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Échange zizi contre zézette, pour tous les niveaux

Le Jour du slip / Je porte la culotte, d’Anne Percin & Thomas Gornet

Éditions du Rouergue, Boomerang, 2013, 64 p., 6,5 €.

samedi 6 décembre 2014, par Lionel Labosse

Le concept de cette collection est original (un peu gratuit ?) : assembler deux nouvelles dans un petit livre qui se lit tête-bêche, en commençant d’un côté ou de l’autre, avec une double pagination convergeant au milieu de l’objet (sur des illustrations d’Anne-Lise Boutin). D’habitude, c’est un seul auteur qui s’y colle, mais cette fois, ce sont deux auteurs qui se sont concertés pour aboutir à cette réussite conceptuelle. « Coco », alias Corentin ou Corinne, se réveille dans chaque nouvelle avec le sexe opposé, et tout le monde, à la maison ou à l’école, semble trouver ça normal. On dirait un sujet de rédaction, et ça marche !

FtM (female to male : la fille devient garçon)

Du côté Percin, Corinne se réveille tranquillement au cri de « Coco ! C’est l’heure » lancé par maman, et remarque dans son placard une présence inhabituelle de vêtements de couleurs sombres : « c’est plein de noir, de gris, de bleu marine, de marron, de kaki. Que des non-couleurs ». Puis, elle découvre le pot aux roses en s’habillant : « là où d’habitude, il n’y a qu’une toute petite bosse de peau douce, maintenant il y a… un zizi ! » (p. 8). La suite est à l’avenant. Il faut bien faire pipi : « Mais c’est quoiiii, ce truc ? Le pipi sort de là comme d’un tuyau d’arrosage. C’est pas compliqué : y en a partout ! Le pire, c’est que ça ne tient même pas tout seul ! Je croyais que c’était comme un parapluie, un zizi : on le sort et hop, on le déplie. Eh ben, en vrai, on est obligé de le tenir avec ses propres doigts ! Au secours ! » (p. 10). Le pire, c’est que son horrible transformation ne semble étonner personne. Maman l’appelle naturellement « Corentin ». Corinne pense qu’il y a un truc, une explication rationnelle, peut-être une « Journée mondiale du zizi » (p. 11), en tout cas Maman cache bien son jeu. À l’école, c’est pareil, les copines et la maîtresse font mine de rien : « la maîtresse m’interroge moins souvent que d’habitude. Et quand elle le fait, et que je réponds juste, elle a l’air super-étonnée » (p. 16). Un petit moment de trouble quand sa meilleure copine, Josefa, la regarde en Corentin et rougit : « Est-ce qu’elle est amoureuse de moi, maintenant ? Et quand j’étais une fille ? C’était pareil, ou pas ? » (p. 18). À la cantine, quand « Corentin » demande gentiment à Josefa comme d’habitude « Allez, quoi, file-moi ta poire ! » (p. 20), celle-ci « devient toute rouge », et ses copines reprochent à Corentin ses « allusions » (p. 20). Corentin finit par pleurer, ce qui déclenche l’ire de la maîtresse contre ses copains, car « Un garçon qui pleure, c’est plus grave qu’une fille qui pleure, on dirait ! » (p. 24). Pour se faire à sa nouvelle apparence, Corentin « s’applique à bien faire le zouave » avec ses nouveaux copains. Ce récit s’achève par une sorte d’évanouissement, et l’on retourne le livre…

MtF (male to female : le garçon devient fille)

Du côté Gornet, Corentin se réveille tranquillement au cri de « Coco ! Coco ! », et aussitôt arrivé aux toilettes, se « fai[t] pipi dessus ». Horrifié, il découvre le pot aux roses : « JE N’AI PLUS DE ZIZI !!! Et, à la place : rien, un non-zizi, une fente, une… une zézette ! UNE ZÉZETTE ?!? » (p. 6). Dans sa chambre, tout a changé. Corentin découvre avec stupéfaction « Des tonnes de livres ! (Alors que Maman ne veut jamais m’en acheter parce qu’elle dit que j’y passe trop de temps et que je ferais mieux de faire du sport) » (p. 9). Passons l’épisode du petit-déjeuner, où Corinne découvre par la bouche de maman sa nouvelle identité, pour arriver à l’école, où se pose une question existentielle au moment de « faire une frite à Ludo ! Enfin, je ne crois pas qu’une fille ferait ça. Peut-être qu’elles en ont terriblement envie, comme moi en ce moment, mais qu’elles n’osent pas ? » (p. 12). De même que Corentin ex-Corinne gardait de son ancien sexe une certaine douceur, Corinne ex-Corentin conserve une certaine agressivité, et par exemple, se moque avec les garçons de sa nouvelle meilleure copine fille, jusqu’à se faire exclure de classe, ou s’amuse à défier son copain aux jeux vidéo. Le vertige saisit « Corinne » quand Ludo lui demande s’il peut l’embrasser et approche sa tête… et l’on retourne le livre…

Mon avis

On se demande bien ce qui a pu engendrer l’ire des pourfendeurs de la « théorie du genre » contre ce petit livre inoffensif. Voir ci-dessous le point sur la polémique en février 2014 par Laurette.
L’idée de l’échange des sexes est pourtant vieille comme le monde. On la trouve chez notre ami Tirésias, et dès l’origine du théâtre, chez les Grecs anciens, où les pièces d’Aristophane étaient entièrement jouées par des hommes, de même que les pièces du théâtre élisabéthain et de Shakespeare ; et les dernières pièces de Jean Racine étaient destinées à des jeunes filles. Bien loin de promouvoir quelque théorie du genre que ce soit, le jeu bien souvent ne fait que souligner la différence des genres. On remarquera à quel point du côté Gornet comme du côté Percin, le choix s’est porté sur un personnage stéréotypé de petit garçon et de petite fille, de façon à mieux faire ressortir lesdits stéréotypes, ce qui prouve bien qu’on reconnaît autant ces stéréotypes qu’on s’attaque à eux ! Bref, au risque d’encourir encore plus les foudres de ces censeurs à langues de vipères, nous dirons non seulement le plus grand bien de ce petit livre bifide a priori plutôt adapté aux plus jeunes lecteurs, mais nous encouragerons les ateliers d’écriture et les ateliers théâtre de tous les âges et niveaux scolaires jusqu’au lycée (et par exemple les fameuses séances d’accompagnement personnalisé) en lycée) à s’en emparer pour des créations originales adaptées à leur âge. Autant dans l’écriture que sur scène, le fait de se mettre dans la peau de l’autre sexe le temps d’un jeu, me semble propre à faire ressortir et à calmer toutes les tensions nées de la guerre des sexes. Quand on voit les ravages que causent dans une classe de seconde ou de première les comportements caricaturaux de garçons et de filles, pourquoi ne pas tenter de les désamorcer par une pièce qui ferait prendre conscience aux élèves de l’aspect théâtral de leur comportement quotidien ?

- Lire d’Anne Percin L’Âge d’ange et Point de côté ; de Thomas Gornet : Je n’ai plus dix ans, L’Amour me fuit, Qui suis-je ?, & L’Œil de l’ornithorynque.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le point sur la polémique par Laurette


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