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Écrivain, éditeur, poète, frère, ami…

Hommage à Bernard Lefort

Diogène en son tonneau de Saint-Ouen

samedi 25 octobre 2014, par Lionel Labosse

Bernard Lefort est mort le 29 janvier 2014, des complications d’un cancer, laissant derrière lui des enfants, des « frères », de nombreux amis, et d’excellents souvenirs aussi à beaucoup d’élèves en ce qui concerne ses dernières années. Lors de la cérémonie au crématorium du Père-Lachaise, j’ai découvert des aspects de sa vie que j’ignorais, car l’homme était discret et modeste. C’est avant tout dans ses livres que je voudrais me / nous replonger pour faire mon / notre deuil comme on dit, de ce passant considérable trop tôt parti. Sartre, Beauvoir, l’Europe, l’Allemagne, ses poèmes, et tant de sujets qu’il aimait aborder autour d’un café ou dans un livre, avec une pudeur qui lui faisait réserver à l’écriture notamment poétique le plus profond de son esprit généreux.

Le philosophe en son antre

L’une des dernières discussions que nous avions eue était à propos du film de Martin Provost Violette, dont Bernard m’avait vanté la composition de Sandrine Kiberlain dans le rôle de Simone de Beauvoir, infatigable soutien d’une Violette Leduc dépressive. En effet, je l’avais trouvée parfaite, c’est-à-dire telle que je me l’imaginais d’après L’Invitée et La Force de l’âge, ou d’après le récit que Bernard m’avait fait de ses visites dans l’appartement du 11 bis rue Schœlcher, où Beauvoir avait vécu de 1955 à sa mort, et devant lequel nous étions passés naguère lors d’une promenade sartrienne.
Mais il faudrait peut-être rembobiner le ruban des souvenirs. Bernard était arrivé peu après moi dans le lycée où j’enseigne depuis quatre ans, zone sensible de Seine-Saint-Denis. À près de 60 ans, il n’était « que » assistant pédagogique, un statut aux maigres émoluments, a priori plutôt réservé à des étudiants qui se destinent au métier d’enseignant et peaufinent leur formation. C’est que Bernard avait beaucoup bourlingué, je l’appris vite, journaliste, enseignant ici ou là, et surtout éditeur, et même auteur. D’après ce que j’ai compris (il parlait peu de lui-même) il avait déposé le bilan des modestes éditions Punctum qu’il avait créées après avoir été longtemps éditeur pour d’autres maisons, le Félin notamment, et suite à cela, aurait choisi cette fonction modeste pour faire bouillir la marmite en attendant la retraite. À propos, j’ai été étonné d’apprendre lors de la cérémonie de crémation, que Bernard avait été franc-maçon, et même qu’il dirigeait sa loge (j’ignore si le mot « dirigeait » est adéquat). Étonné parce qu’il ne m’en avait jamais parlé (nous étions amis, mais sans doute pas amis intimes), mais aussi parce que la jalousie populaire prétend souvent que les francs-maçons usent de leur réseau pour se placer, comme si nous n’usions pas tous, chacun à son niveau, de nos réseaux ! Or marcher sur les pieds d’autrui, il suffisait de connaître tant soit peu le personnage pour savoir que ce n’était pas le genre de la maison. Donc cette fonction modeste choisie par notre ami, c’était peut-être moins pour atteindre la retraite que pour connaître de près ce milieu scolaire défavorisé qui défraie souvent la chronique, et se rendre utile à la société, transmettre autrement que comme éditeur ou écrivain, les connaissances et l’expérience acquises. Quant aux épinards, sans beurre, on en sent mieux le goût ! Humaniste… Pour en revenir au choix du nom des éditions « punctum », il faudrait creuser le sens de ce mot, qui réunit une notion musicale et une notion optique, deux passions de Bernard.
Mes collègues et moi-même n’avons pas été longs à comprendre quel personnage hors normes nous avions la chance d’héberger en nos murs. Les élèves qui franchissaient la porte de son bureau (le gros problème des lycées difficiles est que les élèves qui auraient le plus besoin d’aide sont souvent les plus difficiles à convaincre de faire l’effort de se baisser pour ramasser cette aide…) bénéficiaient d’une écoute et d’une aide pertinente, souriante, patiente, attentive, inépuisable, et pour ce qui me concerne, dans une étroite et fructueuse collaboration qui a permis de transfigurer certains élèves timides et défaitistes. Les élèves inscrits à l’atelier Sciences Po, par exemple, bénéficiaient de sa connaissance de la politique, des médias, de l’Europe, etc. Plus qu’un collègue, j’étais tant soit peu aussi son élève. La collaboration était si fructueuse que je me demandais comment je ferais quand il ne serait plus là…
Vu sa connaissance de Sartre et Beauvoir, j’avais inscrit à mon programme pour les 1re L une séquence d’introduction à l’enseignement spécifique de cette section, entièrement basée sur l’œuvre de Sartre, qui me permettait de présenter les quatre genres littéraires par le biais de ses textes (Les Mouches pour le théâtre, L’Existentialisme est un humanisme pour l’essai, Orphée noir pour la poésie, L’Âge de raison pour le roman). C’est d’ailleurs à cause de Bernard que j’ai lu tardivement Les Chemins de la Liberté, et certaines œuvres de Beauvoir, le tout m’ayant aussi été utile pour la rédaction de mon essai sur le mariage, institution qui ne faisait pas bander Sartre et le Castor autant que l’intelligayntsia actuelle. C’est donc à cette occasion que nous avions déambulé à Paris sur les traces de Sartre et Beauvoir, dans la perspective d’une sortie avec les élèves, projet abandonné. Je regrette de n’avoir pas pris de photos de lui lors de cette balade nostalgique, sans doute parce que je vivais trop près de l’original. Voici juste une photo de la tombe de cette couple de philosophes [1] devant laquelle il m’amena ce jour-là :
Tombe de Sartre et Beauvoir

