La biographie de l’auteur nous apprend qu’il a fait des études de théologie et qu’il connaît comme sa poche le Moyen-Orient.

[2N’est-ce par un signe, sinon une preuve, que l’insulte homophobe est parfois paradoxalement un symptôme subtil d’homosexualité, qu’il vaudrait mieux s’efforcer de canaliser plutôt que de l’enflammer ? Voir notre article sur les insultes.

[3On retrouvera une version moderne de ce motif de l’affrontement qui se tourne en amitié entre deux héros constatant leur égale valeur, dans le western de Sergio Leone, Et pour quelques dollars de plus (1965) où Clint Eastwood et Lee Van Cleef s’écrasent la pointe des pieds puis rivalisent dans un jeu de précision en tirant sur leurs chapeaux au revolver. Même idée dans Il était une fois la révolution, du même réalisateur (1971) : John Mallory (James Coburn) et Juan Miranda (Rod Steiger), finissent en couple d’amis indéfectibles (Enkidou / Gilgamesh) après s’être affrontés à coups de colt et de dynamite (« mèche longue » ≠ « mèche courte » constitue un gimmick), et copieusement insultés tout au long du film. Dans ces deux histoires, on notera la présence des femmes réduite au minimum, chose rare dans le cinéma de l’époque.