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Des siècles d’inégalité : comment la tendance se renverse.

Égalité entre les sexes : cours de BTS 1re année

Pour un féminisme androphile

samedi 11 juillet 2020, par Lionel Labosse

Nous nous pencherons aujourd’hui sur une espèce animale faible et menacée : la femme. La tendance actuelle d’un certain féminisme à la mode est déprimante, à l’instar de l’écologisme, du gauchisme ou même de la cause homosexuelle, comme j’ai pu le constater lorsque j’ai publié un livre pour un « contrat universel » contre le mariage gay ». Sandra Muller, Adele Haenel ou Greta Thunberg sont au féminisme ou à l’écologie ce que Christine Angot est à la littérature, mais les média mainstream nous matraquent leur présence aussi nuisible qu’inopportune. Cependant, ces anti-modèles ne doivent pas nous détourner d’un féminisme progressiste qui n’ait pas besoin pour se justifier de la « haine des hommes et de la sexualité » (citation de la tribune du Monde, le 9 janvier 2018, cf. infra). Comme l’écrivent les avocates féministes : « la surenchère oratoire, et la déraison dont elle témoigne, ne peuvent conduire qu’au discrédit de justes causes » (citation de la tribune du Monde, le 8 mars 2020, cf. infra). Voici quelques éléments de cours rassemblés pour les étudiant(e)s en 1re année de BTS. Cet article porte symboliquement le n° 1000 sur votre site préféré, au bout de 13 années d’existence. Il est dédié à toutes les mères et à toutes les non-mères, à l’occasion de la fête des mères 2020. Un dernier conseil, Mesdames : si vous avez une fille c mais pas encore protégée par un(e) conjoint(e), cadenassez-la, car c’est trop dangereux dehors tant que des harceleurs de l’acabit de l’ignoble Giscard d’Estaing circulent en toute impunité… Mais que fait Marlène Schiappa !