Sartre, réveille-toi, ils sont devenus mous !

Nous avions fait la tournée des grands ducs, Café de Flore, Deux magots, Coupole, et les différents appartements des philosophes, les plaques de rues, etc., puis le cimetière du Montparnasse, avec ces témoignages de gratitude sur la tombe de ce(tte) couple tellement altersexuel, plus amis qu’amants, unis dans la mort.
Bernard intervenait volontiers en cours, en français, en histoire, en philo, et j’avais scrupule à le solliciter, honteux de la différence de nos salaires, alors qu’il était aussi qualifié que moi. Je le consultais souvent avant ou après avoir choisi des textes, et grâce à lui j’espère avoir progressé dans le questionnement pédagogique (mais il arrive toujours de s’arracher les cheveux après avoir constaté que tel ou tel questionnaire que l’on avait cru imparable laisse de marbre nos élèves). J’avais beaucoup apprécié son essai sur Sartre, que j’avais dévoré avant même de le connaître. De fil en aiguille, je lui avais demandé conseil tout au long de l’écriture de mon dernier essai. J’avais déjà créé une micro-maison d’édition et publié un livre, mais pour ce 2e, je recherchais quand même un éditeur. Il m’a conseillé en éditeur, m’a rassuré sur l’intérêt du manuscrit, en me disant que s’il avait encore eu sa maison, il l’aurait publié, m’a conseillé de l’envoyer à tel ou tel, l’a donné à une amie ; mais ladite amie qui a mis six mois pour se dire intéressée sans daigner me contacter directement, m’a convaincue de me débrouiller par moi-même, car le débat sur le mariage gay avançait sans ma contribution… Au moins Bernard, qui était tout sauf altersexuel, m’avait-il rassuré sur le fait que ce texte pouvait intéresser l’intellectuel de la rue, comme aurait dit Sartre ! Bref, revenons à notre mouton !
L’essai intitulé Sartre, réveille-toi, ils sont devenus mous ! est paru en 2005 (Ramsay, 200 p., 16,5 €). Bernard part de sa connaissance universitaire de Sartre. En 1973, il dépose auprès de Pierre Kaufmann un sujet de maîtrise « Ontologie et connaissance du social chez Jean-Paul Sartre » (p. 22). Il revient en arrière et évoque ses souvenirs de mai 1968, alors qu’il était élève au collège des Feuillantines, aux relents hugoliens. De retour d’un voyage scolaire en Allemagne, il avait découvert le spectacle des lendemains de manifs dans le quartier latin : « ce fut un choc, presque une révélation » (p. 24). En 1972, il entre au café où Sartre petit-déjeunait, et lui demande, au culot, comment rejoindre Libération, en gestation. La vraie première rencontre sérieuse avec le philosophe a lieu le 10 février 1975, mais aussi avec Beauvoir, et déjà il les décrit tels qu’ils apparaissent dans les mémoires de Beauvoir ou dans le film de Martin Provost. Une discussion surprise à travers la porte de l’appartement du boulevard Edgard Quinet, Beauvoir qui entrouvre la porte et donne son téléphone pour que l’intrus rappelle plus tard ! Puis la discussion avec le maître, qui propose de prêter le manuscrit du second tome abandonné de la Critique de la raison dialectique : « Quelques jours après, elle me remit le manuscrit du second tome, deux dossiers cartonnés qu’elle glissa dans un sac en plastique, sans plus de cérémonie » (p. 26). Quelques rencontres suivront, grâce auxquelles des poèmes de Bernard seront publiés dans Les Temps modernes entre 1977 et 1985. Sont brièvement évoquées quelques visites chez Beauvoir rue Schœlcher, à l’époque où il travaillait pour l’émission Droit de réponse, dont adolescent je fus un indéfectible fidèle. Lors de notre balade, il a ajouté quelques précisions sur les boissons préférées que la philosophe partageait avec lui, tirées de son réfrigérateur ! De même, il m’a parfois raconté des anecdotes avec Sartre où celui-ci se promenait avec des liasses de billets incroyables dans ses poches, qu’il distribuait généreusement (on le sait d’ailleurs par l’autobiographie de Beauvoir.
