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De mâle en psy

Célibataires et bisexuels, tous des parias ?

Pref Mag N° 30 – janvier/février 2009

dimanche 24 mai 2009, par Éric Verdier

« Ce mélange de sentiments aromatisé aux fines herbes me fait sourire gentiment, et finalement me donne la gerbe ! Je hais les couples qui me rappellent que je suis seule ! Je déteste les couples, je les hais tout court ! » Anaïs.

« Marié », « Divorcé », « Veuf », « Pacsé », « Concubin » ou « Célibataire » ? Le célibat se définit souvent au quotidien par la négation des cinq autres catégories. Les gays ont peut-être un peu moins de choix que les autres, mais n’échappent pas à la règle : le célibat est suspect. Pour certains, répondre « Pacsé » ou « Concubin » est en quelque sorte un demi coming out. Le célibat serait-il donc perçu par beaucoup comme le placard du troisième millénaire ?

Certaines revendications paraissent s’acharner sur l’accès au mariage, alors même que l’égalité des droits et devoirs concernerait plus profondément et plus durablement les citoyens de seconde zone que sont les altersexuels. Faut-il en déduire que chez les gays aussi, le couple est LA valeur sûre, reléguant les unijambistes et autres triolistes à un isolement bien mérité ?

« Un beau gars comme toi… »

Il fut un temps où les vieux garçons et les vieilles filles n’avaient d’autre choix que de rentrer dans les ordres, ou de se marier par raison plus que par passion, pour échapper à la vindicte des rumeurs. Certes, aujourd’hui la pression est moins forte. Même si les réunions familiales réservent leur lot de petites réflexions du genre « Un beau gars comme toi… », la norme a incontestablement changé. Être célibataire peut être envisagé comme résultant d’un choix, à condition qu’il demeure temporaire. Et là aussi les gays n’échappent pas à la règle. La plus grande liberté sexuelle dont ils bénéficieraient, fortement talonnée par celle des femmes hétéros sous l’impulsion des sextoys, pourrait être le conifère branlant qui cache la forêt des arbres en couple…
Peut-être avez-vous vu le 18 décembre 2008 la soirée thématique d’Arte sur la bisexualité, et à laquelle votre serviteur a participé. J’ai été frappé par la similitude : célibataires et bisexuels, tous des parias, voire même combat ? La binarité nous tue. Nous sommes plus que jamais coincés entre des stéréotypes binaires et un intégrisme identitaire qui nous enferment : un mâle est forcément un homme masculin exclusivement hétérosexuel, et une femelle doit être une femme féminine et potentiellement homosexuelle. Le couple, sacralisant les valeurs de la monogamie – dont la fidélité – est par conséquent l’instrument idéal pour que les humains à cornes soient vachement bien gardés. Les célibataires et les bisexuels font figure d’empêcheurs de baiser en rond…
L’homosexualité, une subversion ? Que nenni, nous avons d’un côté les couples de sexes différents avec des enfants, nécessairement, et on les applaudit bien fort ; mais nous avons aussi, mesdames et messieurs, des invités de dernière minute : les couples de même sexe, sans enfant cela va de soi, et ils méritent une ovation ! Maurice Godelier, l’anthropologue, nous explique que « dans toutes les sociétés, la sexualité est mise au service du fonctionnement de multiples réalités, économiques, politiques, etc., qui n’ont rien à voir, directement, avec les sexes et la reproduction sexuée ». Les célibataires aujourd’hui me donnent le sentiment de faire les frais d’une société en mutation qui cherche des réassurances dans un ordre ancestral…

Et si le célibat était l’avenir du couple ?

Et si c’était le célibataire, danger potentiel pour le couple – surtout s’il est bisexuel ! – qui était subversif aujourd’hui ? Mieux encore, et si le célibat était l’avenir du couple ? À l’heure où conjugalité et parentalité ont tant de mal à s’accorder, notre société a besoin de se réinventer pour réconcilier les contraires. Dominé par son conjoint, aliéné par un parent, l’individu dans le couple comme modèle unique a échoué. Le célibat le sauvera. Combien d’entre nous connaissent des couples qui tiennent dans la durée pour avoir su préserver une vraie autonomie, crises majeures et libertinages inclus ? Combien d’entre nous redoutent la solitude au point d’assimiler la sexualité du célibat à une pornographie sèche, vaine, sans cœur mais saturée de reproches ?
« Ça, c’est sûr : quand on est tout seul, on est peinard. C’est peut-être même le seul avantage d’ailleurs, parce que sinon… qu’est ce qu’on se fait chier, oui ! Moi, je vois, si je suis seule — à compter que je sois seule — j’ai compté : je suis seule — eh bien si je suis seule, c’est un choix. Ah oui, on ne peut pas imposer ça à quelqu’un. Moi, on m’aurait dit : « tu vas vivre seule toute ta vie », je demande tout de suite où est le gaz. Enfin, là, c’est pas le cas, moi, j’ai choisi la solitude. Et quand je dis que j’ai choisi la solitude, je pourrais aussi bien dire que j’ai choisi la liberté… de choix… d’être seule ! Je fais comme je veux, je ne demande rien à personne. Et ? Personne ne me demande rien ? C’est pas faux non plus… » Muriel Robin.

Le gay célibataire n’est ni blasé, ni emprunté, ni dépité, ni écœuré, ni mocheté, ni maigrelet, ni mal positionné, ni névrosé, ni égocentré, ni plus-si-sûr-d’être-gay, ni à relooker, ni un danger, ni sex-orienté, ni pédophilé, ni déprimé… Il est en tout cas non aliéné, et souhaite – parfois — le rester. Il est prêt à réinventer une vie tribale où le couple ne serait pas la seule valeur consacrée pour entrer en société. Il est un gay-pard qui récite du Robin dans le texte : « Non, et puis, être seul ou à deux, c’est pareil, ça ne change pas les choses, ça n’a pas de rapport, comment vous dire ?… Un truc qui est beau, il est beau. C’est vrai, on ne regarde pas avec les yeux de l’autre. » Non, c’est avec les siens qu’on regarde l’autre qui nous regarde, car il y a toujours une question dans « je t’aime », qui est : « m’aimes-tu aussi ? » Ça, c’est Jean-Jacques Goldman qui l’a dit…

Allez, une confidence pour terminer : celui que j’aime et avec qui je vis me rappelle tous les jours que notre couple n’est pas fait pour durer. Combien de fois l’ai-je détesté pour cet affront ? Je comprends parfois que c’est ce qui me fait le découvrir et l’aimer encore, plus d’une décennie après notre rencontre, comme deux célibataires endurcis qui se sont accrochés à leur liberté d’être, plus que l’un à l’autre…

Éric Verdier


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