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Un voyageur studieux, pour lycéens et adultes zolâtres et zoliens

Voyage à Rome, d’Émile Zola

Fasquelle, édition René Ternois, 1958 (1894), 304 p., épuisé

samedi 24 mai 2014, par Lionel Labosse

La clef du Docteur Pascal à peine posée en haut de la voûte des Rougon-Macquart, voilà Zola flanqué de sa femme (Alexandrine, l’officielle ; pas la Jeanne !) en voyage à Lourdes puis à Rome pour la trilogie Les Trois villes (Lourdes, Rome, Paris, volumes publiés entre 1893 et 1898). Acharné de la plume, il ne voyage pas pour le plaisir, mais pour collecter de quoi abonder son roman, dont il a déjà rédigé l’ébauche. Comme le précise René Ternois, lorsque Zola se rend compte sur place que son texte ne colle pas avec la réalité, plutôt que de tout récrire, il tâche de forcer un peu l’une et l’autre, pour faire passer son message politique sur la religion coûte que coûte. Il vous tartine ses six pages quotidiennes après une journée bien remplie, pendant qu’Alexandrine regarde la télé, sans doute ! Ah, si Jeanne eût été là ! Ce livre est tombé dans ma valise alors que je partais moi-même en voyage à Rome et que je parcourais les rayonnages de ma bibliothèque de quartier pour trouver de quoi butiner lors de mes soirées romaines. Toujours intéressant, quand on taquine – si peu – la plume, que de la tremper dans quelque illustre encrier. Et puis Zola n’a jamais corrigé ces lignes utilitaires qu’il ne pensait pas voir publiées, et qui lui ont seulement servi dans l’écriture de son roman Rome, ce qui nous vaut un festival de fautes et d’erreurs, de quoi vous ôter vos scrupules : ah bon, les granzécrivains sont comme nous, y font des fôtes ?! René Ternois remarque que Zola ne lisait pas son Baedeker, qu’il se contentait d’écouter ses guides, souvent les conservateurs eux-mêmes, notant à l’oreille les noms étrangers, y compris le grec ancien, qu’il ne connaît pas. L’édition que j’ai utilisée est épuisée depuis longtemps ; on trouvera le texte dans les œuvres complètes procurées par Henri Mitterand.

Urbanisme, pape et politique

Partout où il passe, Zola est accueilli, fêté, banqueté par les journalistes et autres célébrités. Le grand suspense est de savoir si le pape le recevra ou non en audience, le fait d’avoir annoncé ce souhait étant sciemment une cause d’échec de la demande, le pape n’ayant pas pour vocation d’être un objet documentaire pour un romancier ! Et Zola n’est-il pas le pape du naturalisme ?! Deux jours après son arrivée – peu discrète – l’auteur de La Curée fulmine déjà sur la spéculation immobilière effrénée : « Et une pensée de lucre activa tout, le coup de folie sur la vente des terrains. Ce qui se vendait cent sous le mètre se revendait cent francs » (p. 148). Il ne crache pas sur tout : « Ce qui était raisonnable, c’était d’assainir, de bâtir les logements nécessaires, de faire en un mot face aux besoins nouveaux. Avant 70, on étendait encore le linge dans le Corso. Les excréments dans les cours des palais ; on entrait et on mettait culotte bas. Pas de latrines ni d’égouts. La Roma sporca […] Le malheur est qu’ils n’ont pas eu un homme comme Haussmann » (p. 205). Comme un vulgaire blogueur, Zola critique tout ce qu’il voit : « Chaque pape a voulu construire, pour rester immortel, comme les empereurs romains qui se dressaient des arcs de triomphe. Même les réparations : un pape ne relevait pas une borne, ne réparait pas un vieux mur, sans le constater par une plaque où s’étalent ses armes. Les plaques de Pie IX sur le Colisée. Les tombeaux des papes, leurs portraits. C’est une épidémie de vanité, d’orgueil » (p. 156). Je m’étonne de trouver un mot que je croyais moins ancien : « Un métropolitain qui traverserait Rome, du Transtévère à la place des Thermes. Seulement, les projets échouent devant la Chambre, parce que la province est contre Rome » (p. 185). Le romancier se renseigne concrètement à propos du pape, note les détails triviaux : « Du reste, pas de confort dans l’appartement. La toilette dans la chambre. Où les closet ? » (p. 222). Sur l’argent du pape, idem : « C’est dans un meuble de sa chambre que le pape met l’argent, placé contre la cloison de droite, en regardant les deux fenêtres ; alcôve au fond. Personne n’entre dans sa chambre quand il n’y est pas. Il ferme et emporte la clé dans sa poche […] L’argent est dans le meuble, les billets dans des enveloppes, puis des rouleaux d’or » (p. 258). Zola est reçu par le roi, et admire sa simplicité, dont il se note comme un post-it : « Dire cela, payer ainsi ma dette à l’Italie » (p. 283). Lors de son passage à Florence sur le chemin du retour, Zola fait cette réflexion digne de Lorenzaccio : « Un gouvernement de marchands : les Médicis n’étaient pas autre chose. Partis d’une petite maison qu’on montre encore ; puis, la Seigneurie, le Palais vieux et le palais Pitti. Le peuple plusieurs fois triomphant, gouvernant, et la familiarité qui règne encore entre un cocher et son maître, un noble. Qu’ont-ils donc entendu par la liberté, pour ne plus se révolter aujourd’hui, pour se déclarer satisfaits ? L’étrange de cela. La démocratie n’existe pas » […] « Alors quoi ? Tant de luttes, tant de passions indomptables, furieuses, aboutissant à cette veulerie, cette insouciance politique, cette mort démocratique » (p. 290). Idem à Venise, quelques lignes dignes de Thomas Mann : « Mais la sensation d’étouffement, le sentiment qu’on est dans une île et qu’une promenade à pied, une promenade en voiture ne sont pas possibles » (p. 291).

