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Critères de sélection pour le jury

Jeune et homo sous le regard des autres

Ministère de la Santé - INPES - CANAL + / 2008

dimanche 24 mai 2009, par Éric Verdier

Critères qualitatifs de sélection pour le concours de synopsis sur le suicide des jeunes et l’homophobie.

1. Singularité et diversité

La corrélation entre le suicide et le poids d’une norme ambiante homophobe – d’autant plus qu’elle est intériorisée par le jeune — est très prégnante. Combattre cette norme oppressante par une autre tout aussi rigide, même si elle est « homophile », est contre-productif. Il s’agira donc de valoriser dans les synopsis la singularité des personnages (et non leur différence, car cela sous-entend que la norme reste la référence), et la diversité de façons d’être dans les groupes humains présentés. De plus, un grand nombre de jeunes concernés que j’ai pu rencontrer, étaient ce qu’on appelle des « cumulards », c’est-à-dire qu’ils conjuguent plusieurs sources potentielles de discriminations, et par exemple ne correspondent pas à la norme du jeune homosexuel que l’on peut voir dans les castings télé, ou qui est accueilli à bras ouverts dans les lieux communautaires.

2. Responsabilité et culpabilité

La violence homophobe est accentuée par, d’un côté, ceux qui se sentent immensément coupables d’être différents, voire déviants, alors qu’en réalité ils ne causent de tort à personne d’autre qu’eux-mêmes ; d’un autre côté, ceux qui se prétendent « normaux » et ne ressentent aucune culpabilité à ne pas intervenir — voire à être complices — lorsqu’ils sont témoins d’une forme d’humiliation homophobe par exemple. Je propose donc de prêter attention aux personnages « non héroïques », qui ont des raisons de se sentir coupables de leur attitude — face à un évènement empreint d’homophobie — et qui grâce à une prise de conscience au cours de l’histoire, changent de comportement, deviennent responsables et se montrent concernés par ce qu’ils ignoraient auparavant.

3. Contamination ou appropriation du stigmate

Nous véhiculons des stéréotypes sur l’homosexualité masculine et féminine, parfois en apparence positifs, mais qui enferment de manière sournoise les premier-e-s concerné-e-s. Mais s’attaquer de front aux figures du « garçon féminin » et de la « fille masculine » pour dénoncer ces stéréotypes de genre, se retourne souvent contre ceux et celles qui ont eu besoin de se construire ainsi dans leur identité. Il s’agit donc d’écarter à la fois les synopsis qui confondent « homosexualité » et garçon masculin = hétéro, fille masculine = homo, garçon féminin = homo, fille féminine = hétéro, mais aussi ceux qui dévalorisent les personnes porteuses de ces stigmates. À l’inverse, nous pourrons retenir les scénarios qui interrogent le lien entre genre et sexualité pour les deux sexes. Ce critère met en évidence que se cacher (par peur de la contamination du stigmate), ou se montrer (par appropriation du stigmate) sont deux stratégies possibles, aussi respectables l’une que l’autre. Créer un cadre de confiance pour que ceux et celles qui souhaitent se dévoiler puissent choisir ou pas de le faire, est toujours préférable à un « repérage des jeunes homosexuels » par exemple, même si l’intention est louable – ce sont les jeunes homophobes qui devraient être repérés et adressés vers un soin.

4. Hiérarchie des discriminations et déni de souffrance

Comme toutes les discriminations, l’homophobie est plurielle et ne touche pas de la même manière les deux sexes. Nous écarterons donc les scénarios qui laissent sous-entendre qu’une forme est « plus grave » qu’une autre (par exemple que la gayphobie est plus grave que la lesbophobie puisque le taux de suicide est beaucoup plus élevé chez les garçons que chez les filles). De la même façon, situer l’homophobie dans une hiérarchie des discriminations n’a aucun sens puisque cela ne tient pas compte de la personne qui en souffre. Nous retiendrons les scénarios qui permettent à un jeune déjà sensibilisé à une autre forme de discrimination, de s’identifier aux personnages et de comprendre que la violence est de même nature. Mais cela n’empêche pas de dénoncer la banalisation et le déni de souffrance dans le regard social : par exemple on va considérer que l’insulte « PD » est moins grave que « bougnoul », ou bien on va reconnaître plus facilement le droit d’exprimer sa souffrance pour une fille que pour un garçon. Nous valoriserons donc les synopsis qui montrent que ces types de jugements sont fréquents, et qu’ils jouent un rôle actif dans le risque suicidaire des jeunes.

5. L’isolement et la violence

Tout comme ce n’est pas la souffrance qui tue mais son déni, ce n’est pas la discrimination mais sa non-reconnaissance qui est violente et conduit à l’isolement. Quand un être humain est isolé et souffre en silence, il peut bien sûr aller jusqu’au suicide, mais il peut aussi retourner cette violence contre l’autre par désespoir. Nous retiendrons donc dans les scénarios le lien entre la violence contre soi et celle contre l’autre (par exemple en révélant qu’un homophobe peut être aussi homosexuel). Cela peut être aussi montré au travers de la violence extrême d’un phénomène de bouc émissaire, surtout s’il est en apparence anodin — par exemple celui ou celle dont tout le monde se moque « gentiment ». Mais pour éviter le « drama », nous valoriserons avec la même intention, l’importance de se sentir compris par une personne au moins (souvent une seule suffit), à condition que cette personne ne soit pas surprotectrice – ce qui affaiblit encore plus la personne désignée – et choisisse plutôt de s’adresser frontalement à la violence du groupe comme si cela la concernait elle-même.

6. Altérité / Domination / Intimité

Refuser de reconnaître la différence de l’autre, ou vouloir le dominer dans sa différence, ou encore vouloir l’obliger à révéler quelque chose malgré lui, sont trois modalités selon lesquelles s’expriment l’homophobie (comme toute discrimination d’ailleurs). Nous retiendrons donc les scénarios où un personnage, concerné par l’homosexualité sans forcément l’avoir révélé, se sent à la fois étranger aux autres et dominé par eux, et enfin contraint de mentir sur son intimité. Mais là aussi pour éviter le désespoir chez celui ou celle qui s’identifie à lui, nous valoriserons la présence d’un personnage « rebelle » (surtout au sein d’un groupe de pairs, de l’école, ou de la famille). Ce personnage s’opposera à ces trois processus dans les échanges informels, sans pour autant désigner le personnage central puisqu’il avance masqué. Il s’agit de suggérer qu’il ne faut pas attendre pour dénoncer toute forme de discrimination quand on en est témoin (racisme, sexisme, homophobie…), aussi bien à l’école qu’à la maison ; même si on l’ignore, une personne concernée directement ou pas se trouve souvent à côté, et saura alors saisir la perche tendue, et peut-être éviter le pire à ce moment-là.

Éric Verdier


Voir en ligne : Site officiel du concours