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Cocon lesbien idéal, Pour les 5e

Déclaration d’anniversaire, de Éléonore Canonne

Éditions Océans, coll. Ados, 2012, 112 p., 11 €

lundi 25 juin 2012, par Lionel Labosse

Aurélien a deux mamans, un chat, un oncle, une petite amie et dix-sept ans. Il s’apprête à révolutionner sa soirée d’anniversaire en annonçant à ses mamans bobos ultra-gauchistes… qu’il souhaite faire HEC comme études. Quel scandale ! Mort aux patrons, vive « Cha Guevara » ! (p. 102). À part ça, à cet âge critique, le fait qu’il ne sache pas qui est son père ne semble pas avoir effleuré l’esprit de son auteure ni de « ses » mères. Un roman maladroit, vite écrit, vite lu, vite oublié, qui donne une image pieuse et enjolivée du monde immaculé de l’« homoparentalité ».

Résumé

Aurélien, le pauvre chéri, a du mal à se réveiller le jour de ses 17 ans. Il songe à Juliette, sa mère « biologique », et à Bénédicte, l’autre mère : « même si moi j’ai plutôt tendance à penser à elle comme à ma mère « tout court » » (p. 11). Aurélien est un tantinet inquiet parce qu’il a une déclaration à faire pour son anniversaire. Le suspense courra longtemps, et on songe à quelque chose d’important, mais dans ce monde idéal puisque lesbien, un ado ne peut-être que mesuré et bien élevé jusque dans son anti-conformisme et sa crise d’adolescence. Les deux mères appellent Aurélien « notre fils », ce que nous permet de vérifier la narration à narrateur alterné : tantôt l’une, tantôt l’autre, tantôt l’oncle ou la copine de l’oncle, ou encore le chat, avec une focalisation féline, comme dans Une Vie de chat, d’Yves Navarre. Cindy, la jeune meuf de l’oncle Teddy, a une famille hétéro aussi repoussoir que celle de Bénédicte et Teddy : « Mon père, je ne l’ai jamais connu ; il avait disparu avant même de m’avoir rencontré » (p. 43). On se croirait dans un livre de Darwin sur les Cirripèdes, décrivant les « mâles complémentaires », simples excroissances superfétatoires des femelles. Le pot aux roses enfin déclaré, la discussion atteint des sommets militants : « personne ne fait d’école de commerce dans notre famille » (p. 73). Les deux femmes sont photographe et journaliste, et semblent vivre dans l’aisance, l’une ayant acheté une superbe sculpture comme cadeau d’anniversaire en plus du vrai cadeau en numéraire, sans même prendre la peine de regarder le prix : « Je sors rapidement mon chéquier. Peu importe le prix » (p. 33). Il est bien évident que dans un tel milieu à la fois bohème, friqué et tellement gauchiste, on peut se permettre de vouer aux gémonies les écoles de commerce, tellement réactionnaires ! L’aisance de la photographe est sans doute dénuée de tout lien avec un secteur commercial florissant ! C’est ce que le garçon fait remarquer à ses mères avec un bon sens qu’elles-mêmes reconnaîtront dans le feu de la discussion, avant de rendre les armes. On a connu négociation plus difficile ! L’annonce du garçon est l’occasion d’une analepse sur le coming out de Bénédicte, qui s’était au contraire de cette « déclaration », très mal passé (ses parents ne communiquent plus, non seulement avec elle, mais aussi avec son frère Teddy !)

Mon avis

Aurélien a-t-il seulement un père, y a-t-il seulement songé ? Que nenni, l’ombre d’une telle pensée serait sans doute patriarcale et homophobe ! Est-ce que dans une vulgaire famille hétéroparentale, un enfant aurait l’outrecuidance d’établir quelque distinguo entre son père et son beau-père ? Ce serait tellement hétérophobe ! Une seule phrase dans le livre donne un indice ambigu sur la paternité de ce garçon de 17 ans : « avec l’aide de Teddy, avec de la patience, avec de la chance, Aurélien était arrivé dans notre vie » (p. 27). Il s’avère que ledit oncle Teddy, le frère de Bénédicte, donc, fut amoureux de Juliette. De là à ce qu’on lui ait demandé un service ; mais le récit ne fait que le suggérer vaguement, et quand c’est au tour d’Aurélien ou de Teddy de diriger la narration, ils sont toujours clairement oncle et neveu l’un pour l’autre, pas une rognure d’ongle de plus ; l’oncle ne lâche aucun indice, et le garçon aucune allusion. Une autre phrase de la petite amie de Teddy ajoute pourtant de l’ambiguïté, en avançant que « leur fils en est le merveilleux mélange [des deux femmes] », juste après avoir précisé que Bénédicte est « le portrait craché de son frère » (p. 94).
Je dois être profondément anormal, mais j’ai beau être militant altersexuel, le fait de cacher à un enfant qui est son père (ou sa mère) me semble monstrueux, et un livre pour adolescents qui cautionne ce genre d’attitude ne me semble pas recommandable. Mais vous êtes libre de penser le contraire… (et je veux bien publier votre avis s’il est argumenté). Ce n’est que dans un contexte hétéro sans doute qu’un ado à qui on aurait caché l’existence de son père piquerait sa crise ! Au sujet du coming out, l’anachronisme ne fait pas peur, puisque cette scène censée s’être passée 25 ans auparavant, donc en 1987 si on prend 2012 comme référence, fait utiliser à l’héroïne le mot « gay » face à des parents des plus obtus (normal, ils sont hétéros !). Certes le mot existait, mais quand on se rappelle que les « gay pride » de l’époque ne rassemblaient pas 1000 personnes, on trouve le ton de la jeune fille un peu trop provocateur, et on ne s’étonne pas d’une rupture définitive (si la littérature jeunesse peut jouer un rôle de conseil, disons que le meilleur moyen de faire accepter à ses parents réticents sur la question, qu’on est homosexuelle, n’est pas forcément de leur amener directement sa petite amie à manger, si vous me permettez l’expression !)
Trêve de plaisanterie, une bonne idée aurait été de faire de la révélation du père le sujet de cette déclaration d’anniversaire, et non le pétard mouillé de ce prurit de grande école, qui ne touchera guère nos élèves, et qui confine à l’astéisme [1]. Un côté sympathique du livre est un plaidoyer de Cindy pour la littérature jeunesse (p. 47). Hélas, alors qu’elle cite une litanie d’auteurs « adultes », elle ne nomme justement pas un seul de ces si merveilleux auteurs « jeunesse » !
La technique narrative est maladroite. L’alternance de narrateurs à la Melvin Burgess tombe parfois dans l’invraisemblable, par exemple quand l’une des mères est censée décrire en direct, et non a posteriori, le naufrage du repas d’anniversaire (p. 72). Quant au style, il est transparent. Des maladresses dignes d’élèves de troisième n’ont pas été corrigées par un relecteur, sans doute économie de l’éditeur (« Ils finiront bien par comprendre, avait-elle divinisé » (p. 87), pour ne citer que la plus belle approximation de langage de ce livre pourtant bien court et pas difficile à relire).
Je suis désolé d’accabler un éditeur et un auteur qui m’envoient pour la première fois un livre, mais que diable, quand on aborde un sujet désormais à la mode, on s’informe sur ce qui s’est déjà publié sur la question !

Lionel Labosse


© altersexualite.com 2012
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[1Sur la question de l’orientation scolaire, lire le chef-d’œuvre Maïté Coiffure, de Marie-Aude Murail.