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Noirs, mais invisibles… pour les éducateurs

Noirs de France, de Rama Yade-Zimet

Calmann-Lévy, 2007, 238 p., 16 €.

lundi 15 octobre 2007, par Lionel Labosse

« Les nouveaux Neg’marrons, récit d’un rendez-vous manqué entre la République et les Afro-antillais », tel est le sous-titre de l’essai de Rama Yade, dont la lecture est fort utile pour mieux comprendre les ratés de la fameuse « intégration » à la française de cette communauté trop souvent et trop longtemps invisible. Rama Yade s’emploie, avec beaucoup de pédagogie, à remettre les pendules à l’heure en pointant les idées reçues qui circulent sur les Noirs. Son discours est parfois « de droite », mais lorsqu’on se prétend « de gauche », ne devrait-on pas s’en réjouir plutôt que de crier à la trahison ? J’écris cela parce que dans mon lycée, comme nous avions vaguement évoqué le projet d’inviter l’auteure à un débat dans le cadre de l’atelier Sciences Po, nous nous sommes heurtés de la part du traditionnel quarteron de crypto-trotskistes sectaires qui meurt à petit feu dans tout établissement public de la banlieue rouge, à une levée de bouclier. Alors prêtons un peu l’oreille à cette sarkoziste atypique.

Noir et Blanc : pas pareil

À son arrivée en France « après huit années passées au Sénégal », le traumatisme commence par une séance scolaire autour des adjectifs « noir » et « blanc » (p. 9). Las, toutes les connotations attachées au premier sont négatives, et les autres positives (excellent support pour une séance sur les connotations). À l’âge adulte, la confusion continue avec les « Renois » ou « Blacks », si ce n’est « Keublas », étiquettes que Rama Yade refuse, leur préférant simplement « Noir » [1] (« Accepter d’être appelé « black », c’est consentir à sa propre humiliation » (p. 84)). Pire, « dans les cercles intellectuels, j’entends des Noirs utiliser avec fierté à leur propos le terme de « Nègres », qualificatif hérité du mouvement de la négritude et jugé insupportable dès qu’il sort de la bouche d’une personne considérée comme blanche » (p. 10). Rama Yade relève des contradictions chez les Français non-noirs, par exemple l’accusation souvent entendue contre « Georges Bush de ne pas s’être rendu suffisamment tôt auprès des victimes du cyclone Katrina, parce qu’elles étaient noires », alors que lors des incendies d’hôtels à Paris en 2005, les victimes, noires et françaises, ont été perçues comme étrangères a priori parce que noires, et ont recueilli des témoignages de sympathie bien tièdes. Bref, Rama Yade relève avec raison que dès qu’un de nos concitoyens est noir, à condition que nous ne le soyons pas, nous avons tendance à ne pas voir en lui un compatriote.

Un discours de droite

Comme Rama Yade est de droite, elle cite à deux reprises et avec éloge, Alexis de Tocqueville (p. 18 et p. 163), tandis qu’elle vilipende Voltaire (p. 31) pour un paragraphe digne de Tintin au Congo. Il semble qu’elle n’ait pas connaissance des propos autrement négrophobes du premier (Cf. Contreculture et La Comédie indigène, de Lotfi Achour). De même, elle se prononce contre la polygamie et contre l’excision d’une manière radicale, évoquant « des situations d’une exceptionnelle gravité, qu’on n’imposerait à nulle autre », ou des « pratiques inadmissibles qu’on aurait mieux fait d’interdire explicitement pour protéger les femmes et les enfants », et rappelant, à propos de l’excision, que « les Wolofs du Sénégal considèrent l’excision comme une barbarie » (p. 26 à 28) [2]. Rama Yade rappelle que « la polygamie existe aussi chez les Blancs » sous le nom de « double vie ». Elle se prononce pour « conditionner fermement l’entrée sur le territoire à la non-polygamie », tout en s’opposant à la rétroactivité pour les familles polygames déjà installées en France, car cela « aboutirait à faire peser la charge sur les enfants » (p. 30), et rejoint les arguments d’Hélène Carrère d’Encausse : « quand bien même aurait-on voulu installer les coépouses et leurs enfants dans des logements séparés, on se serait heurté à l’insuffisance du nombre de logements, dans un contexte de crise de l’offre » (p. 29). Tout cela me semble contradictoire et proche de l’usine à gaz administrative : à quel titre exiger d’étrangers qu’ils renoncent d’emblée à ce qu’on tolère pour les Français ? [3] Ne confond-on pas morale sexuelle et niveau de vie, puisqu’on ne s’est jamais opposé à la polygamie de François Mitterrand du moment qu’il avait un logement par femme, avec un nombre conséquent de gendarmes pour protéger sa progéniture pourtant inconnue du public, aux frais du contribuable ? Cette vision monogame de l’amour classe bien Rama Yade à droite. Pour ma part, je pense que la polygamie est l’avenir de l’humanité, à condition bien sûr qu’on sorte de sa version phallocrate pour construire un modèle de polygamie altersexuelle. On s’en rendra compte quand on se posera la question de l’égalité des droits des bisexuels. Ces derniers ne peuvent être heureux et « fidèles » que dans le cadre d’un « trouple » au minimum, à supposer que leur partenaire de l’autre sexe ne soit pas bi ; s’il l’est, il faut envisager un « pacs à quatre ». J’ai l’air de rigoler, mais regardez autour de vous tous ces gens qui se tracassent à slalomer une double vie dans la dissimulation. Ne seraient-ils pas plus tranquilles (et cela ne serait-il pas plus économique pour tous) s’ils pouvaient cohabiter avec leurs deux partenaires sans que cela crée de drames ? Leurs enfants ne s’en sentiraient-ils pas mieux ? [4]

