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Toutes les ressources pour les jeunes contre l’homophobie, pour éducateurs

Les jeunes face aux discriminations liées à l’orientation sexuelle et au genre : agir contre les LGBT-phobies, sous la direction de Cécile Chartrain

Cahiers de l’action n°40, INJEP, 2013, 120 p., 13 €.

samedi 26 juillet 2014, par Lionel Labosse

L’Institut National de la Jeunesse et de l’Éducation Populaire (INJEP) est un établissement public. Ce « Cahier de l’action » consacré à une photographie des ressources contre les « LGBT-phobies » a le grand avantage de faire le point de tout ce qui existe en France, en Europe et même au Canada, à destination de la jeunesse, que ce soit dans le domaine de l’éducation scolaire ou dans tous les autres domaines de l’éducation populaire (en ce qui concerne l’éducation, en juin 2013, Michel Teychenné avait publié un rapport officiel consacré aux discriminations homophobes à l’École). Le dossier est coordonné par Cécile Chartrain, docteure en science politique qui a consacré une thèse « aux jeunes et aux mutations de l’engagement dans la lutte contre le sida ». Retenons une citation qui peut nous servir de devise : « Nommer, rendre visible, c’est en effet déjà faire exister, et les acteurs de terrain engagés dans les actions de sensibilisation nous enseignent que c’est d’abord en prenant l’initiative de susciter le débat sur ce sujet, quitte à laisser s’exprimer dans un premier temps les préjugés et les crispations, que l’on peut avancer vers des attitudes plus tolérantes ».

La préface d’Angélica Trindade-Chadeau, directrice de la collection, pose une bonne question : « ne devrait-on pas envisager au-delà d’une éducation contre l’homophobie une éducation non homophobe ? ». Elle raconte les mésaventures d’un « kit dédié à la lutte contre l’homophobie » au Brésil, qui, à l’instar des remous engendrés en France par certaines actions voyantes, montre que l’action anti-homophobe n’est pas neutre.

Un ouvrage militant

L’introduction de Cécile Chartrain ne s’interdit pas un discours militant, ce qui peut étonner dans ce cadre institutionnel : « Cependant, le droit français […] semble toujours consacrer la suprématie de l’hétérosexualité exclusive sur les autres orientations et comportements sexuels ». Ce militantisme prend parfois une tournure partisane : « La lutte contre l’homophobie a pris un tournant décisif avec l’élection de François Hollande » (p. 56). On a droit aussi à la tarte à la crème du « culte de « l’universalisme à la française » » (p. 12), qui semble tout droit sorti d’un livre d’Marie-Hélène Bourcier ! La parole est donnée en tête d’ouvrage à d’autres chercheurs-militants. Je relève sous la plume d’Arnaud Lerch, cette formule : « l’agitation du chiffon rouge de la procréation médicalement assistée et de la gestation pour autrui (pourtant toutes deux absentes du projet législatif) » (p. 18). Or si absentes du projet, ces innovations ont bien été réclamées par des militants selon le réflexe de la surenchère, et en ce qui concerne la PMA, inscrite en toutes lettres dans un projet d’amendement débattu au sein du groupe PS par Bruno Le Roux, en octobre 2012 ; il a donc bien fallu en débattre dans le cadre parlementaire et dans la presse, ce qui est un fonctionnement démocratique normal ! On relève dans plusieurs articles la formule langue de bois « les opposants actifs à l’égalité des droits » (p. 18, par exemple), typique d’un discours militant et non scientifique [1]. L’hypertrophie des chiffres les plus pessimistes est la règle, que ce soit pour les statistiques du VIH ou de l’homophobie. Ainsi, entre le début et la fin d’un même article, on passe de « 29 meurtres homophobes avérés en 10 ans » (p. 21) à « L’homophobie a tué, elle continue de tuer des dizaines de personnes en France chaque année » (p. 25). Certes, il est sans doute question non seulement des meurtres mais aussi des suicides plus ou moins liés à l’homophobie, mais on sent la volonté de hausser les chiffres pour attirer la commisération qui rime si bien avec subventions. Le chapitre consacré à « L’impact de l’homophobie sur la santé des jeunes homosexuel.le.s » fait état d’une réalité 100 % négative, comme nous l’avons déjà regretté dans maints ouvrages. Je n’y reviendrai pas ; je voudrais juste rappeler que ma génération, qui a connu les débuts du VIH, mortel à l’époque, en même temps que l’invisibilité de l’homosexualité et l’absence même du mot « homophobie » pour s’en plaindre, arrivait à être gaie et à aimer vivre. La génération actuelle, qui ne connaît du VIH que l’affection chronique, qui est née avec le PACS et une affirmation altersexuelle tous azimuts, qui a parfois eu la chance que ses enseignants commencent à lui parler d’altersexualité, lui donnent à lire des romans jeunesse avec des personnages homos, cette génération ne cesse de s’apitoyer sur elle-même et de se plaindre que tout va mal… On trouve d’ailleurs à la p. 80 un encadré consacré à une entrevue de Didier Éribon, qui est une des sources de ce pessimisme irrémédiable de notre communauté, avec sa fameuse et fumeuse théorie selon laquelle « l’instant fatal de la rencontre avec l’injure […] est tout à fait décisif, constitutif même, dans la vie de tout gay ».

