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Comment jeter sa gourme version gay, pour le lycée

La nuit des princes charmants, de Michel Tremblay

Babel j, Leméac, 1995, 246 p., 7,5 €

vendredi 18 avril 2008, par Lionel Labosse

Dilemme cornélien devant ce roman récent (1995) mais déjà classique de la littérature gay : littérature adulte ou jeunesse ? classique ou pas ? Est-il pertinent de lui attribuer un « Isidor » qu’il mérite bien sûr mille fois, mais qu’en principe nous n’attribuons pas aux classiques ? Nous opterons pour la solution audacieuse, pour saluer la réédition dans la collection « Babel j » [1]. Malgré son vocabulaire rabelaisien, son parti pris de joual à couper au couteau, son impudeur à appeler un chat un chat, ce roman provocateur et jouissif, cette odyssée du dépucelage est tout à fait le roman moderne, immoral et puant des pieds qu’il faut pour édifier notre belle jeunesse. À proposer bien sûr, en attendant des jours moins hypocrites, sous le manteau du C.D.I., ou noyé dans une liste de conseils de lecture. À moins que, pour une fois, on ne propose à un public majoritairement hétérosexuel une Éducation sentimentale résolument altersexuelle et polygame ?

Résumé

Amateur d’opéra, Jean-Marc, 18 ans, a beau fréquenter les parcs publics pour des rencontres furtives, il est toujours « seul homosexuel de [s]on groupe », et surtout puceau (p. 19). L’hiver étant peu propice aux « célébrations bucoliques à la belle étoile », il décide de jeter sa gourme à l’occasion d’une sortie à l’opéra sans ses parents. Il lui faut d’abord obtenir l’argent de sa mère, puis réserver sa place, et déjà repérer une proie parmi les aficionados qui réservent pour cette soirée unique consacrée à… Roméo et Juliette de Charles Gounod. Le grand soir arrive, qui va constituer tout le roman puisque le narrateur va rebondir d’Opéra en boîte, de boîte en bar, de bar en hôtel et d’hôtel en restaurant (l’after de l’époque), avant de rentrer — triomphant ou défait ? — au domicile familial, affronter sa mère au lendemain de ce premier découchage. Après un spectacle catastrophique qui donne lieu à des pages entières d’inénarrable critique, d’autant plus au vitriol que le héros se sent en décalage avec un public bourgeois venu se montrer, il rencontrera François Villeneuve, chansonnier de talent en qui il voit déjà le prince charmant rêvé, mais ricoche vite sur Alan, qu’il n’a pas su draguer à l’Opéra. François ou Alan ; Alan ou François ; aucun, ou les deux ? Jean-Marc n’est pas un romantique, et s’il manque dix fois renoncer et rentrer chez lui en boitant (il s’est cassé la figure sur la glace au début de son périple, en courant après François), son instinct le pousse à aller jusqu’au bout de cette nuit et de son désir. Alors, le perdra, ou le perdra pas, tabarnak, ce pucelage ?

