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Être ou ne pas être insulté, pour les 6e/5e

Je ne pense qu’à ça, de Karim Ressouni-Demigneux

Rue du Monde, coll. Roman du Monde, 2009, 112 p, 10,5 €

jeudi 8 octobre 2009, par Lionel Labosse

Karim Ressouni-Demigneux avait publié en 2005 Je suis un gros menteur. Le nouveau titre reprend les mêmes personnages, dans une nouvelle histoire au thème fort simple. Au lieu de se faire passer pour ce qu’il n’est pas (juif), c’est un camarade qui fait passer le protagoniste pour ce qu’il ne sait pas encore qu’il est, et lui-même qui commet l’indélicatesse de faire connaître à ses camarades une prof pour ce qu’il sait qu’elle est.

Résumé

Expliquons-nous : Ismaïl a une voisine qui n’est autre que sa prof de français, laquelle se nomme… Mme Anglais ! Premier signe laissé par l’auteur pour suggérer qu’on n’est pas toujours ce que laisse croire le nom qu’on nous impose. La maman d’Ismaïl a sympathisé la première avec Mme Anglais, et a su qu’elle était lesbienne. Mohamed, le papa d’Ismaïl, a un peu tiqué dans les premiers temps, mais maintenant ils sont copains comme halouf (discussion entre les parents sur l’homosexualité intéressante comme extrait à étudier, p. 30/31). Ismaïl, qui est toujours un gros menteur, se met à diffuser ce petit secret au collège : Mme Anglais lesbienne, agrémenté de broderies de son invention, qui font qu’heureusement, on ne le croit qu’à moitié. Oh ! le méchant « outeur » !
Depuis l’opus précédent, Ismaïl a passé une classe, il est en cinquième, et la « puberté » lui tombe dessus, d’où le titre. Ne voilà-t-il pas pas qu’un jour, Amin le traite de « pédé » devant Yaël. C’est l’outeur outé ! Au lieu de l’envoyer paître, Ismaïl montre qu’il est touché, donc Amin recommence encore et encore, au point qu’Ismaïl doit demander l’aide de Mme Anglais. Or celle-ci prend le taureau par les cornes, en profite pour faire son « coming out », et raconte aux élèves comment, enfant, elle était touchée par ce type d’insultes, bien qu’elles ne lui fussent pas adressées à elles.

Mon avis

Il est rare de trouver tant de richesse en un texte aussi court, mixée avec tant de simplicité. Mon commentaire paraîtra bien cuistre. Même si cela n’est pas explicite, l’inscription du récit dans une série l’enrichit des ressorts de ce que Gérard Genette appelle « paralipse » dans Figure III. En effet, ce n’est pas dans ce volume mais dans le précédent, qu’on trouvera un élément de réponse aux interrogations qui assaillent Ismaïl quand l’insulte d’Amin lui tombe dessus. On se rappelle la phrase relevée dans Je suis un gros menteur : « Et je préfère encore plus quand on refait la Guerre des étoiles, parce que c’est moi la princesse Léia » (p. 61). Ismaïl n’aura pas de réponse à ses questions, mais il nous laisse à nouveau des indices pour l’opus suivant, peut-être. « Amin m’obsédait » (p. 43) ; « Pour voir si j’étais pédé, j’ai mis une robe de ma mère, sa perruque blonde, je me suis maquillé » (p. 59) : que penser de ces états d’âme ? Voir Qui suis-je ?, de Thomas Gornet, qui montre un même état d’esprit d’un ado bombardé d’insultes qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive (et la série des Maxime de Brigitte Smadja, pour la technique de construction de personnages reparaissants dans une série).
La scène du coming out de la prof est fort intéressante de notre point de vue. A-t-elle raison ? Peut-on, doit-on se mettre en avant ainsi ? Telles sont les questions qu’on pourra poser aux élèves à l’occasion de cette lecture. S’il vaut mieux travailler en tiers plutôt que de se mettre en avant, comme par exemple, sur le sujet de l’insulte, recourir à une séance de l’association Contact, cela n’enlève rien à mon avis à la valeur exceptionnelle de l’engagement personnel en franc-tireur. Ce n’est pas à conseiller bien sûr, car il faut avoir du répondant, mais on a tous été marqués dans notre scolarité par tel ou tel enseignant qui, quel que soit le sujet, a posé un jour son cul sur le bureau, et a regardé la classe dans le blanc des yeux pour vider son sac. Alors pourquoi pas sur l’homosexualité ? L’important n’est pas que l’auteur ait choisi cette solution un peu excessive, mais le débat qu’on pourra en tirer, prolongation de celui qui s’engage dans le récit, avec par exemple la réponse de la prof à l’affirmation d’Amin selon laquelle « chez nous, les musulmans, il n’y a pas de pédés » (p. 91).
La prof rappelle ses sentiments d’adolescente quand elle entendait les insultes avec cette formule : « Je suis amoureuse d’une fille, je suis cette horrible chose, je suis cette insulte ». Voilà posée de façon simple la question de la valeur performative de l’insulte. Cependant, quand, pour piéger Amin, Ismaïl accepte d’écrire lui-même au tableau « Ismaïl est un pédé », on peut se demander si l’auteur ne va pas trop loin. N’essaierait-il pas de plaquer un peu abusivement sur son pauvre héros les théories ambiantes sur l’« appropriation du stigmate » ? [1] Au secours la psychanalyse ! Les esprits fouineurs se demanderont si par hasard il y aurait un rapport entre ce goût du héros et de sa prof pour l’auto-flagellation et la spécialisté thésarde de Karim Ressouni-Demigneux, auteur d’une recherche en histoire de l’art, sur le thème : « Le corps de saint Sébastien : charme, dévotion et image au Moyen-Âge et à la Renaissance », qui a donné lieu à un livre et à un article du Dictionnaire des cultures Gaies et Lesbiennes. En tout cas on a hâte de découvrir ce que ce « Tu es Pierre » plus ou moins imposé par la prof — et amie de la famille, il est vrai — aura pu laisser comme traces dans la construction du personnage les années suivantes. L’éditeur indique « à lire dès onze ans » sur la 4e de couverture. Cela me semble le bon âge, car plus jeune, les interrogations du personnage ne seraient pas perçues.

Les nombreuses illustrations de Monike Czarnecki correspondent bien à l’état d’esprit du personnage, avec ce style à cheval entre enfance et adolescence, et les collages qui viennent s’y greffer et brouiller la simplicité des lignes. On se demande si, en cas de continuation de la série, l’éditeur gardera le même principe de texte court abondamment illustré.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Voir aussi du même auteur, L’ogre.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Une entrevue avec l’auteur


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[1Inspirées notamment des travaux de Judith Butler et des thèses de Didier Éribon dans Réflexions sur la question gay.