1. Corpus pour une synthèse

Document 1 : « L’homme décide, la femme s’efface » (Classiques & Cie BTS 1re année, Hatier, Johan Faerber, 2016, p. 37).
Entretien de Catherine Portevin avec Pierre Bourdieu (1930-2002), 22 juillet 1998. Bourdieu s’interroge dans La Domination masculine sur les causes profondes des inégalités entre hommes et femmes. Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Télérama, le sociologue fait un parallèle avec les rites de la société kabyle d’Afrique du Nord : il met ainsi en évidence le caractère universel de la répartition inéquitable des rôles entre les sexes.
Télérama : Pourquoi ce détour par la société kabyle pour analyser la domination masculine dans nos sociétés ? Et qu’est-ce que le paysan kabyle nous révèle de nous-mêmes ?
Pierre Bourdieu : Ce problème du rapport entre les sexes nous est tellement intime que l’on ne peut pas l’analyser par le seul retour réflexif sur soi-même. Sauf capacités exceptionnelles, une femme ou un homme ont beaucoup de mal à accéder à la connaissance de la féminité ou de la masculinité, justement parce que c’est consubstantiel à ce qu’ils sont. C’est pourquoi j’ai jugé indispensable ce détour par la société kabyle, apparemment très éloignée, en réalité très proche. Je l’ai étudiée longuement naguère, du dehors et avec beaucoup de sympathie. J’ai pu en reconstituer le mode de pensée. Mode de pensée qui est encore présent en nous. Par exemple, pour les rites de fécondité, on cuisine des aliments qui gonflent. On les retrouve en Kabylie, pour les fêtes de mariage, de circoncision ou pour l’ouverture des labours. Et, dans mon enfance, à mardi gras, on faisait des beignets, c’est-à-dire des choses qui gonflent : comme le ventre de la femme ou le grain en gestation dans la terre, mais aussi comme le phallus, signe de la puissance fécondante masculine. Cette civilisation méditerranéenne est très vivante chez tous les hommes… et chez toutes les femmes ! Car les structures de pensée dominantes s’imposent aussi aux dominés.
Télérama : c’est en pensant aux Kabyles que, par exemple vous vous êtes souvenu de la façon dont on tuait le cochon dans votre Béarn natal. Pourriez-vous raconter ?
P. B. : Dans la cérémonie – car c’en était une – de la mort du cochon, les hommes avaient un rôle bref, spectaculaire, ostentatoire : ils poursuivaient le cochon, ils portaient le coup de couteau, ça criait, le cochon gueulait, le sang coulait… Et puis après, les hommes se reposaient, jouaient aux cartes pendant deux jours tandis que les femmes s’affairaient à découper, fabriquer les boudins, les saucisses, les saucissons, les jambons. Comme en Kabylie, pour la cueillette des olives l’homme arrive avec une grande gaule, symbole masculin, d’accord, mais surtout il frappe les branches, acte bref, masculin, ça dure dix minutes, et ensuite la femme et les enfants ramassent les olives sous le soleil des journées entières. De cette opposition entre le haut et le bas, le spectaculaire et le minutieux découlent des tas de préjugés. On dira que les femmes aiment les petites tâches, qu’elles aiment se baisser, se courber, qu’elles sont aussi un peu mesquines. On fait comme si elles aimaient ce qu’elles sont condamnées à faire ; et, d’ailleurs, elles finissent par l’aimer puisqu’elles ne connaissent pas autre chose.
Télérama : À quels gestes très contemporains associeriez-vous celui de l’homme qui tue le cochon ?
P. B. : Je le vois dans toutes les oppositions qui dessinent la division des sexes : le patron qui décide et la secrétaire qui assure le suivi, discontinu / continu, spectaculaire, éclatant, brillant / routinier, monotone, obscur… comme dit Verlaine « les travaux humbles et faciles » ! Les Kabyles disent « la femme se débat comme la mouche dans le petit-lait, personne ne la voit ». Dans nos sociétés, même dans l’espace domestique, les hommes sont sollicités pour prendre les grandes décisions, mais ces décisions sont préparées par les femmes. Nous avons pu observer qu’à l’occasion de l’achat d’une maison, dans tous les milieux, les hommes ne s’abaissent pas à se renseigner, ils laissent aux femmes le soin de poser les questions, de demander les prix, et si ça va, ça va, Si ça ne va pas, c’est elles qui ont tort. Par des milliers de petits détails de ce genre, les femmes s’effacent ou sont effacées, et cela d’autant plus qu’elles sont de milieu plus modeste. L’origine sociale redouble cet effet. C’est d’autant plus indécrottable que personne n’y met ni méchanceté ni mauvaise volonté.
Télérama : La masculinité fonctionnerait alors comme une noblesse ?
P. B. : Oui. Elle a toutes les propriétés de la noblesse. Tout ce que valorisent les Kabyles – le sens de l’honneur, le devoir de garder la face – sont les valeurs viriles de noblesse, d’excellence… […] On me dit souvent pessimiste. Non ! Je veux seulement montrer combien sont profondes les racines de l’opposition masculin / féminin. Elle est liée à toutes les oppositions fondamentales sur lesquelles reposent notre éthique (élevé / bas, droit / tordu, etc.) et notre esthétique (chaud / froid – on le dit des couleurs –, raide / souple, etc.). Regardez dans l’Université, la séparation entre les disciplines : les sciences dites dures sont du côté masculin. Et d’une femme qui fait des mathématiques on dit que ce n’est pas bon pour elle, que c’est « desséchant », ce qui veut dire aussi stérile, elle n’aura pas d’enfants, elle restera célibataire…

Document 2 : Anne Frintz, « Égalité homme-femme : mieux vaut que Maman travaille ! » (Classiques & Cie BTS 1re année, op. cit. p. 55)

Dans l’article suivant disponible sur le site de RFI, la journaliste Anne Frintz présente les résultats de l’étude de Kathleen McGinn sur l’évolution du rôle des hommes dans la société. L’une des principales avancées est la suivante : l’éducation fournie par les mères qui travaillent à leurs enfants modifie leur comportement à l’âge adulte. On voit apparaître de nouveaux modèles de parents.
[hommes-femmes : vers de nouveaux modèles parentaux]