L’essai se poursuit par une apologie de Sartre, surtout une réponse argumentée, référencée, truffée de notes de bas de page ; bref, un travail d’intellectuel, aux accusations à l’emporte-pièce formulées fréquemment contre lui. Bernard nous montre un penseur aiguillonné par l’actualité, écrivant dans l’urgence. L’expérience fondatrice de la Seconde Guerre mondiale donne lieu à plusieurs chapitres, non seulement pour saper l’accusation de n’avoir pas participé activement à la résistance, alors que c’est exactement le contraire. À peine sorti du camp de Trèves, où il a connu une sorte de révélation (évoquée par Beauvoir dans ses mémoires), Sartre a fait autant qu’il lui était possible dans sa situation, dès avril 1941, en créant le groupe « Socialisme et liberté ». Ce groupe se heurte à la méfiance des communistes, qui le sabotent par la calomnie : « Sartre a été libéré par les nazis pour se glisser dans les milieux résistants, et les espionner au profit des Allemands » (cité p. 56). Après cet échec, la résistance devra donc prendre chez Sartre un tour littéraire, et c’est en 1943 la création des Mouches, point de départ d’une série d’œuvres de premier ordre. Les rapports avec le PCF évoluent au fil du temps, entre calomnies, insultes, et parfois propositions étonnantes de collaboration, jusqu’à la rupture au moment de l’intervention soviétique à Budapest, ce qui ne signifie pas un abandon de la réflexion sur le marxisme. Sartre avait fondé en 1947 l’éphémère RDR (Rassemblement démocratique révolutionnaire), un échec retentissant, mais il conservera l’idée d’une « troisième voie » entre les deux grands, ce qui rejoint les aspirations à une Union européenne (cf. p. 108). La rupture Sartre /Camus en 1952 (à l’occasion de la publication de L’Homme révolté) est évoquée. Il s’agit de différences de point de vue à propos de la question des camps staliniens, non que Sartre conteste leur existence, mais il condamne leur instrumentalisation pour alimenter l’anticommunisme. Puis c’est la guerre d’Algérie, et la prise de position de Sartre pour les « porteurs de valises » (p. 152). Pour Sartre, l’intellectuel est proche d’une vision qu’il avait eue « dans les kibboutz » : « un berger qui lisait, réfléchissait, écrivait en gardant ses moutons » (p. 170).
À la fondation de Libé, Bernard écrit à Maurice Clavel, dont il reçoit une réponse (p. 173). La conclusion de Bernard sur Sartre peut se relire à son propos : « Lorsque je feuillette un livre de Sartre, je ne retrouve pas seulement le temps passé d’une jeunesse […]. Je tourne les pages et au creux de chaque phrase j’entends la voix d’un homme » (p. 184). Non seulement la voix, mais le phrasé, les arabesques des mains, si caractéristiques chez Bernard, qu’on retrouve dans la photo de la 4e de couverture, cigarette en main. La dernière vision de Sartre me rappelle l’émotion de ces dernières visites à Bernard à l’hôpital Saint-Joseph : « C’était Sartre. Seul. Ce devait être peu de temps après l’agression dont il avait été victime, provoquée par une sorte de clochard. C’était Sartre, fragile, aveugle. Je me suis présenté. Sartre s’est excusé de son retard. Il a ouvert sa porte. Je l’ai aidé à enlever son vêtement. Il s’est assis dans une manière de fauteuil. Il a sorti une cigarette. Je l’ai allumée. Ce n’était pas ma première visite. Nous avons parlé. Il ne m’a rien révélé. J’avais encore à apprendre » (p. 187).