Discriminations : du constat à l’action

Revenons-en à nos moutons. Rama Yade pointe les représentations éculées de l’Afrique comme « un continent qui n’aurait pas évolué » (p. 49), un « pays sans histoire » (p. 57), un monde plus lié à la nature qu’à la culture, au point qu’en 2005, un zoo allemand a encore proposé un malencontreux « African village » qui a fait scandale (p. 42). Bref, le genre de conception qui ressort du fameux Discours de Dakar de notre vénéré président. Elle pointe les responsabilités des médias qui véhiculent une vision catastrophique du continent africain, alors même que les Français ont critiqué, au plus haut niveau de l’État, la couverture par les rédactions étrangères des émeutes de 2005, au prétexte que ça donnait une image négative du pays, catastrophique pour le tourisme (p. 62) ! En ce qui concerne ces émeutes, elle démonte aussi la manipulation consistant à les mettre sur le dos des jeunes Noirs, en tentant de dresser les Maghrébins contre les Noirs (p. 69). Elle s’en prend aussi aux « africanophiles », qui, en accusant l’Occident de tous les maux dont souffre l’Afrique, exonèrent les pays africains, et les tirent vers le bas (p. 64). Au sujet des jeunes générations de Noirs français, Rama Yade parle d’« identité bricolée » (p. 76) ; elle propose une typologie de l’élite noire, et récuse les accusations de se « toubabiser » que reçoivent les Noirs qui se sentent Français. Elle revisite l’histoire de l’immigration noire, dont on a oublié qu’au début, ce n’était « ni une immigration de travail ni de peuplement » (p. 91), mais universitaire. Elle fait remarquer de façon assez convaincante que les meilleurs talents africains s’exilent de préférence aux États-Unis. Elle rapporte un certain nombre de faits de discrimination, que ce soit à l’embauche ou dans l’absence de noirs dans notre représentation parlementaire.

Ces éléments de diagnostic justifient la création du CRAN, dont les balbutiements nous sont rapportés. Je fais un parallèle avec la lutte contre l’homophobie, qui, à mon avis, n’obtiendra ses meilleurs résultats, comme la lutte contre le racisme, que lorsqu’on préférera « lutter pour » à « lutter contre ». Intégrer des textes d’auteurs africains dans nos manuels de littérature (Cf. L’arbre à tchatche (découverte de la culture africaine)), des photos de noirs dans tous les manuels, faire une place à l’altersexualité dans l’enseignement (Cf. Propositions altersexuelles d’HomoEdu), tout cela sera bien plus efficace que de se cramponner au registre polémique du « contre ». S’il était urgent de créer un « CRAN » à l’instar d’un « CRIF », c’est que les Noirs étaient de toute façon considérés comme appartenant à une communauté dès lors qu’il s’agissait de les montrer du doigt : « depuis la « sortie » de Dieudonné en 2003, tout Noir qui passe à la télévision […] est sommé de dire ce qu’il pense de l’humoriste » (p. 121). On saura gré à l’auteure de ne pas tomber dans le piège de la diabolisation de Dieudonné [5]. Rama Yade s’attaque aux « archéo-républicains » (p. 115) qui « pointent du doigt, au travers ce qu’ils qualifient de communautés, les individus non blancs, qui seraient tour à tour francophobes, antiblancs et en guerre contre l’Occident. […] La belle idée de République, ressassée jusqu’à l’incantation, devient une valeur rétrograde dans les discours de ces observateurs. Ils détournent aussi de leur sens les notions progressistes de laïcité et d’égalité. […] ils adoptent la posture de l’homme de vérité que l’on réprime alors même qu’ils bénéficient d’une large audience. Et pour finir, sous couvert d’universalisme, ils refusent de voir les discriminations » (p. 123). Elle s’étonne de ce que ces gens-là « s’arrogent le droit de décerner un brevet de francité à leurs compatriotes noirs » (p. 124). Face à de telles attitudes, la « négritude » a fait son temps, et Rama Yade rappelle la phrase de Wole Soyinka : « Le tigre ne crie pas sa tigritude. Il agit » (p. 128).

