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« Pour en finir avec les mutilations sexuelles », pour collèges et lycées

Le Pacte d’Awa, d’Agnès Boussuge et Élise Thiébaut

Syros, coll. J’accuse, 2006, 128 p., 7,5 €.

lundi 17 décembre 2007, par Lionel Labosse

Il fallait bien un documentaire spécifique pour les adolescents sur le sujet des mutilations génitales féminines (MGF) : excision et infibulation. Sur ce sujet, il existe sur Internet une documentation pléthorique, à commencer par l’article de Wikipédia, qui donne entrée à de nombreux sites exhaustifs. L’intérêt de ce livre, conçu en partenariat avec le GAMS, est d’alterner témoignages, réflexions et informations, et de s’adresser aux jeunes, même s’il ne fait pas l’impasse, heureusement, sur la question du plaisir sexuel. L’éditeur a apposé sur la 4e de couverture la mention « Dès 13 ans », ce qui me semble dommage, car on n’attend pas toujours cet âge pour exciser. Je fais partie de ceux qui croient qu’une fillette a moins de risque d’être choquée par une information honnête sur la sexualité que par une mutilation ! On ne craint pourtant pas de traumatiser les plus jeunes enfants en leur serinant les risques qu’ils courent de tomber sur les ignobles pédophiles qui grouillent au coin de leur rue ! [1] Un ouvrage à proposer dans tous les C.D.I., notamment dans les établissements fréquentés par des enfants originaires des pays où les MGF se pratiquent, mais pas seulement, car ce livre est aussi une entrée pour évoquer la sexualité sous un angle autre que celui de la reproduction, faire découvrir aux ados l’existence du Grand Absent, j’ai nommé le clitoris !

Les témoignages

Le premier témoignage de Sophie, qui donne son titre à l’ouvrage, prend sa source chez les Dogons, au Mali, où l’excision est rattachée à « un mythe fondateur […] selon lequel les enfants naissent tous androgynes ». Il s’agirait d’enlever « la part masculine de la fille en coupant son clitoris et la part féminine de l’homme en coupant son prépuce » (p. 10). Les récits d’excision permettent de se faire une idée de la souffrance endurée : « Ma mère m’avait enseigné que la vie d’une femme n’est qu’une souffrance sans fin » (p. 16). Un détail : quand on parle d’une « acrobatie pour réussir à uriner sans toucher la plaie » (p. 13), cela me fait penser a contrario aux vertus cicatrisantes de l’urine prônées par l’amaroli. Bobo, 36 ans, a découvert à l’âge de 16 ans, dans un cours d’éducation sexuelle en France, qu’elle n’avait pas de clitoris, et qu’elle avait donc été excisée étant bébé, sans en avoir la mémoire. Bobo a connu les bienfaits de la technique de réparation de l’excision mise au point par le chirurgien Pierre Foldès (désormais remboursée par la Sécurité sociale, p. 73). Plus courageuse que bien des hommes, l’Éthiopienne Khadou, excisée et infibulée à l’âge de 7 ans, monte une association contre ces pratiques dans son école, à l’âge de 17 ans.
Affiche MGF Éthiopie
On fait le tour de toutes les positions sur la question, entre des hommes et des femmes favorables ou opposés à cette pratique ; on passe en revue les prétextes invoqués, et les rapports aux différentes religions, dont il ressort à l’évidence qu’il s’agit d’une pratique préislamique existant dans plusieurs pays non-islamiques, et totalement absente de certains pays musulmans (voir les cartes). On cite plusieurs imams qui ont pris position contre l’excision. Le lien avec l’économie est souligné, notamment le fait que l’excision est une source de revenus pour celles qui la pratiquent, et qu’il convient de leur trouver une activité de remplacement (comme pour la culture du pavot !). De plus, ces pratiques constituent un frein considérable au développement (p. 40). Lien aussi avec l’absence d’éducation pour les filles.

