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Psychodrame familial, pour les 3e et le Lycée.

L’Étranger de la famille, d’Olivier Lebleu

H&O Éditions, 2001, 128 p., 11 €.

mercredi 14 avril 2010, par Lionel Labosse

Voilà encore un livre assez ancien qui avait échappé à notre bibliographie. Il est temps de le resituer à la place qu’il mérite, car il n’a pas pris une ride, contrairement à certains romans récents qui confondent littérature et bons sentiments et comblent les regrets de certains éditeurs de n’avoir pas eu le courage d’aborder le thème de l’homosexualité quand il posait encore problème… Pas de bons sentiments, donc, dans ce roman, pas de gentil homo et de méchants hétéros, mais une famille au prise avec ses secrets, ses non-dits, ses tensions délétères, qui va voir une fête de famille transformée en apocalypse, c’est-à-dire révélation. Il n’est pas étonnant que ce roman au ton très juste n’ait pas été édité en collection jeunesse à l’époque : il était trop en avance non pas sur son temps, mais sur le temps rétracté d’un milieu sclérosé par la loi de 1949.

Résumé

Benoît se rend sans son amant David à un repas de famille pour les cinquante ans de son père. David, qui ne supporte plus les faux-fuyants de Benoît, lui pose une sorte d’ultimatum : soit il fait son coming out, soit c’est « le dernier week-end » (p. 45). Benoît « se sent comme un étranger en visite, un terroriste contemplant une première et dernière fois, avec une nostalgie usurpée, les lieux qu’il va dynamiter » (p. 21). En fait, si Benoît se plie bien à l’exercice imposé, la dynamite va agir comme un détonateur et libérer une réaction en chaîne de révélations sur le passé des parents, Odile et Claude, et sur les relations de couple des trois autres enfants, Muriel, Fabienne, Denis, et de leurs compagnon, compagne ou conjoint. Du coup, la bombe de Benoît s’en trouve relativisée, et son homosexualité de fait anecdotique ; sa révélation, dont les uns et les autres se doutaient plus ou moins, n’entraîne que quelques vagues et un sursaut de sincérité dans une famille qui en avait besoin, avec des scènes de coming out (Benoît le préfère individualisé, donc répété) réalistes et peu surprenantes. L’homophobie, si homophobie il y a, de Jacques, le compagnon de Fabienne, ou de Denis, le frère de Benoît, n’est qu’une sorte de jalousie pour le premier, qu’un malentendu pour le second, dû surtout au manque de confiance de Benoît qui avait eu bien tort d’avoir peur de se déclarer. Ses récriminations contre son frère tiennent en grande partie de la pétition de principe, ce qui écarte la facilité de la dénonciation univoque de l’homophobie, travers dans lequel tombent encore beaucoup de livres destinés aux jeunes.

Mon avis

C’est d’abord le style qui accroche dans L’étranger de la famille. Une écriture théâtrale, comme dans Passer la nuit, ou cinématographique, avec de courtes séquences qui s’enchaînent sans prévenir sur le dialogue, sur le décor, de façon parfois déroutante. Vu le nombre de personnages, il m’est souvent arrivé de ne pas être sûr de qui il était question. On trouve plusieurs doubles dialogues, où le personnage parle au téléphone et en même temps à un personnage en face de lui, ce qui là aussi est difficile à suivre. Quelques rares saillies érotiques parsèment le récit, qui aujourd’hui ne devraient plus choquer que les professionnels de l’indignation : « C’est elle qui lui a demandé de ne plus rien porter, ni slip ni caleçon, elle veut deviner son sexe, le sentir toujours à porter de main et de bouche. » (p. 13). L’auteur use avec parcimonie des figures de rhétorique : attelage (« Claude trottine sur place, fait le tour du tapis et s’arrête enfin, au bord du canapé et de l’apoplexie. », p. 17) ; tmèse (« — C’est très, concède le frère, généreux de ta part. », p. 113), etc.
J’ai été plus particulièrement touché par ce récit sans doute imprégné de souvenirs personnels, car l’auteur est de ma génération ; de nombreux motifs me sont familiers, à commencer par celui du père qui n’a jamais parlé de la guerre d’Algérie, et qui va enfin évoquer un souvenir douloureux. Jusqu’à certains détails qui m’amusent : pour moi, l’humanité se divise en deux catégories, ceux qui se brossent les dents avant les repas, et ceux qui se brossent après ; la famille de ce livre semble appartenir à la première catégorie, alors que je penche pour la deuxième ! (« La biscotte craquette à peine entre les dents brossées de frais », p. 45). La leçon du roman n’est pas tant d’accuser d’irréductibles homophobes que d’encourager la communication dans le cadre familial. C’est un regret du père : « C’est comme une tache originelle que je vous ai transmise. Une maladie génétique. De parler trop, ou jamais assez. » (p. 116). On n’est pas étonné que, dix ans après ce roman, Olivier Lebleu ait écrit un documentaire sur la psychogénéalogie.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Voir la fiche de l’auteur sur le Site du prix Chronos.
- Voir le roman suivant du même auteur : Passer la nuit.
- L’illustration de couverture est l’œuvre du talentueux Narcisse Davim, dont on peut acheter une œuvre. Chouette !

Lionel Labosse


Voir en ligne : Résidence d’auteur Olivier Lebleu en 2010


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Messages

  • Merci, Lionel, pour ta sensibilité et ta pertinence. L’Étranger… est toujours une des meilleures ventes des romans d’H&0 chaque année depuis sa sortie, ce qui me ravit et m’émeut. Je ne voulais, en effet, pas faire de ce livre le plaidoyer habituel. D’abord, parce que je souhaitais rester fidèle à une vérité, la mienne, celle de ma vraie famille, qui fut troublée, perturbée par cette révélation (j’avais à peu près l’âge du héros) mais se montra remarquablement compréhensive et jamais ne me rejeta. D’autre part, parce que je voulais poser l’homophobie comme n’importe quel autre résultat d’un processus psychologique bien connu : ignorance > rejet > agression. Même principe vis-à-vis des femmes (misogynie), des étrangers (xénophobie), des Juifs (antisémitisme), etc. En tant qu’enseignant, j’ai pu constater l’impact pédagogique de placer toutes ces formes de « haines » sur le même plan. Cela permet de les relativiser toutes et de les démystifier. En famille comme en société, tout est affaire de communication et de sincérité. Et surtout, ne pas projeter sur autrui nos craintes, nos frustrations, nos colères. Nous sommes toujours « l’étranger » de l’autre. Merci Camus. Et le plus « étranger » de nous n’est pas toujours celui qu’on croit.

    PS : En marge de ma « résidence », j’interviendrai le 5 mars 2010 à 18h30 au Centre gay et lesbien de Nantes, pour une lecture-rencontre autour de l’Étranger de la famille, suivie d’un débat. Cela dans le cadre du mois de la Lutte contre toute les formes de discriminations, organisé par la FAL sur Nantes.

    Voir en ligne : Résidence d’auteur Olivier Lebleu en 2010