Diogène Saint-Bernard

Diogène (1860), par Jean-Léon Gérôme.
Pourquoi cette reproduction du Diogène de Jean-Léon Gérôme, ce peintre franc-comtois natif de Vesoul ? Eh bien, Bernard avait fait son ermitage d’un réduit (enfin, un chouette bureau) au fond du C.D.I. du lycée, où il recevait dans le calme et la sérénité (choses rares dans un lycée de notre XXIe siècle criaillant) les élèves en quête de culture et de lumière. Cette lumineuse tanière, dans laquelle je ne pénètre plus sans y voir le fantôme de notre ami, m’inspirait une plaisanterie où s’agrégeaient des motifs avouables et non avouables, autour de Diogène, de tonneau, de Saint-Bernard, de socratisation des esprits, enfin toutes choses propres à taquiner un ami cher. J’ai besoin d’admirer pour aimer, mais quand j’aime, je taquine ! Bref, j’avais fini par punaiser sur la porte du bureau une reproduction de ce tableau, qui y resta longtemps. J’aurais aimé qu’on posât sur cette porte une plaque commémorative… Un psychanalyste y verrait peut-être un rapport avec le fait que ma mère étudia au Collège Gérôme (à l’époque où il faisait collège et lycée)…
Je quittais rarement le bahut sans une petite visite à notre philosophe cynique, et souvent j’y croisais Salima, Hinde, Ahmed ou Basma… ou alors aux récrés nous vitupérions l’époque devant la machine à café… Un soir, en prenant un verre après le boulot, Bernard allait à une conférence. Je demande poliment késako ; il me dit que c’était la présentation des mémoires de Gérard Chaliand. Le Gérard Chaliand ? Il me dit koui. Et de lui emboîter le pas pour cette mémorable soirée d’hommage à ce vert octogénaire dont j’avais découvert l’œuvre à l’occasion d’un voyage en Arménie. Bernard avait publié un livre de Chaliand (lorsqu’il était éditeur au Félin). Un autre jour, j’avais proposé à une classe de 1re L un extrait d’Élise ou la vraie vie, de Claire Etcherelli, et Bernard me dit qu’il avait publié (au Matou itou) un de ses derniers livres, et de me proposer de la contacter. Sur tous les sujets, Bernard en savait plus qu’on ne croyait, et cela en toute modestie.

Le Rhin, Fleuve-Europe

Cet essai a été publié en 1992 au Mercure de France, puis repris en 2009 pour les éditions Téraèdre, collection « [Ré]éditions ». C’est un livre érudit sur le rapport ancien entre le Rhin et l’Europe, thèmes récurrents chez Bernard, qui a publié d’autres documentaires sur l’Europe et sur le Rhin. Bernard aimait voyager en Allemagne, et jusqu’aux derniers moments, de nouveaux projets de voyage l’aidaient à envisager l’avenir. J’ai lu ce livre cet été avant de partir en Allemagne, mais une Allemagne qui n’avait rien à voir avec le Rhin… Les littéraires liront avec profit la chronique méticuleuse des retentissements poétiques de la « Crise du Rhin », entre 1836 et 1842, avec les poèmes d’Edgar Quinet (qui était loin de se douter que Sartre habiterait sa rue, pas plus qu’à la même date Schœlcher se doutait qu’une autre briseuse de chaînes habiterait la sienne !), la réponse de Nicolas Becker, l’intervention pacifiste de Lamartine, à laquelle Musset réplique par « Le Rhin allemand », puis Hugo publie le recueil de lettres fictives Le Rhin.