Lois mémorielles et concurrence des victimes

En ce qui concerne les « lois mémorielles », l’auteure s’emporte et s’emmêle les idées : « Si seulement ces historiens s’étaient d’abord préoccupés de leur métier, le législateur n’aurait pas eu besoin de s’en mêler », écrit-elle p. 145, citant une diatribe de son collègue UMP Arno Klarsfeld, contre les « historiens agrégés », au sujet des manuels scolaires, oubliant par quels milliardaires amis du pouvoir lesdits manuels sont édités et lesdits auteurs sélectionnés. Puis, p. 148, elle défend la loi Taubira avec l’argument que celle-ci « ne crée aucun délit », ce qui revient à attaquer les autres « lois mémorielles » sans oser le dire ; mais d’autre part, elle démontre que cette loi n’a pas été efficace jusqu’à présent ; on ne sait donc plus trop quoi penser… Les réflexions sur les retombées de l’esclavage sont intéressantes : Rama Yade ne se sent pas autorisée à revendiquer le statut de victime, mais s’interroge sur les raisons de la « sensation de blessure personnelle » (p. 153). Elle évoque les noms manquants dans l’arbre généalogique de sa famille. Au-delà de la loi Taubira, elle plaide pour une mémoire de l’esclavage, pas seulement en Occident : « Une mémoire arabe de l’esclavage, totalement inexistante pour l’instant, me semble par conséquent indispensable » (p. 164), et elle n’oublie pas les responsabilités en Afrique. Le chapitre consacré à la « concurrence des victimes » me semble un peu biaisé, tant il est difficile d’aborder le sujet sans se faire taxer au quart de tour de la plus grave accusation contemporaine, avant celle de pédophilie : l’antisémitisme. Rama Yade fait un parallèle entre les « deux diasporas » qui « utilisent d’ailleurs des méthodes similaires » pour « faire reconnaître » ces deux tragédies » : « même pression sur les pouvoirs publics, même politique de sensibilisation de l’opinion à travers les livres et les films » (p. 178). Certes, mais quelques pages plus loin (p. 221), elle rappellera à quel point les Noirs sont absents en France desdits « pouvoirs publics » ; quant aux films, elle prouvera à quel point il y en a peu, et à quel point l’image qui en ressort est globalement misérabiliste [6], ce qui est loin d’être le cas en ce qui concerne les juifs, mais comme on a fait un diable de Dieudonné parce qu’il a tenu des propos de ce genre, et qu’il s’est précipité dans les bras du Front National, il est désormais impossible d’aborder le sujet sereinement : « Soutenir ou nier la thèse d’une participation des Juifs aux traites revient à soulever immédiatement une polémique » (p. 182). On se demande bien d’ailleurs pourquoi seuls des blancs chrétiens auraient organisé la traite… Embarrassée par cette patate chaude, l’auteure propose de « laisser tout simplement la parole aux historiens », qu’elle accusait quarante pages plus tôt de ne pas savoir faire leur métier ! Elle dresse une vision un peu idyllique des rapports entre ces deux communautés de victimes, qu’il faudrait tempérer par quelques propos puisés dans Black boy, de Richard Wright, ou par cette pointe d’Aimé Césaire : « il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle […] qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique » (Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, p. 12). [7]

Ce qui empêche les noirs de se prosterner devant le drapeau

Citons une belle formule p. 192 : « Dès qu’ils [les fils et filles d’immigrés] sont tentés de se considérer comme Français, leur esprit convoque, même involontairement, la cohorte des crimes coloniaux […]. Ces « souvenirs » leur viennent avec d’autant plus de célérité qu’ils vivent au quotidien des discriminations qui les poussent « instinctivement » à établir une continuité entre le passé et le présent ». Rama Yade tentait d’expliquer pourquoi ces jeunes ont du mal à se mettre au garde-à-vous devant La Marseillaise, et je suis d’autant plus sensible à cet argument, que longtemps, il en a été de même pour moi, parce que je ressentais les symboles de la République comme ceux de la haine envers le « fléau social » que représentait mon idiosyncrasie (Amendement Mirguet).

