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Des pensées d’une « fashionista »… à une réflexion sur la « santé gaie ».

Cancer and the City, de Marisa Acocella Marchetto

L’iconoclaste, 2006, 216 p., 22,9 €

jeudi 5 février 2009, par Lionel Labosse

Bon, sans le cancer du sein de ma « MAV » [1] Catherine, à qui j’ai dédié l’un de mes poèmes pileux , aurais-je jamais lu ce livre ? Si l’auteure n’avait pas été une « fashionista », comme elle aime à se définir elle-même, dessinatrice publiée dans de prestigieuses revues new-yorkaises, et si son cancer avait revêtu une forme plus grave — moins fashion — aurait-elle pu seulement le publier ? Le cancer dont souffre la dame est détecté au stade 1, elle ne subit donc pas de mastectomie, et bénéficie d’une « chimiothérapie light » qui lui permet de ne pas perdre ses cheveux, et de poursuivre ses cinq séances hebdomadaires de natation. Les problèmes plus graves que peuvent connaître face à cette maladie les femmes de milieux moins favorisés dans un pays où la sécurité sociale est une utopie, ne sont qu’abordés de loin (cf. p. 94). Ce n’est pas une lecture désagréable, loin de là, et l’on suit les principales étapes d’un cancer du sein, du diagnostic à la radiothérapie ; mais cet album sera pour moi surtout l’occasion d’établir un parallèle avec le sida, et de poser la question de la prévalence du cancer du sein chez les lesbiennes. Un mot sur le titre original, Cancer Vixen, intraduisible du fait des connotations attachées au mot « Vixen » (femme fatale, vamp) à cause d’un film (MegaVixens) dont le titre au moins a laissé des traces dans les mémoires de la misogynie !

Résumé

Quand elle apprend qu’elle a une boule cancéreuse dans un sein, Marcella se sent aspirée par « le Rowenta de l’univers » dans « un trou noir ». Que ne donnerait-elle pas pour revenir à son obsession de l’apparence, épilation et résorption des « sillons nasogéniens » (p. 18) ? La gamberge qui guette tout patient à propos des causes de sa maladie suggère quelques trouvailles : un jeu de l’oie des causes du cancer, et une sorte de « nekuia » à la recherche de plus ou moins jeunes morts de cancer ou leucémie (pp. 34/37). Cela lui tombe dessus alors que, enfin, à 43 ans, elle s’apprêtait à se marier avec Silvano, riche cuisinier d’un restaurant tout ce qu’il y a de plus hype, qui lui est jalousé par tout ce que New York compte de jeunes poules peroxydées. Elle l’avait rencontré pour un reportage sur les milieux hype, justement, et croyait qu’il était gay : « C’est le seul type hétéro de la planète qui a plus de chaussures que moi ! » (p. 55). C’est le bon choix, car la pauvresse a « oublié » de contracter une assurance santé : où avais-je la tête ? Qu’à cela ne tienne, Silvano paiera rubis sur l’ongle les 180000 dollars du traitement (et encore, son travail de dessinatrice ne sera pas — et pour cause — interrompu ; sinon, que serait-il advenu d’elle ?) Marisa « ne dit jamais « [m]a » devant tumeur : [elle] ne veu[t] pas [s]e l’approprier. » (p. 81). Sa mère est une italienne hystérique catho, et comme si ça ne suffisait pas, sa meilleure amie, juive, lui suggère de consulter un rabbin (nous sommes à New York). Nous aurons donc droit à des conseils ésotériques du type « aime-toi », et à toutes les bondieuseries dont l’homme est capable (cf. p. 188). La rabbin (y a un mot pour une femme rabbin ?) lui montre que « quand on pointe quelqu’un du doigt… trois doigts pointent toujours vers soi » [2].
Le Rowenta de l'Univers

Traitements

À l’hôpital, les questions techniques sur le « ganglion sentinelle » laissent vite place (nous sommes à New York) à des questions plus pragmatiques : « Est-ce que vous prenez l’American Express ? » [3]. Bizarrement, l’opération elle-même n’est pas développée (il est vrai qu’il n’y a pas mastectomie, dont l’impact est d’ailleurs plus grave psychologiquement que cliniquement), et la patiente se retrouve chez elle 7 heures après être passée sur le billard ! Le mariage a lieu (photo incrustée dans la bédé, p. 127). Les huit séances de chimiothérapie nous sont rapportées de la première à la dernière, très révélateur du traumatisme que cela doit constituer — et encore, chimio light, a-t-on dit ! Les nausées sont présentes (combattues par les antinauséeux ajoutés au cocktail), mais boostée aux corticoïdes, notre héroïne ne ratera pas une séance de natation, du moins plutôt vers la fin des intervalles de trois semaines entre deux séances ! Elle rate quand même un rendez-vous avec sa psy (nous sommes à New York, les journées sont bien remplies, et l’on se demande comment la dessinatrice trouve le temps de faire la queue pour placer ses dessins aux rédacteurs en chef des journaux les plus « hype »), qui la largue (p. 169) ! La radiothérapie nous est rapportée — ouf : il y a 33 séances ! — de façon itérative, avec une belle double page. Le livre se termine en conte de fées, mais c’est « une expérience qui m’a changée à jamais » (p. 210). On veut bien le croire !
Ça va être ta fête !