Jachère des fertilités

Ce recueil publié aux éditions du Guetteur (2000, 56 p., 69 f.) reprend entre autres les poèmes publiés aux Temps modernes entre 1977 et 85. Il est dédié à « Antoine, Juliane, Laure, mon cher trio » [2], ses enfants. Je dois à la mémoire de Bernard d’avouer que j’ai déclaré forfait devant ces poèmes que, même en les relisant, je ne parviens pas à goûter. Citons pourtant un poème très fort, à proférer (p. 16).
« L’ère du granit »
Oh ! les Murs ! Tendez vos oreilles,
Mon cœur est plein de briques
C’est drôle, non ? Un cœur de briques,
des foules de silence
Oh ! froid pierre fendre, ciment friable des révoltes,
Murs, laissez-moi vous grimper avec mes idées lierres
Je chasserai les mots de vos châsses mémoires,
Je veux être un grand fleuve d’amour,
Un grand déluge de voyelles à couler dans vos fibres
Mes mains feuillages lécheront vos stupeurs
Casemates bonheur Bétons d’âmes désertes
Oh ! Murailles,
Mur en verre Mur en pierre Mur en paille,
Le premier qui rira croulera sous la cendre
Mur électronique Mur clinique Mur biblique
Oùvrez vos lèvres ! Le premier qui rira
Aura droit de savoir le chiffre de mon cri
Sept fois s’il le faut je tournerai sur moi
Pour que tombent les grilles oùmes frères prennent mort
Oh ! Pierrailles !
Avec vos yeux de statues blêmes
Avec vos sueurs d’huiles d’oubli,
Avec vos gerçures d’histoire,
Avec vos hommes têtes coupées,
Avec vos femmes saintes et froides,
Avec vos rides et pelotons d’exécution,
Oh ! Les Murs !
Avec vos pierres intuitives
Dites-moi quand à la criée
Vos oracles joueront aux enchères publiques
Les granitiques épopées du monde occidental »

Je n’avais jamais dit à Bernard que je n’appréciais pas ces poèmes-là ; je préférais m’étendre sur ce que j’aimais de lui. Quand vous avez le malheur d’écrire, tant d’amis s’empressent à claironner qu’ils n’ont pas aimé telle de vos œuvres, qu’on préfère souvent fréquenter nos ennemis, comme dit le dicton ! Et puis ce n’est pas parce qu’on n’arrive pas à apprécier une œuvre qu’elle est mauvaise, c’est juste que nous sommes imperméable à cette œuvre, qui saura percer d’autres cœurs (et quand ladite œuvre a été publiée aux Temps modernes, cela relativise nos avis. D’ailleurs, j’ai aussi du mal avec la poésie de Paul Éluard, alors… On dira que c’est de la jalousie !

Les Tanières lumineuses

Ce recueil a été composé dans l’urgence de la maladie, et publié à l’été 2013, aux éditions La Délinquente, c’est-à-dire chez l’auteur (94 p.). Il a les mêmes dédicataires. Bernard a aussi écrit dans cette urgence le premier volume de son autobiographie, qui espérons-le verra le jour sous forme de livre. La forme des poèmes m’est plus familière, et c’est le Bernard que j’ai connu que l’on retrouve dans ce recueil plus consistant (il était prévu en deux parties, finalement réunies). Cela commence par un alexandrin : « Des hommes étripés pendent aux devantures ». « Recherche d’un passage » est empreint de méditations profondes :
« Il te faudrait un voile de silence
Un espace d’aigle
Une tanière de renard
Un lieu d’accueil et de vigueur
Une mélodie de sens éveillés
Tu cherches
Lié aux temps qui te traversent
L’espace de l’attente où fuit toute présence
Tu marches
Tu es le mouvement d’une trace
Qui s’efface
— Profondeur de la mer
Interrogation gorgée d’étoiles. »