« LGBT », « diversité sexuelle » ou « altersexualité » ?

Nous sommes à une époque d’hésitation terminologique. L’acronyme « LGBT » a été intégré au titre de l’ouvrage, alors qu’à l’intérieur des articles on utilise parfois des rallonges comme « LGBTI » (p. 96), tout en éprouvant le besoin de redéployer à de nombreuses reprises (jusqu’en page 91 par exemple) le contenu de ces 4 initiales (lesbienne, gay, bi, trans), signe que l’acronyme continue à ne pas être transparent. Malgré cette volonté d’afficher le « T » de « transgenres » et le « B » de bisexuel, on se limite la plupart du temps à « homophobie » ; mieux, un « point de vue » de trois pages consacré à la « prévention de la transphobie » se trouve malencontreusement inclus dans le chapitre sur « L’impact de l’homophobie sur la santé des jeunes homosexuel.le.s », dont le titre se trouve dupliqué en en-tête de chacune de ces trois pages (pp. 33 à 35), lapsus révélateur ! Si l’on voulait absolument un adjectif, ne pouvait-on pas utiliser « des jeunes altersexuel.le.s » ?
En dehors de la mention du site altersexualite.com, les mots « altersexuel / altersexualité » ne sont jamais utilisés, y compris dans l’entrevue finale de Line Chamberland, professeure en « diversité sexuelle » au département de sexologie de l’université du Québec. En revanche, cette notion de « diversité sexuelle » est utilisée plusieurs fois (« diversité des sexualités », p. 57) ; p. 71 sq., ce qui nous semble un point très positif. Nous avions milité en vain, en 2007 pour l’utilisation de cette expression lors du colloque du 16 mai 2007, et avions seulement obtenu la mention « contre l’homophobie et pour la diversité par l’éducation », mais pas la « diversité sexuelle », notion qui était déjà courante au Canada. Réjouissons-nous que l’idée fasse son chemin ! Mais il est difficile pour le commun des mortels de suivre l’évolution en temps réel de la terminologie. C’est ainsi que dans cet ouvrage qui s’adresse au grand public, j’ai vu apparaître pour la première fois, le sigle « Ft* » / « Mt* » en lieu et place de « FtM » / « MtF », une initiative d’OUTrans, pour insister sur le fait que la personne trans veut quitter un stéréotype, mais pas forcément entrer dans un autre (si j’ai bien compris la note de la p. 35). On veut bien, mais déjà que le sigle « LGBT » a besoin d’être réexpliqué à chaque emploi, comment peut-on espérer que des gens déjà très informés qui avaient commencé à s’habituer à ne plus parler de « transsexuelles », mais de « MtF », doivent à nouveau se considérer comme has-been à peine avaient-ils réussi à se faire à ce nouveau mot ? Et comment prononce-t-on à voix haute les sigles « Ft* » / « Mt* » sans tomber dans le ridicule ?

Enfin du positif !