Mon avis

Même si l’ensemble me semble un peu superficiel… comme se revendique la narratrice, il y a de belles pages, qui toucheront tout humain qui a eu l’expérience d’une maladie. Ce bouquin me pousse à rebondir sur deux questions : quel est en 2009 le ressenti d’une personne qui apprend qu’elle est séropositive ? Quand mon amie m’a appris que cette tuile (le cancer du sein) lui tombait sur la tête — deuxième tuile après un mélanome, dont l’auteure signale à deux reprises (p. 133, p. 208) le lien trop souvent oublié en France avec le cancer du sein — dois-je avouer m’être dit qu’il valait mieux attraper le VIH aujourd’hui que le cancer ? Pourtant, aucune association de malades du cancer n’organise de « zaps » à la Act Up pour vilipender tel praticien qui oublierait de signaler tel lien de causalité, ou — pourquoi pas — les bars où l’on consomme de l’alcool, sachant que l’alcool est un cofacteur du cancer aussi grave, finalement, que de faire l’amour sans préservatif peut l’être en ce qui concerne le VIH. Bref, pardonnez-moi ces élucubrations, mais je persiste à croire qu’il serait utile à l’heure actuelle de prendre en compte tous les risques inhérents à la « santé gaie », et non pas seulement le sida. Or quand je consulte — détrompez-moi si nécessaire — les sites consacrés à ladite « santé gaie » en France, je suis obligé de constater que sous le terme nouveau ne se cache pas grand-chose de si novateur. Sur la question de la prévalence du cancer du sein chez les lesbiennes, par exemple — tout comme pour la notion d’altersexualité — je suis obligé d’aller sur un site canadien francophone pour obtenir un article digne de ce nom en accès libre. Même chez les hétérosexuelles en France, il est difficile d’obtenir une info, tant le sujet semble tabou, et pourtant, hors antenne, le premier médecin vous dira qu’une femme n’ayant jamais eu d’enfant a beaucoup plus de risque de développer un cancer du sein. Si Marisa prend conscience — tardivement ! — qu’elle ne pourra plus être enceinte, à cause d’un produit qu’on va lui injecter, jamais elle ne fait allusion à la question. Féminisme mal placé ? Couteau dans la plaie ? En France, a-t-on jamais entendu une lesbienne partisane de la mode de l’« homoparentalité » arguer que son désir de grossesse valait aussi pour couper aux risques de cancer ? Cela serait pourtant rien plus que légitime, sachant que la prévalence est passée de 1 femme sur 11 à une sur 8 dans les trente dernières années, et que cette statistique est une moyenne incluant les femmes ayant eu des enfants et celles qui n’en ont jamais eu… Le vrai chiffre doit être terrifiant pour les lesbiennes sans enfant, donc, mais qui en parle ? On ne parle que du sida, arbre qui cache la forêt. Arrêtez-moi si je divague. Risque encore accru du fait que les lesbiennes, d’après ce qu’on lit ici ou là, fréquentent moins les gynécologues, trop liés pour elles à l’hétérosexualité, et sont donc victimes d’un risque de sous-diagnostic [4]. Bref, dites à vos copines de se faire dépister et de se palper les obus… et offrez-leur ce livre !

- Sur le sida, voir VIH-Sida : la vie en danger, d’Aggée Célestin Lomo Myazhiom. Sur les mutilations génitales féminines, voir Le pacte d’Awa, d’Agnès Boussuge et Élise Thiébaut. Ah ! pourquoi faut-il donc toujours qu’on leur coupe un bout de berlingot ou de nibard, à nos copines ? Est-ce qu’on nous couperait le zizi, à nous ? (Ben dame, voui, si on est transgenre FtM, et les nibards itou pour les MtF : mais voilà des gens qui n’en veulent plus, eux, de ces appendices… ah, si on pouvait seulement faire échange !)
- En 2015, parution de l’excellent Ma mère, le crabe et moi d’Anne Percin, Rouergue, doado. Un court roman dans lequel une jeune fille de 15 ans raconte avec humour la lutte de sa mère contre le cancer du sein.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de l’auteure


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[1« Meilleur(e) ami(e) pour la vie » (cf. p. 3) ; il y a une bonne dizaine de personnages dans l’ouvrage qui sont auréolés du titre, à l’exception du mari, qui le mériterait pourtant mieux !

[2Y a-t-il besoin d’être prêtre ou rabbin pour sortir un truc qui traîne sur tous les sites ?

[3Attention, en dépit de ce mercantilisme, il semble que dans ce milieu friqué en tout cas, on en ait pour son argent : détection au stade 1, 8 séances de chimiothérapie, conseil et prévention au top…

[4Voir ce qui en est dit dans Le Manifeste lesbien, de Pauline Londeix, où le risque de cancer est signalé, pour aussitôt botter en touche et stigmatiser le « dépistage tardif » dont seraient victimes spécifiquement les lesbiennes. La frontière, à mon humble avis, n’est pas tant entre lesbiennes et hétérosexuelles qu’entre mères et non-mères, sans parler de la classe sociale et du taux de remboursement de la consultation de gynécologie.