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Un portrait entre éloge et blâme, pour lycéens et adultes.

Histoire d’Alexandre, de Quinte-Curce

Folio, 2007 (Ier siècle après J.-C.), 516 p., 12,4 €

jeudi 10 février 2011, par Lionel Labosse

Voici un livre à lire pendant un voyage en Grèce, à l’époque où la République de Macédoine doit se chercher un nom [1]. La version traduite, commentée et annotée par Annette Flobert pour Folio date de 2007. Elle contient aussi quelques cartes permettant de s’y retrouver. À propos de ce grand conquérant prédécesseur de fous de son genre comme Gengis Khan, Napoléon ou Hitler, je voulais vérifier les dires du philosophe anglais Jeremy Bentham : « il apparaît ici ou là que Thémistocle, Aristide, Épaminondas, Alcibiade, Alexandre le Grand et peut-être la majorité des héros de la Grèce étaient infectés par ce goût. Non pas que les historiens se soient donné du mal pour nous en informer expressément, car ce n’était pas extraordinaire au point que cela vaille la peine de le faire, mais ils le donnent à voir incidemment tout au long des récits qu’ils ont l’occasion de faire. » Eh bien, oui ! Alexandre ne dédaignait pas les mignons, non seulement lui mais ses généraux et ses soldats, et c’est incidemment que l’auteur l’indique, tant cela lui paraît banal. Cet exemple est d’autant plus significatif que Quinte-Curce, sur lequel on ne sait absolument rien, est loin d’offrir là une hagiographie. Au contraire, il loue certains aspects, mais en condamne d’autres ; la notation d’amours viriles, quand elle intervient, ne donne jamais lieu au moindre jugement de valeur, alors qu’à l’époque où ce texte fut sans doute écrit, la pédérastie était souvent objet de raillerie (cf. les épigrammes de Martial notamment). C’est souvent plutôt l’hétérosexualité débridée du conquérant qui est condamnée. De façon générale, l’auteur prend de la distance avec les sources qu’il utilise, et le signale souvent par des formules du type : « Personnellement, je ne crois pas à l’authenticité de tout ce que j’écris » (IX 2, p. 302).

La fleur de l’âge

L’ouvrage comporte des lacunes, il ne commence qu’au livre III, par l’épisode du nœud gordien, puis c’est l’épisode fameux où Héphestion, l’ami d’Alexandre, est pris pour Alexandre par la mère de Darius Sisigambis. Celui-ci ne s’en formalise pas, et prononce ce mot : « Mère, tu ne t’es pas trompée, c’est également Alexandre » (III 12, p. 63). Quinte-Curce présente Héphestion comme « son ami le plus cher », mais pas explicitement son amant, du moins à ce point du récit. Cependant a-t-on besoin de préciser ? Un épisode secondaire évoque « Hector […] un garçon dans la force de l’âge qu’Alexandre aimait beaucoup », qui se noie dans le Nil : « Le roi fut très peiné par la mort de son ami et lui fit de magnifiques funérailles à la remise du corps » (IV 8, p. 96).
Ayant conquis une ville d’Hyrcanie, Alexandre reçoit des présents : « l’eunuque Bagoas en faisait partie ; très beau, il était encore à la fleur de l’âge : il avait été le mignon de Darius avant de devenir celui d’Alexandre » (p. 179). Ledit eunuque sera le héros d’un épisode secondaire du livre X, 1 : méprisé par un satrape parce qu’il se prostitue et parce qu’il a « volontairement sacrifié [sa] virilité », il profitera de sa position de favori pour le perdre aux yeux d’Alexandre. Au moment de mourir, le satrape aura ce mot révélateur : « Je savais que jadis des femmes avaient occupé le trône en Asie mais c’est la première fois qu’on voit régner un eunuque ! » (p. 340). L’expression « à la fleur de l’âge » semble un code, qui fait mieux comprendre l’épisode d’Hector ci-dessus. Au livre VII, 9 (p. 241), une indication du même type permettra enfin de préciser le type de sentiment du roi pour Héphestion : « Il leur donna pour les accompagner le jeune Elpinicus qu’il avait aimé quand il était dans la fleur de l’âge ; aussi beau physiquement qu’Héphestion, il lui plaisait moins à cause de ses allures efféminées ». Retournons au livre VI : Quinte-Curce est moins disert sur l’épisode de la reine des Amazones, qui veut un enfant d’Alexandre : « Le sexe l’intéressait plus que le roi, ce qui la poussa à prolonger son séjour. Il fallut treize jours pour satisfaire sa passion. Elle regagna ensuite son royaume, et le roi la Parthiène » (VI 5, p. 180). Naissance de l’« homoparentalité » ?