C’est assez ronchonner pour un document somme toute très utile et intéressant ! Il faut attendre la page 39 pour qu’enfin apparaissent des signes d’espoir. Ainsi, dans le témoignage de « Chloé », remarque-t-on que face au désarroi de la jeune lycéenne en butte aux insultes de quelques camarades en classe et sur les réseaux sociaux, l’assistante sociale et une enseignante ont pris les choses en main (p. 39). « Dans les grandes villes françaises, il n’est plus si rare de voir les jeunes filles ou même des garçons s’embrasser dans la rue » (p. 41). Pas que dans les villes, mais partout, du moins dans l’hexagone, si l’on en croit le film de Sébastien Lifshitz, Les Invisibles. On note « le rôle des associations communautaires », notamment les associations étudiantes, qui permettent à la fois sociabilité, rencontres, et militantisme. On souligne l’intérêt de la drague sur Internet, qui évite les « situations inconfortables » de la drague directe si l’on fait erreur sur la personne (p. 45). Cela n’empêche pas les mauvaises nouvelles, mais dans ce cadre plus équilibré, on y prête un œil plus attentif. Ainsi du chiffre : « jusqu’à 40 % des jeunes en fugue ou sans-abri aux États-Unis seraient LGBT » [2]. Les pages consacrées à l’association Le Refuge sont très documentées, et là aussi, montrent plutôt une voie d’espoir que d’auto-flagellation ! On relève une petite approximation en p. 56 : on fait remonter à la circulaire de 2008 « pour la première fois une mention du rôle de l’école en matière de lutte contre l’homophobie ». On trouvera dans notre chronologie que le mot « homophobie » était déjà utilisé dans la circulaire Lang de 2001 confirmée par la circulaire du 17-2-2003 sur l’éducation à la sexualité, ce qui nous a permis de mener des projets ambitieux en classe bien avant 2008 ! Un encadré est d’ailleurs consacré à un point de vue positif de votre serviteur : « aborder l’homosexualité dans le cadre des programmes scolaires, c’est possible ! », où est développé l’exemple de Zazie dans le métro [3]. Les statistiques d’interventions d’associations LGBT sont utiles pour donner un ordre de grandeur : elles toucheraient 30000 élèves par an sur 5,6 millions dans le secondaire, contre 300000 pour le planning familial et 140000 pour le CRIPS dans la seule région IDF (p. 60). Le témoignage de Sylvie Gras révèle une évolution que l’on pouvait prévoir inéluctable il y a quelques années, sur la question du coming out des intervenants associatifs. En effet, contrairement à la règle appliquée naguère par la plupart des associations sauf SOS Homophobie et le MAG, en s’appuyant sur le témoignage de Sylvie Gras, Cécile Chartrain estime que « Dans certains cas, le témoignage apparaît comme un recours quasi nécessaire pour créer un déclic » (p. 66). Suit une réflexion de bon sens, qui aurait pu être appliquée par les auteurs des contributions du début de ce numéro : « La mise en place du témoignage comporte toutefois quelques difficultés, par exemple lorsque les témoins […] véhiculent une représentation sombre du vécu de l’homosexualité et de son acceptation par l’entourage » (p. 66). Eh oui, quand on s’adresse à des jeunes, efforçons-nous de voir les demi-verres plutôt à moitié pleins que vides !
Les ressources éducatives extérieures au monde scolaire sont sérieusement inventoriées, à commencer par le CRIPS, et son lieu d’accueil CyberCRIPS, mais aussi les centres qu’il a inspirés, comme Tête-à-Tête au centre commercial de Rosny-sous-Bois (un lieu où je traînais souvent quand j’étais môme, et où j’aurais bien aimé à l’époque trouvé ce genre de structure). Le monde du sport n’est pas en reste, et le bilan mitigé laisse place à de belles perspectives comme le travail de l’association « Les Dégommeuses », malgré les difficultés dans ce monde macho ! Idem dans le monde de l’art (pour les jeunes), avec le travail des MJC, notamment l’expérience Place des Mythos à Ris-Orangis.

Perspectives optimistes et ressources

Les perspectives dégagées par Cécile Chartrain en fin de volume restent dans le registre optimiste et volontariste : « Nommer, rendre visible, c’est en effet déjà faire exister, et les acteurs de terrain engagés dans les actions de sensibilisation nous enseignent que c’est d’abord en prenant l’initiative de susciter le débat sur ce sujet, quitte à laisser s’exprimer dans un premier temps les préjugés et les crispations, que l’on peut avancer vers des attitudes plus tolérantes » (p. 92). On note un surcroit d’homophobie avec le débat sur le mariage gay ; par exemple un témoignage de SOS homophobie signale un « petit papier » ramassé lors d’une intervention avec cette phrase « Pourquoi on surprotège les homosexuels ? » (p. 93) [4]. Un éloge de la Suède et du Royaume-Uni dans le domaine de la lutte contre les discriminations dans l’éducation (p. 97) me laisse dubitatif. On se souvient que la « Clause 28 » n’a été abolie qu’en 2003, et l’on doute qu’en dix ans le retard ait été comblé, fût-ce par des lois. Quant à la Suède, j’ai déjà dit ce que je pensais de ce prétendu paradis altersexuel dans cet article.

