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Le mystère de la tignasse rousse, pour les 4e/3e

Jan, mon ami, de Peter Pohl

Gallimard pages blanches, 1985, 332 p., épuisé

jeudi 22 octobre 2009, par Lionel Labosse

Je ne sais plus qui m’avait signalé l’existence de ce roman oublié ; je crois que c’était à l’occasion de l’article sur Deux sans barreur, de Dirk Kurbjuweit. Je l’avais donc inscrit naguère sur ma liste, et suis tombé dessus dans une bibliothèque, le livre étant épuisé. Il s’agit du premier roman d’un auteur suédois âgé de 45 ans à la parution. Ce roman a été récompensé par un certain nombre de prix en Suède, mais bien que son auteur ait continué à publier, aucun autre de ses romans ne semble avoir été traduit en français. Publié en langue originale en 1985, Jan, mon ami prend place dans la préhistoire de l’entrée des thèmes altersexuels en littérature jeunesse, et par rapport à l’époque, cette histoire d’amitié amoureuse et un tout petit peu sexuelle entre deux garçons dont l’un ressemble tant à une fille, à moins que ce soit le contraire, était tellement osée que cela justifie un « Isidor ». En effet, si vous consultez notre sélection, vous ne trouvez que deux ou trois livres de jeunesse — sans compter les livres pour adultes recatégorisés a posteriori — antérieurs à 1985. Les documents de l’auteur (voir site ci-dessus) nous apprennent que le roman était destiné à une collection alors récente « pour adolescents sur le seuil de la vie d’adulte », catégorie qui n’existait pas vraiment en France à l’époque. Jan, mon ami est un des plus beaux romans de la préadolescence, de l’amitié, de la découverte innocente de la monstruosité de la sexualité. Il a été traduit en 1995 par Alain Gnaedig.

Un schéma narratif original

Des flics avisent une bande d’ados et leur demandent s’ils reconnaissent un certain vélo. Le narrateur, Krille, est amené à répondre, en tant que meilleur ami de Jan, et sous couvert de l’enquête, dévide toute l’histoire de cette amitié, au sein de la petite bande et en dehors. Ses réticences scandent le récit, parce que Jan lui avait demandé de se méfier des flics. Les objets personnels que le flic exhibe les uns après les autres relancent les souvenirs. À mesure que les objets apparaissent, vides de la présence de Jan, l’émotion de Krille redouble, et cette tension ne cessera d’augmenter jusqu’à la terrible scène finale. Ce schéma narratif un tant soit peu artificiel a aussi ses inconvénients : un narrateur de 12 ans bouleversé par la disparition de son ami à qui il semble de plus en plus évident qu’il est arrivé quelque chose de grave, ne maîtrise pas l’économie du récit, et les trous et inconséquences dans sa narration ne seront jamais comblés, le lecteur restera avec ses interrogations. L’auteur s’en est expliqué dans cette lettre. Il s’agit d’une brillante tentative de focalisation interne sur un ado banal qui, du sein d’une famille bourgeoise sans problème, échoue à comprendre le mystère d’un enfant laissé en marge de l’existence. Il se trouve que les parents de cet ado, cette famille unie, ne posent jamais de question à ou sur cet enfant qu’ils accueillent à bras ouverts, mais un peu comme on recueillerait un chiot abandonné, idée mise en abîme par la fascination de Jan pour un cochon d’Inde qu’il découvre dans cette maison (cf. p. 244). Est-ce retenue, discrétion, politesse ? Est-ce indifférence, peur de mettre le doigt sur des secrets gênants ?

En tout cas, cette impossibilité du narrateur autant que de ses parents à plonger dans l’abîme que représente cet enfant sans famille, sans école et sans domicile, est allégorique de la faille qui nous sépare toujours du quart-monde. Oui, il y a les enfants qu’on reçoit à l’école, leurs parents, nos voisins, la société. Mais quid de ces enfants accrochés en grappe à leur mère loqueteuse faisant la manche sur les marches du métro ? De ces gamins de l’âge du collège qui zonent dans la rue pendant que les autres sont en cours ? Nous posons-nous à leur propos plus de questions que Krille ou que ses parents ? Et si nous nous les posons, les leur posons-nous ? Et puis sans parler du quart-monde, ne sommes-nous pas confrontés chaque jour, face à un ami, un parent, un voisin, un collègue, à l’alternative de poser ou de ne pas poser une question ? [1] Qui pose une question ne doit pas craindre d’avoir une réponse. Le récit est parsemé de formules révélatrices, du type « Mais je fis comme si je n’entendais pas » (p. 152).