De la pédérastie à l’homosexualité et la bisexualité modernes

L’allusion la plus claire à l’amour de deux hommes concerne un complot : « Dymnus […] était très épris d’un garçon appelé Nicomachus ; l’amour le rendait totalement esclave de ses caprices » (p. 185). Il veut l’entraîner dans un complot contre Alexandre, mais son aimé le dénonce à Philotas, un « Ami de la première cohorte » (Alexandre est toujours entouré de ces « Amis »). Or celui-ci oublie d’informer le roi ; il s’ensuit une enquête, au cours de laquelle Philotas se justifie : « Cébalinus lui avait en effet répété la conversation d’un jeune prostitué ; il n’avait pas ajouté foi au témoignage d’un individu si peu recommandable et craignait qu’on se moque de lui s’il se faisait l’écho d’une dispute entre un amoureux et son petit ami » (VI 7, p. 188). Il faudrait évidemment connaître de près le latin pour préciser le sens des mots que la traduction rend par « prostitué » ou par « petit ami » : Ad haec Philotas haud sane trepidus, si animus uultu aestimaretur, Cebalinum quidem scorti sermonem ad se detulisse, sed ipsum tam leui auctore nihil credidisse respondit, ueritum ne iurgium inter amatorem et exoletum non sine risu aliorum detulisset. C’est donc « exoletus », ce fameux mot qui désigne ceux qui, passé l’âge de l’éphébie, persistent à aimer les hommes, ainsi que « scorti » qui semble désigner toutes sortes de débauchés. Le traduire par « prostitué » est peut-être extrapoler ? Quoi qu’il en soit, le même Philotas, innocenté, est raillé plus loin par un soldat un peu rustique qui se plaint à Alexandre : « des soldats chargés de veiller sur le sommeil de Philotas faisaient le vide pour éviter que le murmure ou plutôt le silence des conversations ne réveille madame » (VI 11, p. 200). La bisexualité était exacerbée, et on se demande si le roi passait une nuit sans forniquer. Au livre VIII, 6, on apprend une « coutume macédonienne : les grandes familles envoient leurs fils servir le roi, qui les traite à peu près comme des esclaves. La nuit, ils veillaient à tour de rôle à la porte de la chambre où dormait le roi ; c’étaient eux qui lui amenaient des filles par un passage dérobé en évitant les gardes en armes » (p. 267) : voilà que le roi cache son hétérosexualité à ses gardes ! Cette coutume nous est rappelée pour annoncer une anecdote d’un page qui veut tuer le roi parce qu’il l’a humilié : « Amèrement mortifié, celui-ci alla pleurer dans les bras de Sostrate, un de ses camarades qui brûlait d’amour pour lui » (p. 268). Pourtant au moment de la mort du roi, Quinte-Curce établit un bilan sous forme d’éloge suivi de blâme, et l’éloge se termine ainsi : « il évitait les orages de la passion et limitait sa vie amoureuse aux exigences de la nature, se refusant tout plaisir interdit » (X, 5, p. 350). Pour un Romain du Ier siècle, la notion de « plaisir interdit » semblait donc bien moins extensive qu’elle le deviendra dans l’occident chrétien !

L’hétérosexualité : quelle débauche !

Darius est très étonné d’apprendre qu’Alexandre a respecté sa femme captive, ainsi que sa mère. Mais à Babylone, c’est autre chose : Quinte-Curce entame le thème de la dépravation des mœurs : « Les femmes ont une tenue décente en arrivant au banquet, puis commencent par retirer le haut de leur vêtement et, perdant peu à peu toute pudeur, finissent même, sauf votre respect, par enlever le bas. Et ce ne sont pas des prostituées qui se déshonorent ainsi, mais des femmes mariées et les maris considèrent la facilité avec laquelle elles se déshabillent en public comme une preuve de gentillesse » (V 1, p. 133). Plus loin, c’est « une ivrognerie inexcusable » qui pousse Alexandre, encouragé par « une catin éméchée », à incendier Persépolis (V 7, p. 150). Quinte-Curce enfonce le clou : « il avait résisté aux armes des Perses mais succomba à leurs vices : […] il aimait surtout passer la nuit à boire, au milieu des jeux et des filles (VI 2, p. 168). Plus loin : « Les concubines, au nombre de trois cent soixante-cinq comme au temps de Darius, remplissaient le palais, escortées d’une foule d’eunuques aux mœurs efféminées » (VI 6, p. 181). Au livre VIII, 2 (p. 255), on évoque en passant « Le satrape Sisimithrès [qui] avait eu deux fils de sa propre mère : rien n’interdit chez eux des relations de ce genre entre parents et enfants ». Sigmund a dû lire une version expurgée !