Art

Zola est bluffé par Michel-Ange, et son admiration constitue un bel exemple de miroir qualifiant (notion empruntée à Dominique Maingueneau) : « La besogne géante qui me plaît. Le monsieur qui s’enferme avec tant de mètres et de mètres de muraille à couvrir, et qui commence son œuvre énorme, dans la confiance de sa volonté et de son effort. […] pas de modèle vivant possible pour cet agrandissement énorme. Tout donc tiré du cerveau et jeté là. À voir si des cartons ont été faits antérieurement. Puis, à la besogne, cette humanité agrandie, de visionnaire. Ces pages de synthèse géante, de symbolisme colossal. Et tout cela d’un coup, dans une poussée de l’effort, dans un épanouissement de la puissance. Une œuvre énorme qui me va au cœur, dont j’ai rêvé toute ma vie » (p. 214). Il observe les musées du Vatican et s’étonne : « Ce qui me frappe, c’est toute cette antiquité retrouvée à la Renaissance, admirée, déifiée par l’art, entourant la papauté. Elle y baigne. Ils ont eu beau mettre des feuilles de vigne aux statues, c’est le triomphe splendide de la chair, l’épanouissement magnifique de la vie, c’est Vénus tout entière, et c’est Pan, et c’est Jupiter tout-puissant. La nudité y clame la toute-puissance de la nature, l’éternelle matière. Et ce pape qui passe tous les deux jours au milieu de ces Vénus, de ces Apollons qui le regardent, dans toute cette chair nue » (p. 230).

Peuple, sexualité

Zola observe le peuple et en tire des conclusions : « Les filles se débauchent peu, rarement la faute précède le mariage. Puis la famille est restée très unie, les pères et les frères veillent sur les filles. Peu de maisons de tolérance dans le Transtévère, beaucoup ailleurs ; des très basses peut-être. Les filles de Rome y sont peu nombreuses ; c’est la province qui les peuple. Le raccrochage comme dans toutes les grandes villes. Grande saleté, ça s’est nettoyé un peu » (p. 184). Pour les filles de l’aristocratie, il note qu’elles « flirtent. Correspondent par les yeux ». Il relève l’anecdote d’une qui a « pêché par les yeux un jeune officier au Corso » (p. 202) ; « La femme et les filles un peu au harem, avec des coups d’œil jetés dehors. Les filles pêchant des maris à leur goût […] Le gynécée avec tous ses inconvénients ». Souvent, Zola note « Absolument Aix », pour souligner le fait que ce qu’il observe ou relève correspond aux mœurs de sa région d’origine. L’insécurité est aussi un thème pour le voyageur : « Un savant allemand qui demeure au Janicule m’a montré un revolver qu’il avait dans sa poche. Il paraît qu’il a déjà été assailli trois fois. Les canotiers de Rome n’osent pas descendre le fleuve dans la ville, parce que les gamins leur lancent des pavés énormes. Jolie enfance. Cela me rappelle encore Aix, les gamins de mon enfance » (p. 220) [1]. Cela ne l’empêche pas de tenter le diable, en Monsieur William : « Sur le bord du Tibre, devant le palais Sacchetti. Un vrai coupe-gorge, pas une âme » (p. 253). Le peuple est zolien : « Femmes tenant un enfant, en traînant deux autres. Quelques beaux enfants, mais rares (frisés, noirs, sales). Quelques jolies filles, mais rares aussi. Le peuple en général petit et laid. Des vieux assis sur les portes. Le linge qui pend de partout aux fenêtres » (p. 235). Jugements à l’emporte-pièce : « Les Romains ne font rien, ne veulent pas travailler : ruine d’un peuple comme ruine d’une ville. […] Mais, naturellement, toutes les autres villes jalousent Rome, sauf Venise qui est, comme elle, une ruine, un musée. Naples est à part, une colonie restée grecque. Florence se dit l’intelligente et ne comprend pas qu’on lui ait préféré Rome. La Toscane est l’Italie fine, cultivée et artiste. Milan se dit le travail, l’industrie. La vraie capitale moderne, et on l’aurait sans doute choisie, sans Rome avec son passé auguste » (p. 274). Prophétie finale que le défaitisme actuel ne renierait pas : « Pour moi, la ruine vient du Midi, le peuple dégénéré, retombé à l’enfance, paresseux, flâneur, mendiant, grandiloquent et vide. Il semble que la ruine vienne de l’Orient. Le talon de la botte a été le premier envahi, après la Turquie d’Asie, l’Égypte et la Grèce ; et la gangrène de paresse a gagné Rome, l’Ombrie, la Toscane même ; et nous sommes menacés nous-mêmes, après l’Italie. Les nations latines doivent-elles disparaître ? » (p. 292).

- Lire nos articles sur les Rougon-Macquart.
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Lionel Labosse


Voir en ligne : Rome, roman de Zola, sur Wikisource


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[1Ah, si Zola avait lu mon article sur la « théorie de la vitre cassée » !