Le clitoris absent, ou le plaisir nié

La partie documentaire contient une cartographie des MGF dans le monde. On donne une échelle des mutilations, qui culmine avec l’excision « pharaonique » (pratiquée en Égypte). On n’insiste pas assez à mon avis sur les infibulations à répétition pour permettre accouchements et rapports sexuels dans le cadre d’un mariage (p. 72). Le point est fait sur les risques, sans oublier la question du plaisir sexuel et la fonction du clitoris (on regrettera cependant, vu l’âge des lecteurs, l’absence d’un glossaire ou de notes pour certains mots comme frigidité ou orgasme (p. 71). Quand les auteures notent à propos de l’enseignement de la médecine « que, s’il existait des dizaines de planches anatomiques décrivant en détail le pénis, la documentation médicale concernant le clitoris était pratiquement absente » (p. 74) [2], on s’étonne que cette absence s’étende à leur livre ! Bel acte manqué ! [3] En ce qui concerne la circoncision masculine, une précision importante est donnée : l’excision correspondrait chez le garçon, non pas à la circoncision, mais à « l’ablation totale du gland ou de la verge » (p. 62). Est-il pertinent d’établir un parallèle historique avec la tradition de l’Eunuque, qui pourtant allait rarement jusqu’à la pénectomie ? Voir Nocturne au jardin des sultanes, d’Achmy Halley.

Questions de chiffres

Les chiffres sont éloquents : 130 millions de femmes excisées dans le monde, 3 millions de fillettes chaque année (p. 47). Par contre les chiffres annoncés pour l’Union Européenne, comme pour le VIH, me laissent dubitatif : « il y aurait 160 000 femmes et fillettes mutilées ou menacées de l’être », et en France seulement : « 30000 femmes et 35000 fillettes » (p. 47) ; chiffres difficilement compatibles d’ailleurs avec l’information relevée p. 76, selon laquelle, en Seine-Saint-Denis, on est passé de 60 % à 0 % des fillettes « qui passaient en visite » « dans les centres de santé du département » à être excisées, entre 1985 et 2000 ! Je relève le même genre de contradiction page 64, où d’une part on apprend que ces pratiques reculent considérablement dans certains pays, notamment au Burkina-Faso ou au Sénégal (cérémonies pour « déposer les couteaux », p. 86), mais d’autre part on parle de « pratiques traditionnelles communautaires [qui] connaissent un renouveau très fort » ! Fâcheuse tendance des militants (ou des journalistes) à noircir le tableau même quand leurs combats connaissent enfin des succès ! Rappelons une information peu connue : le taux de femmes excisées et infibulées atteint 96 % en Égypte. Selon une source peu contestable : il s’agit de l’OMS, dont on trouvera sur ce lien, le rapport complet intitulé Eliminating female genital mutilation datant de 1998. Une donnée qu’on devrait avoir en tête quand on songe au succès d’Oum Kalsoum ou à la révolution en Égypte ! Mais il est bien évident qu’on ne passera pas en un claquement de doigts de 96 % à 0 % ! La vogue récente de l’Hymen artificiel dans ce pays infirmerait-elle cette information ? La lecture de ce rapport et un regard sur les chiffres sont édifiants. Par exemple, si vous avez une élève originaire de Guinée, sachez que si c’est la Guinée-Bissau, la « prévalence estimée des mutilations sexuelles féminines chez les filles et les femmes âgées de15 à 49 ans » dans ce pays est de 44,5 % ; par contre elle est de 96 % s’il s’agit de la Guinée Conakry. Cela ne veut pas dire que votre élève a subi une mutilation, mais peut-être sa mère, enfin que le problème n’est pas neutre pour cette élève si vous venez à l’aborder en cours…
Genital mutilation, Abebe Zelelew

