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Les homosexuels allemands face au nazisme, à partir de la 3e.

Triangle rose, de Michel Dufranne et Milorad Vicanovic-Maza

Quadrants, 2011, 144 p., 17 €

jeudi 15 mars 2012, par Lionel Labosse

Sur un scénario de Michel Dufranne et un dessin de Milorad Vicanovic-Maza, mis en couleurs par Christian Lerolle, voici un roman graphique historique qui s’attache à l’histoire d’un « triangle rose » rescapé des camps de concentration, depuis la montée du nazisme jusqu’à nos jours. De l’insouciance coupable du début à l’acrimonie du vieillard émigré en France, le récit est sans pitié pour cet homme à qui la vie n’a pas fait de cadeau. L’album, qui passe de la couleur au noir et blanc, est une belle réussite. On pense à ce qu’on a déjà lu sur la question, des rares ouvrages historiques à la pièce Bent de Martin Sherman, en passant par les souvenirs de déportés comme celui de l’Alsacien Pierre Seel. L’aspect sensuel n’est pas oublié, et l’entrée en matière scolaire destine naturellement cet ouvrage aux CDI et à une utilisation pédagogique.

Résumé

Des lycéens parisiens d’un milieu bourgeois, pour un exposé sur la Seconde Guerre mondiale, vont questionner Andreas, l’arrière-grand-père de l’un d’entre eux, Allemand émigré en France, rescapé d’un camp de concentration. Son jeune descendant ne sait rien d’autre que cette indiscrétion de son père, mais il n’a jamais osé aborder la question directement avec le principal intéressé, et amène directement deux potes devant ce nonagénaire pour le questionner sur un aspect tabou et tragique de sa vie. Les lycéens se traitent allègrement de tous les noms : « youpin », « bonobo », « pédé », avant d’entrer dans l’antre de l’ancêtre. Glaçant mais jouissant de toutes ses facultés, le vieillard rembarre ces jeunes crétins, mais il se remémore sa propre jeunesse de crétin insouciant et inconséquent.
Commence le récit en noir et blanc des « Années brunes ». On est fin 1932, Andreas est graphiste, et travaille parfois pour les nazis. Sa mère avec qui il vit est au courant de ses penchants pour les garçons. Il fréquente un cabaret altersexuel où entre amis gais ils parlent d’eux au féminin, ils font avec insouciance de l’humour pédé à trois balles sur Hitler ; Andreas drague même un soldat nazi. Seul un des amis du groupe, parce qu’il est communiste, semble conscient du danger, et que les homos seront les seconds sur la liste après les juifs, mais Andreas et les autres ne semblent pas prêts à se mobiliser et ne sentent pas le danger. Il est question de Magnus Hirschfeld et de ses actions contre le paragraphe 175, mais les garçons ont peur que ce juif ne fasse du tort à leur communauté ! (p. 39). Il faut apprendre à lever le bras avec les nazis pour ne pas être inquiété. Puis c’est la nuit des Longs Couteaux, et Andreas sent enfin le vent du boulet puisque son amant nazi fait partie des victimes. Il est arrêté, une fois, puis une deuxième fois. On lui demande d’abord gentiment de dénoncer ses camarades, il refuse, puis il est incarcéré, torturé et dénonce ses camarades. C’est le camp de concentration, dont il devient un « musulman », c’est-à-dire un prisonnier du dernier rang, brimé par les autres. Les triangles roses sont plus grands que les autres, pour être repérés de loin (p. 110). Andreas par chance est l’un des rares rescapés du camp de Neuengamme. Après guerre, c’est un second chemin de croix : le paragraphe 175 n’est pas aboli, et les rescapés homos sont méprisés, tabassés par leurs anciens codétenus, ils sont en outre considérés comme des prisonniers de droit commun et échappent à l’indemnisation. Andreas retrouve son amie lesbienne Angela, mère d’un enfant, triste fruit d’un viol par les nazis, méthode expéditive connue de « rééducation » des lesbiennes. Elle finit par lui proposer de l’épouser pour échapper aux brimades quotidiennes, mais ça ne suffit pas, et ils décident de « quitter ce pays de merde » (p. 137).

Mon avis

Toute la partie historique est très forte, basée sur une documentation riche, mise en valeur par le dessin sobre et efficace. Je ne suis pas historien mais n’ai pas relevé d’erreurs. Le fait qu’un détenu homo ait survécu pendant toute la période de la guerre et même avant, me semble juste invraisemblable, mais passons. Quant à la partie française, le choix d’un Allemand immigré en France est malin pour éviter l’approximation signalée dans le roman Différents, de Maryvonne Rippert. On ne croit pas un instant à cette histoire d’arrière-petit fils qui n’a jamais osé aborder la question et débarque avec sa petite-amie et un pote très « djeunes » chez son ancêtre nonagénaire pour lui faire raconter ce dont il n’a jamais osé parler. Mais passons, c’est à considérer comme un artifice. On comprend par contre que le vieil homme se remémore ses « années brunes et noires » pour lui-même, et renvoie les lycéens à leurs livres. Pour l’épilogue, quand l’ancien rescapé ressort son costume de déporté avec le triangle rose parfaitement plié dans un tiroir, et se plaint d’être un « oublié de l’histoire » (p. 139), on trouve ça un peu invraisemblable, mais l’essentiel est que la partie centrale, le témoignage historique, soit irréprochable et apporte des informations susceptibles de contrebalancer cet oubli historique. Le vieillard renvoie les jeunes cons sur ces mots : « trouvez-vous de bons livres. Tout est déjà dans les livres » (p. 142), et bien sûr on comprend que ce « bon livre », qui manquait jusque-là pour les jeunes, est précisément cette bande dessinée.
Pour une anecdote actuelle, j’ai participé cette année début 2012 à un excellent stage dans l’Académie de Créteil sur le thème de la mémoire. Une des journées du stage, passionnante, était au Musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne. Eh bien, tous les types de déportation y ont été évoqués, mais pas un mot sur les homosexuels. Attention, cela reste un fait mineur de la Seconde Guerre en nombre de victimes (on parle de 10000 morts et 75000 déportés), mais c’est quand même agaçant que l’oubli persiste, même après le discours de Jacques Chirac du 24 avril 2005 rappelé dans l’ouvrage (p. 140), qui reconnaissait cette catégorie de déportés, dont un petit nombre de Français d’Alsace-Lorraine.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire l’article de Jean-Yves sur ce livre.
- Sur le même thème, lire En Italie, il n’y a que des vrais hommes, et >Les roses de cendre, d’Erik Poulet-Reney. Lire un article du Mémorial de la Shoah sur la déportation des homosexuels, ainsi qu’un article plus précis sur le nombre de déportés.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le blog du dessinateur Maza


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