Ressources signalées dans ce numéro, que nous n’avons pas encore répertoriées
- « Jeune et homo sous le regard des autres » : DVD de 5 courts métrages avec livret d’accompagnement (En colo ; Baskets et maths ; Les incroyables aventures de Fusion Man ; Pauline ; Omar). Ces courts ont été réalisés à l’occasion d’un concours de scénarios lancé en 2008.
- la Clé 3D anti-discriminations du CRIPS.
- Genrimages, un site éducatif du centre audiovisuel Simone de Beauvoir.
- « Des crayons pour lutter contre l’homophobie », avec le projet 17 mai de BD contre l’homophobie.


Extrait de cet ouvrage
Lionel Labosse, professeur de français dans un lycée de Saint-Ouen et rédacteur en chef du site internet altersexualite.com, explique en s’appuyant sur son exemple personnel, que rien n’empêche un professeur d’aborder le thème de l’homosexualité en cours.

« Aborder l’homosexualité dans le cadre des programmes scolaires, c’est possible ! »
Actuellement, Zazie dans le métro et Lorenzaccio sont deux œuvres au programme de terminale littéraire, dont il est possible de proposer aux jeunes une analyse renouvelée, au moins en ne taisant pas leur dimension homosexuelle. Prenons l’exemple de Zazie dans le métro. Ce roman paru en 1959 et l’adaptation cinématographique de Louis Malle en 1960 sont au programme de terminale littéraire du bac 2013. Il est impossible de les étudier sans prendre en compte la question de l’homosexualité qui est au centre du récit. Et les connaissances en histoire de l’homosexualité éclairent le contexte. Le personnage de Gabriel est ambigu, c’est un colosse mais il est « danseuse de charme » dans un cabaret. Son épouse, Marceline, se révèle être Marcel à la fin du roman. Or Zazie cherche à savoir s’il est « hormosessuel ». Ce mot est très intéressant et fort moderne, car il confond homosexualité et transgenre, avec l’évocation des hormones, qui dans le contexte des années 1950, faisaient penser à la transsexualité. De plus, si Zazie est confiée à son oncle par sa mère, c’est parce que celui-ci, de par ses mœurs, présenterait une sûreté, car la mère craignait que la fillette ne « se fasse violer par toute la famille ». Dans le contexte du vote de l’amendement Mirguet (juillet 1960), on voit que Queneau met à distance l’amalgame pédophilie / homosexualité qui présidait au débat de cet amendement assimilant l’homosexualité à un « fléau social ». En outre, ce roman a longtemps constitué pour les éditions Gallimard une façon de détourner la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. L’éditeur proposait le livre dans la collection Folio junior en le recommandant « à partir de 9 ans », alors que c’est un livre dont l’écriture est complexe, à une époque où cette loi empêchait quasiment d’aborder l’homosexualité dans un bouquin publié en collection jeunesse, puisqu’il était interdit de présenter sous un jour favorable la « débauche », et qu’à l’époque, l’homosexualité était considérée comme une « débauche ». »

Lionel Labosse


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[1Votre serviteur a fait partie du petit nombre d’opposants au mariage gay, et non pas à la tarte à la crème de l’égalité des droits, et nous avons été censurés au sein même de la communauté gay avant de l’être dans l’ensemble des médias.

[2On trouve confirmation de ce chiffre dans plusieurs articles sur Internet, même dans ce livre : Street Kids : The Lives of Runaway and Thrownaway Teens, de R. Barri Flowers.

[3Il est amusant, sinon significatif, de constater que l’auteure de ce document a réussi à contacter les vétérans du militantisme contre l’homophobie dans l’éducation en France que sont Philippe Clauzard ou moi-même, exploit qui a été impossible à Michel Teychenné, auteur du récent rapport officiel…

[4Je signale dans cet article que j’avais déjà entendu cette formule en 2010, bien avant le débat sur le mariage ; il s’agit pour moi d’une question de concurrence des minorités.