Le chapitre sur les Noirs à la télévision est fort instructif et documenté. L’auteure compare la large place qui leur revient à la télévision étasunienne, avec la portion congrue qu’on leur concède en France : « un des rares Noirs que je voyais à la télévision française était… Michel Leeb ! » (p. 200). Les altersexuels feront le parallèle avec ce qu’ils ont vécu dans les années avant 1980, quand le seul altersexuel qu’ils voyaient à la télévision était Michel Serrault. Rama Yade passe à la moulinette les faux arguments avancés, comme celui de la moindre rentabilité publicitaire, ou des « accents », en montrant que si l’on accepte l’accent marseillais, on devrait ne pas être gêné par les accents africains. La question du vote noir clôt l’ouvrage, avec un rappel de la ridicule représentation des Noirs : « La politique, c’est comme les discothèques, on laisse d’abord entrer les habitués » (p. 222). Il faut selon elle, remettre en cause le cumul des mandats. Il me semble pour ma part que la loi sur la parité de Jospin commence à porter ses fruits, en amenant à maturité politique des femmes plus diverses entrées en nombre depuis une dizaine d’années dans les conseils municipaux et régionaux grâce à cette loi. Mais il faudrait, de façon provisoire, aller beaucoup plus loin. En tout cas, il faut saluer l’exposé lucide et non-partisan sur le vote noir : « Les Français issus de l’immigration se situent à mi-chemin entre la droite et la gauche » (p. 228), qui diffère des propos quelque peu provocateurs que l’auteure tiendra dans son entrevue pour Jeune Afrique en avril 2007.

- Dans un autre registre, l’ouvrage de Philippe d’Iribarne, L’étrangeté française, Seuil, 2006, propose des pistes d’analyse intéressantes pour comprendre les ressorts de la mise à l’écart de nos concitoyens d’autres cultures. Voyez quelques citations dans cet article.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Portrait de Rama Yade sur Bellaciao


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[1L’auteure met systématiquement des majuscules aux gentilés, même s’ils ne correspondent pas à des noms géographiques.

[3Et quitte à tendre des verges pour me faire battre, connaissez-vous franchement un Antillais hétéro qui se contente d’une seule femme ?

[4J’ai développé ces arguments dans Altersexualité, Éducation & Censure.

[5Oui, dira-t-on, mais il a rejoint le Front National. Certes, mais y aurait-il été acculé sans cette campagne de diabolisation qui a contraint ses amis, les uns après les autres, à se désolidariser ? Est-ce la poule qui fait l’œuf, ou l’œuf la poule ?

[6Je plaide coupable puisque mon roman Karim & Julien tombe aussi dans le cliché de la prostituée noire que dénonce Rama Yade ! Mais il y est également question de la « concurrence des victimes ». Plus sérieusement, pour trouver un cas concret où l’État est pris en flagrant délit de préférence pour une catégorie de victimes, voir dans mon article La lutte contre l’homophobie à l’Éducation nationale : c’est pour quand ?, le paragraphe sur le fameux Guide républicain, auquel il faut ajouter l’observation suivante : dans l’abondante filmographie figurant en annexe de ce livre, j’ai compté plus de vingt films consacrés comme sujet principal à l’antisémitisme, un seul film consacré à l’esclavage (mot absent de l’Abécédaire), deux films évoquant la fin du colonialisme (mot absent de l’Abécédaire) et deux films consacrés à l’homophobie. Ce ne sont pas les noirs ou les homos, mais l’État, qui crée la « concurrence des victimes », et ce n’est pas qu’une impression, c’est un fait qu’on peut prouver, mais on risque de se faire traiter d’antisémite, alors personne n’ose parler, et c’est pourtant ce silence qui fait le lit de l’antisémitisme !

[7Quand il a écrit cette phrase, Césaire n’avait sans doute pas en tête le génocide arménien… Quant à la position de Rama Yade sur le sujet, elle est peut-être imprégnée de la personnalité originale de son beau-père Ben Zimet, à qui elle doit le nom composé qui figure sur la couverture de ce livre.