Un héros mystérieux

Bref, on ne va pas raconter l’histoire, on se concentrera sur les aspects « altersexuels ». Krille est le seul de la petite bande à fréquenter une école dure mais prestigieuse, avec des profs traités de « vieux débris » (p. 6), qui nous vaudront des pages truculentes. Il retrouve les copains de façon informelle, et la bande se délite plus ou moins au fil du récit — fracture sociale. Jan s’est imposé dans la bande un jour par hasard, malgré sa petite taille. Tout le monde le prend pour une fille avec sa tignasse rousse et ses taches de rousseur. Jan compense sa gracilité par diverses qualités qu’on dira viriles : sa maîtrise stupéfiante du pilotage, de la réparation et de l’entretien des vélos, et la hargne avec laquelle il se bat, compensant sa faiblesse constitutive par la rage de vaincre (cf. p. 71). Jan est donc accueilli par les parents de Krille, et Krille tente de comprendre le mystère de la vie de son ami sans poser de questions, mais en collant les morceaux d’un puzzle qu’il assemble au hasard. Un soir, il suit Jan sans se faire voir jusqu’à ce qu’il prend pour son domicile, une boutique crasseuse ; il comprend au fur et à mesure ce que ses parents semblent avoir compris de suite (on s’en rend compte implicitement par le fait qu’ils ne posent jamais de questions) : Jan n’a pas de famille. Jan laisse échapper parfois d’infimes indices. Il y a un type dans cette boutique qui lui donne des trucs, en échange de « petits services » dont on craindra de connaître la nature. Et le narrateur et ses parents n’ont-ils pas, eux aussi, craint de connaître la nature de ces « petits services » ? On découvre également que Jan n’a pas la moindre idée de ce que peut être Jésus : « Cette histoire, c’est un truc à vous, une tradition familiale, ou bien ? » (p. 166). Jan n’a donc jamais mis les pieds dans une école. Ah oui, l’histoire est censée se passer en 1954, époque où l’auteur avait l’âge de son héros, ce qui justifie peut-être cette indifférence.

Une amitié amoureuse

Krille est fasciné dès le début par la ressemblance de Jan avec « Fifi Brindacier » (saviez-vous que c’était une héroïne de littérature jeunesse suédoise, dont les aventures ont été récemment traduites par le même traducteur ?) La question du sexe de Jan et de son rapport à la sexualité est souvent posée. Par rapport aux histoires cochonnes qui circulent dans la bande, Jan se met en marge : « Du reste, c’est la seule fois où Jan a parlé de zizi » (p. 9). À la piscine, Jan trouve tous les prétextes pour ne pas y aller. Il faut dire que la tradition est de quitter son maillot de bain au sauna par hygiène (eh oui, la Suède de 1954 était en avance sur la France de 2009, où l’usage est toujours de se doucher habillé !) ce qui fait traiter de « pédé » le maître nageur qui engueule les ados qui gardent leur maillot (p. 21). C’est « à cause de sa tête de fille » que Jan relève de dangereux défis. À l’occasion d’un de ces défis, le narrateur prend peur et se rend compte que « J’en étais arrivé au point où j’aimais tellement Jan qu’il constituait une partie de moi-même » (p. 75). Jan refuse l’âge : « Je n’ai pas d’âge et je n’en aurai jamais. C’est pourquoi j’ai l’intention de ne jamais fêter d’anniversaire » (p. 114). Et puis Jan disparaît sans prévenir ou en prévenant, pendant plusieurs semaines, puis réapparaît sans explication. Une fois, il reparaît en piteux état, et demande l’hospitalité. Malgré les traces de coups, les parents du narrateur ne feront rien de spécial que d’accueillir ce cochon d’Inde amélioré pour distraire leur fils.

L’émotion grandit au fil des scènes entre les deux amis, manifestée par des pleurs, des gestes de consolation. Lors de la plus longue absence de Jan, tout un été, un leitmotiv berce le récit de sa tristesse : « Mais j’étais toujours malade de l’absence de Jan » (p. 201). Parallèlement, les journaux évoquent quelques meurtres sexuels sur mineurs, et c’est par ce biais que Krille semble découvrir l’existence de la sexualité (cf. p. 206) ; mais ça n’empêche pas ses parents de le laisser sortir seul et tard. Krille est désormais sensible à « ce mélange d’asphalte et de résine, de goudron et de sapin, cette odeur que Jan laissait derrière lui dans ma chambre » (p. 216). Une scène d’anthologie nous montre comme un centaure les deux amis chevauchant le même vélo, suite à une crevaison : « et mes genoux frottaient comme des pistons contre ses flancs » (p. 259/260). C’est le récit de leur dernière nuit, une excursion de deux jours autorisée par les parents de Krille. Il fait froid, et les deux amis se serrent pour avoir plus chaud dans la cabane secrète de Jan : « l’odeur de goudron et de sapin emplit de nouveau mes narines. J’étais transporté dans un autre monde et je sentis mon zob durcir et grandir. […] Jan dut le remarquer mais il ne dit rien et je lui en sus gré » (p. 274). Les gestes de tendresse se multiplient, on échange un bracelet avec l’initiale de l’autre, mais encore une fois, alors que Jan est sur le point de révéler son grand secret, Krille botte en touche (p. 292). Quand il découvrira la vérité par une vision qu’on suppose horrible en compagnie des flics, il perd les pédales de sa narration, et cela donne un paragraphe chaotique, où la typographie alterne des caractères gras et maigres. Quant aux révélations finales, elles sont données en filigrane, et l’on est tenté de relire le récit en arrière pour réexaminer les indices distillés au fil des pages.
Souhaitons que Gallimard réédite bientôt ce chef d’œuvre !

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- On confrontera ce roman avec deux livres plus récents du domaine nordique, dont l’action est plus contemporaine, et témoigne d’une violence accrue des rapports entre ados dans le cadre scolaire : On est forcément très gentil quand on est très costaud, de Dag Johan Haugerud et Un Ovni entre en scène, de Jonas Gardell.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site en français avec de nombreux documents de l’auteur


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[1Je pense au compositeur Erik Satie, dont les amis découvrirent à sa mort sa grande pauvreté. Il n’invitait personne à entrer dans son studio, apprend-on. Question philo du jour : l’amitié doit-elle nous pousser à forcer la porte d’un ami ?