D’Alexandre à Picrochole et Don Juan

Dans le livre VII, Alexandre est en Bactriane, et l’armée se lasse de cette fuite en avant, même si de grandes conquêtes sont encore en vue. C’est là qu’on trouve la citation célèbre : « Le chien qui aboie le plus fort est celui qui a peur ; les fleuves les plus profonds sont les moins bruyants » (VII 4, p. 219) ; cette citation est d’ailleurs présentée comme « des proverbes usuels en Bactriane », destinés à raisonner un certain Bessus, qui joue les Matamore face à l’avancée inexorable d’Alexandre. Plus loin, le plus âgé des Scythes tente de dissuader l’empereur de poursuivre, dans une belle page de rhétorique à étudier en parallèle au chapitre XXXIII de Gargantua, où Echephron est le seul conseiller de Picrochole à garder la tête froide (d’ailleurs les litanies de conquêtes de ce chapitre proviennent de la saga d’Alexandre) : « Mais toi, qui te vantes de venir punir les bandits, tu te conduis comme un bandit en rançonnant tous les pays sur ton passage. Tu as pris la Lydie, annexé la Syrie ; tu occupes la Perse, maintiens la Bactriane sous ta domination et te voici en route pour l’Inde. […] À quoi bon ces richesses qui ne font qu’exciter ton appétit ? C’est la première fois qu’on voit la satiété engendrer la faim : plus tu possèdes, plus tu désires ce que tu n’as pas. » (VII 8, 238) [2]. Le différend avec l’armée ira s’amplifiant : « Toute la différence entre les soldats et lui, c’est qu’il rêvait de conquérir la terre entière et l’aventure à ses yeux ne faisait que commencer, tandis que les soldats, épuisés de fatigue, espéraient profiter le plus vite possible du fruit de leurs campagnes » (IX 2, p. 303). À comparer avec la fameuse tirade de Dom Juan de Molière : « Enfin, il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses » (I, 2).
Au livre VIII, 3, Alexandre, qui lui-même a massacré sans état d’âme des villes entières, femmes et enfants compris [3], voit son sens moral ébranlé : il est pris de dégoût, le pauvre chéri, devant une femme qui lui apporte la tête de son mari, Spitaménès, un transfuge qui refusait de se rendre : « il ne voulait pas que cet acte de sauvagerie barbare exerce une influence sur le caractère des Grecs et leur douceur naturelle » (p. 260) ! La doctrine de l’empereur est énoncée quand il doit se justifier devant ses troupes d’adopter les coutumes des vaincus : « Pour administrer convenablement un si grand empire, il est nécessaire de transmettre certaines coutumes et d’en recevoir d’autres » (VIII 8, p. 275) : belle définition d’une « intégration » qui ne soit pas à sens unique… Quinte-Curce note en passant quelques coutumes étonnantes. Exemple, à propos d’un peuple indien : « La décision de reconnaître à la naissance et d’élever ses propres enfants ne dépend pas des parents mais d’une commission chargée d’examiner les nouveau-nés ; s’ils remarquent en eux une anomalie ou une malformation quelconque, ils les font mettre à mort. Dans le mariage, on ne cherche pas la distinction de la naissance mais les qualités physiques car on croit qu’elles se transmettent aux enfants » (IX 1, p. 301). Mais ce type de remarques me rappelle Hérodote, le plus ancien historien-voyageur, à qui un prochain article sera consacré…

Lionel Labosse


Voir en ligne : Quinte-Curce sur la BIBLIOTHECA CLASSICA SELECTA


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[1Attention : le Royaume de Macédoine d’Alexandre, au nord de la Grèce, n’a rien à voir avec cette ancienne région de la Yougoslavie, située sur sa frontière nord. Voir l’article de Wikipédia Débat autour du nom de la Macédoine.

[2« Il vous faut d’abord avoir l’Asie Mineure, la Carie, la Lycie, la Pamphilie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie, la Bithynie, Carrasie, Adalia, Samagarie, Kastamoun, Luga, Sébasta, jusqu’à l’Euphrate. » (Gargantua, XXXIII).

[3Exemple : « Alexandre ordonna de tuer tout le monde sauf ceux qui s’étaient réfugiés dans les temples et d’incendier les maisons. […] Pour donner une idée du massacre, six mille soldats furent passés par les armes à l’intérieur de la ville. La colère du roi réservait aux vainqueurs un spectacle macabre : deux mille hommes qui avaient échappé à la tuerie étaient attachés sur des croix qui se dressaient à perte de vue sur la plage. » (IV , 4, p. 84)