Historique, droit et militantisme

La partie historique est passionnante, l’excision étant « une étape essentielle de la prise de pouvoir des hommes sur les femmes », datant d’un moment-clé où « l’homme prend conscience de son rôle dans la procréation et cherche à s’attacher ses enfants en soumettant les femmes qui les ont portés » (p. 56). On évoque rapidement la ceinture de chasteté, et autres pratiques anciennes. Dans le domaine juridique, on relève les contradictions inhérentes au système français : une obligation de déclaration s’impose à tout médecin ou citoyen (p. 75) ; la loi prévoit une peine de 10 à 20 ans de prison, mais on apprend qu’en 1993, un père a été condamné en assise à… un mois de prison ! On apprend également que les risques liés au refus de l’excision peuvent être reconnus comme motif du statut de réfugié (p. 83). L’entrevue finale avec Isabelle Gillette-Faye, directrice du GAMS, fait le point sur l’action de cette association, qui base son travail sur une connaissance et une collaboration avec le terrain : « De leur culture africaine, les fillettes ne connaissent alors que les interdits » (p. 101). Si le lien est fait avec « le mariage forcé et la polygamie » [4] qui nient le « désir propre » des femmes (p. 105), on peut regretter qu’il ne soit nullement fait mention du fait que ces pratiques constituent, en plus, une assignation à l’hétérosexualité et une négation de fait du lesbianisme. Cette réflexion aurait été la bienvenue pour des ados. À noter : l’ONU a instauré depuis 2003 une journée mondiale d’action contre les MGF, le 6 février. La bibliographie, selon une malheureuse habitude, ne signale que des livres pour adultes. Il faut reconnaître que sur ce sujet, à ma connaissance, seul Pourquoi ?, de Moka était déjà disponible, à quoi on ajoutera le récent Fille des Crocodiles, de Marie-Florence Ehret. En attendant encore dix ou vingt ans peut-être avant que les éditeurs jeunesse français, qui traduisent à tire-larigot des auteurs anglais ou nord-américains, ne publient des romans écrits par des Africain(e)s en Afrique sur l’Afrique !

- Voir aussi dans la même collection Le Droit d’aimer (Combattre l’homophobie), de Julien Picquart. Sur la circoncision, voir Ma circoncision, de Riad Sattouf, et cet article sur les « Kassaks » au Sénégal. On n’oubliera pas que parmi les « mutilations génitales » figurent celles subies à la naissance par les intersexes. Voir cet article de Rue 89, avec un échange assez vif sur le sujet, ainsi qu’un article de Indymedia, et le site de l’OII (Organisation Internationale des Intersexes). Voir le site « Osez le Clito ».

- Les illustrations sont deux photographies prises par votre serviteur en Éthiopie en 2010. Une affiche dans une école d’un village de la région Afar, près du volcan Dallol, représentant le mariage forcé et l’excision. Puis, un tableau (gravure sur bois et technique mixte : 120 cm x 80 cm) exposé au Musée national. Titre : Genital mutilation ; artiste : Abebe Zelelew.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site du GAMS (Groupe femmes pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles)


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[1Voir ce qui est dit à ce propos dans Antimanuel d’éducation sexuelle, de Marcela Iacub & Patrice Maniglier. J’ai fait la remarque inverse pour VIH-Sida : la vie en danger, d’Aggée Célestin Lomo Myazhiom, dans la même collection, livre qui à mon avis aurait dû porter une telle indication…

[2On trouve pourtant un mémoire assez approfondi : « Approche anatomique du clitoris », à télécharger gratuitement sur le site de l’université de Nantes.

[3Pourtant, VIH-Sida : la vie en danger, d’Aggée Célestin Lomo Myazhiom présente une telle planche, moins pertinente pour ce livre ! Voir aussi les illustrations de l’article excision de Wikipédia, et sur le site rationalisme.org.

[4Concernant le mariage forcé, dont je n’ai pas encore eu l’occasion de parler sur ce site, n’est-il pas de notre devoir de profs de faire connaître l’article 433-21 du code pénal qui punit un « ministre d’un culte qui procédera, de manière habituelle, aux cérémonies religieuses de mariage sans que ne lui ait été justifié l’acte de mariage préalablement reçu par les officiers de l’état civil » ?