« Vingtième siècle portatif » est un long chant qui résume le siècle : « Dire mon siècle / Sa face d’ombre où grimacent ses vertus / Car je suis né dans sa paume meurtrie / Le dire pour vous Ô frères humains / Car vous êtes l’origine et la fin » ; « L’Europe souriait de belles dents félines / D’une main toute blanche elle s’enivrait d’Afrique » (p. 14 ; 15). « Fidélité » fait le bilan de la nostalgie de 1968 : « Le Printemps soulevait la ligne des pavés / Ensemble nous passions les grandes avenues / Les rues offertes / Les arbres célébrants / Ensemble / En marche / Les mots de l’Avenir ébloui sous chacun de nos pas. […] Nos chemins ont buté contre des mots fragiles / Mais jamais leur cassure n’a brisé l’Exigence du juste » (pp. 23-24).
J’aime beaucoup un poème très simple fait de couples de vers brefs : « Villes animales » : « Oiseau distrait / Chat guetteur / Le jeu du chat et de la souris / Les griffes de l’oubli » (p. 44). Le titre du recueil trouve écho dans le court poème « Énigme » : « Né de la vague / Le corps poussière / Éparpillé du vent / Tu vis par les mots / Tanières lumineuses » (p. 60). « Conversations lapidaires » est une évocation d’une sculpture de Michel Cand. On le lira sur le blog de Michel. « Vision d’Anselm Kiefer » rend hommage à cet artiste allemand installé en France. Enfin, « Terminus », avec son litre latin, est une « Fantaisie romaine » où le poète médite sur la modernité, en réponse à Joachim Du Bellay, à l’occasion d’une visite de Rome : « Mon cher Joachim / Dans le train qui filait je relisais tes vers / Je m’en allais vers Rome que ton poème chante / J’allais compter ses ruines / Déplorer son néant / En souvenir de toi héraut des décadences / Je voulais aimer Rome » (p. 85). Quant à l’ultime poème, « Peut-être, le poème », il nous fournit une conclusion émouvante :
« Quand les braises paisibles le matin de ce jour
Seront dispersées
Et la cendre de nos regrets
Blanche de nuits sans désastres
Nous irons loin devant
Où les forêts se taisent
La mer effacera la trace de nos pas
Échappée vers la vague sommeillante
Le cri d’un albatros qui s’envole,
Libre.

Mirlitons

Voici quelques mirlitons improvisés lors du pot organisé pour fêter son départ en retraite le 19 novembre dernier (départ que nous savions anticipé pour cause de maladie, mais les plus optimistes d’entre nous espéraient qu’il pourrait ainsi se soigner et repartir du bon pied). Ces vers semblent encore plus ridicules aujourd’hui, mais c’était sincère, et je ne me sens pas le cœur d’en faire d’autres posthumes…

Ôte-toi de mon soleil
Dit le philosophe au roi
Pour que la dive bouteille
Délivre son vin moins froid

Tel Diogène en son tonneau
Bernard enseignait aux chiens
Qui dans la moelle des os
Croquent le tout dans le rien

Ivre sous une avalanche
De questions sans queue ni tête
De secours on fait la manche
Et Saint-Bernard met tout net

À la portée des caniches
Tu mettais l’infini, et j’
étais premier à ta niche
Pour l’élixir de ta neige

Ô Soleil je cherche un homme
Qui ne s’ôte pas de toi
Quand tu brûles trop ma pomme
Et montre du doigt la voie

Je vous l’avoue j’ai un faible
Pour le sieur Bernard Lefort
Le seul gars qui sans effort
Me trouverait la rime en -èble

Sisyphe que rien n’arrête
Cueillant le jour sur la glèbe
Et tirant l’encre de l’yèble
Passe une douce retraite

