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Un roman émouvant pour les 6e / 5e.

Tout contre Léo, de Christophe Honoré

L’École des loisirs, Neuf, 1996, 127 p., 7,5 €.

mardi 1er mai 2007, par Lionel Labosse

L’analyse des sentiments de Marcel confronté à la mort inéluctable de son frère Léo est intéressante et efficace, mais le mélange du pathétique et de tabous que le roman ne lève pas, le fait que le mot « pédé » soit le seul mot utilisé pour désigner l’homosexualité ne peuvent-ils se révéler à double tranchant ? En 2010 est présentée une adaptation théâtrale par Marie Blondel, avec Thomas Gornet.

Résumé

P’tit Marcel est le petit dernier de quatre frères de 21, 19 et 17 ans. Tristan, Léo et Pierre. Le récit se situe quatre ans après L’affaire P’tit Marcel, paru subséquemment chez le même éditeur en 1998 dans la collection « Mouche », dans lequel il n’est pas question d’autre chose que de stricte hétérosexualité, et où rien ne distingue encore Léo de ses frères, sauf peut-être sa franchise et son humour. Marcel n’a que dix ans, il voudrait bien savoir ce qui justifie l’écart entre Pierre et lui. Mais il jouit en égoïste de son statut de petit dernier. Un soir, alors qu’il est venu « faire le bisou du soir » (p. 20), il surprend un conseil de famille au cours duquel Léo révèle qu’il a le sida, et refuse de dire comment il l’a « chopé ». Tout le monde s’accorde pour décider : « P’tit Marcel ne doit rien savoir ! » Alors Marcel se met à faire des bêtises en entraînant son copain Yvan. Comme il évoque le sida sans parler de son frère, Yvan met le doigt dans la plaie : quelqu’un qui a le sida est un « gros pédé ». « C’est pas un pédé mon frère, c’est pas un pédé » proteste Marcel qui fugue chez Mémère, incapable de répondre à ses questions. Léo emmène Marcel pour une dernière escapade à Paris, où il lui parlera, sans aucun détail, d’un certain Aymeric, et lui demandera de « balancer de la vie plein la baraque » quand il sera mort. Cette promesse fournira l’argument de la suite, trois ans plus tard, dans Mon cœur bouleversé.

Mon avis

Tout contre Léo fait partie de la sélection de l’accompagnement de programmes pour les classes de 5e et 4e. La collection « Neuf » s’adresse a priori à des élèves plus jeunes, et c’est sans doute le thème abordé qui a poussé les inspecteurs à surclasser le livre, pour éviter de choquer. Les propos volontiers orduriers qui émaillent le récit à la première personne réjouiront pourtant les jeunes élèves : « Nous, on s’en est pissé dessus de rire » (p. 79). L’analyse des sentiments de Marcel est intéressante et efficace, cependant je m’interroge sur cette vision dramatisante d’une maladie sans issue, déjà décalée par rapport à la réalité en 1996. Un garçon de 19 ans qui meurt peu de temps après avoir révélé sa maladie, sans qu’il soit à aucun moment fait allusion à un quelconque traitement, comment y croire ? Je crains que cela ne fasse que renforcer les préjugés de culpabilité que Marcel ne parvient pas à effacer de son esprit. Une discussion franche avec son frère aurait été nécessaire, mais cette discussion n’aura pas lieu. Était-ce pour ménager une suite, ou parce que l’éditeur, en 1996, refusait d’aller plus loin ? Et pourtant le même éditeur proposait, à la même époque, pour des élèves un peu plus âgés, deux ouvrages traduits de l’américain bien plus explicites sur la question, La nuit du concert et Le cerf volant brisé. Le thème de la maladie et de la mort d’un être cher, dont on sait qu’il peut traumatiser nos élèves, n’est guère transférable à d’autres maladies, parce que le gommage des pathologies, le gommage du traitement médical, l’ellipse de la mort renvoient trop, à mon avis, à un tabou moral que j’ai peur que ce livre, à force de non-dits, ne fasse que renforcer. Le pathétique est à double tranchant : on pleure, mais plus par compassion que par sympathie. Le fait que le mot « pédé » soit le seul mot utilisé pour désigner l’homosexualité me semble gênant, du moins faudrait-il accompagner la lecture du livre d’une mise au point qui, elle, prendrait le tabou par les cornes…

- Voir de Christophe Honoré, Je ne suis pas une fille à papa, Mon cœur bouleversé et Noël, c’est couic ! , ainsi que le film La belle personne.

- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves.

Tout contre Léo / Thomas Gornet

Adaptation théâtrale par Marie Blondel avec Thomas Gornet

En 2010 est présentée une adaptation théâtrale pour un acteur, de Marie Blondel, à partir de 9 ans, avec Thomas Gornet (Compagnie du Dagor). Je l’ai vue dans le cadre du festival parisien « Les plans d’avril », qui d’après ce que j’ai cru comprendre, s’adresse plus particulièrement aux enfants. Malheureusement lors de cette représentation, il n’y avait pas un seul moins de 30 ans dans la salle ! Peut-être les parents ont-ils pris à la lettre l’avertissement du dossier de presse : « les enfants en dessous de cet âge seront éventrés avant même d’avoir pu accéder dans la salle » ! Blague à part, c’est dommage, car la pièce est fort réussie, truffée de trouvailles qui réjouiront les 9/12 ans. Seul en scène, Thomas Gornet fait revivre toute cette famille bretonne — jusqu’à l’arrière-grand-mère — au moyen d’artifices théâtraux tels que le mime, l’imitation, mais aussi quelques dessins naïfs voire des découpages dans des panneaux de papiers qui inscrivent des personnages en creux sur la scène, comme ce coup de ciseau magistral dans une liasse qui, dépliée, présente cinq trous, une famille entière sauf le petit dernier qui ne peut que mimer ceux qui l’ont précédé. Une montagne de papiers froissés, en fond de scène, symbolise quoi ? La rage de l’inéluctable ? La fuite du temps ? L’impossibilité de fixer l’éphémère ?
L’adaptation est fidèle au texte, peut-être trop. En effet, en 2010, comment des enfants de 10 ans peuvent-ils se sentir concernés par cette histoire, de plus en plus datée, d’un garçon de 19 ans qui meurt du sida, avec les silences gênés autour de son homosexualité ? Je n’y crois guère, mais il est vrai que je n’ai plus dix ans ! Quelques motifs permettent peut-être de resituer l’action dans l’histoire : par exemple, le personnage écoute une cassette (cet objet n’appartient-il pas au paléolithique, pour les enfants de 2010 ?), et celle-ci patine, la bande magnétique se déroule dans l’appareil, symbole de ce que fut le sida avant 1995, cinq ans avant que naissent les éventuels spectateurs âgés de 10 ans en 2010… Mais qui peut encore comprendre ce drame que constitua une bande magnétique déroulée, à part de vieux schnocks de 40 ans comme nous autres ? Dans le cadre d’une adaptation, n’aurait-il pas été possible de trouver une autre maladie plus crédible, capable de faire mourir un gars de 19 ans ? Et la remémoration des préjugés d’il y a 15 ans et plus sur les homosexuels et le sida n’est-elle pas contre-productive, maintenant qu’on leur a enfin tordu le cou, et qu’on a obtenu de haute lutte la possibilité d’évoquer l’homophobie auprès des jeunes, sans passer par le prétexte de cette maladie ? [1] Bref, c’est une pièce à voir avant tout pour l’évocation réussie d’une famille, avec ses joies et ses drames, d’un enfant trépignant sur le seuil de la vie d’adulte, et proposant, du haut de ses dix ans, le portrait naïf de ceux qui l’entourent, nous autres. La pièce sera représentée à Avignon du 8 au 31 juillet 2010 à 10h45, à l’espace Alya.

Lionel Labosse


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[1Pour information, les statistiques du présent site indiquent que l’article le plus consulté sur un ouvrage jeunesse traitant de l’homosexualité est celui sur La Vie à reculons, de Gudule, loin devant Oh boy !, de Marie-Aude Murail. Ce sont tous deux d’excellents livres, mais il est étonnant que nos collègues persistent à donner leur préférence à un livre qui évoque le sida. Par contre le succès du livre de Marie-Aude Murail est une excellente nouvelle, car sur le même thème de la maladie grave d’un frère d’une part et de l’homosexualité d’autre part, elle a réussi un mélange euphorisant.