Mon avis

Jouissif, immoral, provocateur, iconoclaste, La nuit des princes charmants est un tour de force : tous les atermoiements d’une adolescence altersexuelle résumés en une odyssée héroï-comique d’une seule nuit ; le romantisme convenu symbolisé par cet opéra raté, balayé en un tournemain sous la figure du « prince charmant » qui change de visage au cours de la soirée sous la pression de l’impérieuse nécessité de perdre sa virginité coûte que coûte. Un humour souverain qui tient à bout de bras la culpabilité, la victimisation aussi bien que l’homophobie, et affirme la primauté du corps sur l’âme. La narration larde le récit des commentaires en contrepoint du narrateur adulte qui se moque de la gaucherie de son avatar ado. Il découvre également que l’homosexualité peut ne pas se vivre cachée, avec François, qui exprime son « orientation sexuelle » (p. 110) dans ses chansons, et dont les amis hétéros tolèrent, et plus que ça, sa différence (p. 127). Ce roman est aussi une initiation à la problématique linguistique du Québec, où la fracture de la langue se double d’une fracture sociale : « Je n’allais tout de même pas me mettre à parler anglais parce qu’un roux un peu trop joli daignait m’adresser la parole ! » (p. 37 ; scène d’anthologie, pp. 36 à 41). L’Opéra est l’improbable lieu de rencontre des deux communautés, avec ces bourgeois francophones parvenus qui s’efforcent de parler anglais pour la montre, et ce jeune anglophone pauvre, Alan, qui fait l’effort rare de parler français avec un accent que le narrateur trouve des plus « sexy ». On ne fait d’ailleurs pas semblant de se mépriser, mais on s’échange des piques acérées : « C’est pas désagréable d’haïr des choses comme ça, vous savez ! » (p. 76).
On profitera de cette lecture pour affiner nos connaissances en français québécois, en joual, et en sacre québécois, sur Wikipédia, particulièrement pointu en ce domaine. Enfin une langue française vivante ! Voir par exemple le mot « quétaine » (ringard) : « Personne, dans le courant de toute la soirée, n’avait apprécié mon os de veau ! J’avais voulu faire artiste, j’avais juste fait quétaine » (p. 174) ; ou cet exemple qui choquera les puristes : « Mais regardez-moi pas, chus trop poqué pour être cruisable, à soir ! » (p. 138), ou encore « Je n’étais peut-être pas très beau, mais je n’étais certainement pas un craquias ! » (p. 166). La scène de tractations avec la mère sur le port de ce fameux os de veau et d’un pantalon serré est aussi une scène d’anthologie (pp. 51 à 53), ainsi que la scène finale où le narrateur espère en vain que sa mère lui tende une perche, scène rappelant la Claudine de Philippe Caubère (pp. 235 à 238). On ne sait plus quelles scènes signaler tant elles sont nombreuses à éveiller en nous des souvenirs analogues d’une adolescence timide ou gonflée.
La sexualité est exprimée sans fard, sachez-le si vous voulez proposer ce livre à des lycéens : Jean-Marc passe de rêveries onanistes et d’attouchements furtifs à sa première nuit avec un « prince charmant », en passant par l’observation participante d’un bar gay et du ballet fascinant du « last call » ; et tout cela est dit clairement (sans aller jusqu’à la pornographie, bien sûr, cela reste un roman d’initiation qu’on peut risquer de proposer à des ados sans craindre d’être menotté en plein cours sur plainte de parents d’élèves intégristes !) On apprécie par-dessus tout la personnalité du jeune narrateur et de ses amis, à l’opposé de l’homo timide et bridé par sa culpabilité judéo-chrétienne (pourtant pas absente, mais jugulée par « le libertin que je voulais devenir » (p. 164) !). Voir par exemple son éjaculation-dire contre François : « Va donc promener ta guitare dans le cul de qui tu voudras, tu m’intéresses pus ! » (p. 140), ou la repartie de François au chauffeur de taxi homophobe : « As-tu déjà été déshabillé par quatre tapettes en Christ, toi ? » (p. 195). Notons encore de beaux personnages de travestis qui n’ont pas leur langue dans leur poche (p. 165), ce qui fait de ce roman un panorama complet du monde altersexuel (y compris quelques silhouettes lesbiennes…). Et pour terminer, la scène d’anthologie (encore !) de la danse des deux puceaux, qui n’osent pas se séparer de peur que leurs deux « magnifiques érections » (p. 170) ne se voient, avec la pointe finale du bel Alan sur les deux « os » du narrateur (p. 173).

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ». Label Isidor HomoEdu

- Voir notre bibliographie canadienne.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Écrivains et écrivaines du Canada : Michel Tremblay


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[1Attention : l’édition utilisée pour cet article est l’édition Babel de 2000.