Bernard Lefort
La dernière fois que j’ai vu Bernard sur ses deux pieds, il allait fort bien, nous avions vu l’exposition sur Brassaï à l’Hôtel de Ville. C’était le 27 décembre, et comme un de mes neveux venait de m’expliquer à Noël la façon de procéder pour mettre des photos de mes contacts sur mon téléphone portable (je n’en avais pas jusqu’en août dernier !), j’avais pris cette photo de Bernard souriant, sans penser que cette photo ne s’afficherait jamais sur l’écran pour me signaler son appel… Quelques jours auparavant, nous avions été au théâtre de l’Athénée, pour une mise en scène de Lucrèce Borgia, de Victor Hugo… Victor Hugo dont j’organise parfois des visites de la maison de la place des Vosges, une sortie que Bernard a accompagnée… dans la malle à souvenirs désormais…

- Un montage vidéo sur Bernard a été réalisé par son fils Antoine. Il est suivi d’une sélection de photos prises par Bernard, un de ses hobbies.
- Une soirée hommage à Bernard, présentation et lecture a été organisée le jeudi 27 mars (jour de son anniversaire) à la Galerie Thanakra. De nombreux amis qui pour la plupart ne se connaissaient pas, ont témoigné, lu des textes de Bernard, échangé leurs souvenirs. Merci à tous.
- La revue Borborygmes en son ultime numéro, rend hommage à Bernard, qui était membre du comité de lecture.

- Si vous souhaitez apporter un témoignage sur Bernard, vous pouvez m’écrire en cliquant sur mon nom en haut de cet article.

Lionel Labosse

P.S.
- Voici l’extrait d’une notice biographique transmise par Agnès Royer. Bernard la lui avait envoyée en août 2010 ; elle était destinée à être publiée dans une revue, Midi peut-être.

« Du fait de mes activités professionnelles, édition et journalisme, j’ai souvent plus rendu compte ou accompagné les œuvres des autres que mené les miennes. Je ne le regrette nullement. Le plaisir de découvrir un livre, frais d’imprimerie, et le regard de l’auteur à ce moment-là furent de nombreuses « récompenses ». J’ai noué pendant cette période de vraies amitiés. La relation auteur-éditeur est passionnante et délicate, et lorsqu’elle s’accomplit harmonieusement, elle est un vrai partage de responsabilités qui nécessite écoute réciproque et respect mutuel. Je pense particulièrement à ma rencontre avec Paul Webster, infatigable correspondant du Guardian en France, dont j’éditais la pertinente biographie de Saint-Exupéry, ainsi qu’à Christophe de Ponfilly qui écrivit son grand livre sur Massoud l’Afghan. Tous deux sont aujourd’hui disparus. Je ne les oublie pas. Tout comme Jean-Marc Debenedetti, poète, peintre, sculpteur, homme libre et généreux, cheville ouvrière d’une anthologie de la poésie française parue en 1998, puis rééditée en 2007 chez Larousse.
S’il y a une permanence, mais plutôt « privée », c’est en premier lieu ma fidélité à la création poétique, en lecteur et rédacteur. Je n’ai cessé d’écrire de la poésie, mais avec quelques rares publications en revues, lycéenne d’abord, à la revue Hautefeuille, ensuite (1972), sous le parrainage de ce subtil écrivain que fut Alfred Kern. Lecteur du domaine germanique chez Gallimard, Kern était mon professeur d’allemand aux Feuillantines. Écrivain, le prix Renaudot lui avait été décerné en 1960 pour Le Bonheur fragile, l’un de ses grands romans ; je le retrouvai quelques années après et nous nous vîmes souvent. Il me fit le plaisir de commenter mon livre sur le Rhin. Plus tard, principalement aux Temps modernes (1977-1985), j’ai publié d’autres poèmes que Simone de Beauvoir transmettait à la rédaction. En 2005, a paru aux éditions Ramsay un hommage que je me devais de faire au directeur de la revue, Jean-Paul Sartre, dont l’œuvre m’accompagne. En 2000, j’ai publié un recueil aux éditions du Guetteur, Jachère des fertilités. J’ai également écrit des nouvelles. S’il fallait caractériser mon travail littéraire, je le présenterais comme le « projet » de réunir poésie, philosophie et histoire. Pourquoi pas ? »

Bernard Lefort


Voir en ligne : Bernard Lefort sur Wikipédia


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[1Eh non, « cette couple » n’est pas une coquille… Voir l’article couple.

[2Antoine Lefort, né en 1978, est musicien. Voir cette page.