Les filles dont les mères travaillent ont plus de chances, en général, d’avoir un emploi, d’occuper un poste à responsabilité et d’avoir un meilleur salaire que les filles de mères au foyer. Les garçons des « working moms », eux, seront souvent plus attentifs à leur famille et participeront plus aux tâches ménagères, selon une étude de la Harvard Business School, réalisée grâce aux données statistiques de 24 pays développés. La professeur Kathleen McGinn, l’une des auteurs, espère que les résultats de l’étude aideront à respecter et valoriser les choix de chacun, femmes et hommes, au travail comme au foyer.
« Cela ne devrait pas être surprenant pour la plupart des gens qu’une fille qui a vu sa mère travailler fasse de même, mieux encore et que cela soit normal pour elle d’accéder à des postes à responsabilités. Mais ce n’est pas toujours le cas. Cette étude est importante par rapport aux discours visant à culpabiliser les mères qui travaillent. Elle prouve que les mères qui travaillent ne blessent pas leurs enfants », explique la professeur Kathleen McGinn de la Harvard Business School, auteur de l’étude « Mums the Word ! Cross-national Effects of Maternal Employment on Gender Inequalities at Work and at Home » (Les effets transnationaux de l’emploi maternel sur les inégalités de genre au travail et au foyer), rendue publique en mai 2015, cosignée par les chercheuses Mayra Ruiz Castro de la même école et Elizabeth Long Lingo du Worcester Polytechnic Institute.
Au contraire, les filles qui ont pour modèle une mère travaillant, même à temps partiel, ont 4,5 % de chances de plus d’exercer un emploi à l’âge adulte que les filles élevées par des mères au foyer. Ces dernières sont 25 % à accéder à des postes à responsabilité tandis que les filles des « working moms » sont 33 % à y parvenir. Aussi, les filles de femmes actives gagnent sensiblement plus que les autres. Les mères qui travaillent favorisent ainsi par leur action, et souvent sans le savoir, l’autonomie future de leurs filles, leur engagement dans la société… et donc une société plus égalitaire. « Les parents sont des modèles très importants. Une précédente étude montrait que les filles travaillaient à peu près le même nombre d’heures que leurs mères ou les amies de leurs mères », souligne Kathleen McGinn. […]
[Des hommes plus investis au foyer]
Si l’étude porte uniquement sur l’impact du travail des mères sur les devenirs des enfants, c’est parce qu’il n’existe pas de données statistiques concernant les pères et leur investissement au foyer (des modèles dits « non-traditionnels »). Mais la gent masculine n’est pas en reste. Ainsi l’analyse de données récoltées sur dix ans (de 2002 à 2012), dans 24 pays développés, dont une quinzaine d’Europe de l’Ouest, démontre que les garçons élevés par des mères actives, une fois adultes et pères, s’occupent plus des membres de leur famille et participent plus aux tâches ménagères. « Sûrement parce que les femmes qui travaillent veulent que leurs enfants s’investissent plus à la maison, les aident plus que ne le font ceux des femmes aux foyers. Mais ça, notre étude ne l’établit pas », précise Kathleen McGinn.
Corinne Fortier, anthropologue française spécialiste des questions de genre au Collège de France, douche vite l’enthousiasme qui pourrait naître quant au partage égalitaire des tâches ménagères. « Même si le garçon a aidé sa mère lorsqu’elle travaillait, et même s’il va, homme, partager les tâches ménagères avec sa compagne qui souvent travaille aussi et n’a pas tout son temps pour les tâches ménagères, les enquêtes montrent que les hommes passent toujours beaucoup moins d’heures que les femmes à ces travaux domestiques », assure l’universitaire. « Cela évolue doucement. Il faudra encore plusieurs générations pour que les hommes et les femmes soient égaux face à ça ! Et il en va de même pour l’éducation des enfants, à l’exception des pays du nord de l’Europe. La faute est partagée. Les hommes doivent occuper ces espaces, et les femmes leur laisser la place », préconise-t-elle.
[Les pays du nord de l’Europe à la pointe]
Les fils des « working moms » ne font pas obligatoirement de meilleures carrières que les autres. L’activité professionnelle des mères n’a presque pas d’incidence sur celles de leurs fils plus tard. « Ce que l’on attend traditionnellement des hommes dans la plupart des cultures européennes, c’est qu’ils ramènent de l’argent au foyer, et donc travaillent », commente Corinne Fortier.
Kathleen McGinn et ses consœurs ont classé les 24 pays dont les données ont été étudiées selon leur degré d’ouverture par rapport aux rôles traditionnels des femmes et des hommes. La Russie, le Chili et le Mexique sont les pays les plus conservateurs. Les États-Unis stagnent dans leur avancée pour l’égalité homme-femme. Et les pays du nord de l’Europe, la Norvège, la Suède, sont considérés les plus libéraux et les plus engagés, tout comme la France.

Document 3. Dares analyses, publication de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES), Décembre 2013, n° 79

« La répartition des hommes et des femmes par métiers »
Une baisse de la ségrégation depuis 30 ans.
Les femmes et les hommes n’exercent pas les mêmes métiers. Cette « ségrégation professionnelle », qui se réfère à la mesure d’une distance entre les répartitions des hommes et des femmes selon les métiers, peut être mesurée par l’indice de dissimilarité de Duncan et Duncan (ID). Selon celui-ci, en 2011 il faudrait qu’un peu plus de la moitié des femmes (ou des hommes) changent de métier pour aboutir à une répartition égalitaire des femmes et des hommes dans les différents métiers.
La ségrégation professionnelle entre les femmes et les hommes est plus importante pour les jeunes, les titulaires de CAP-BEP, les parents de trois enfants ou plus et les personnes de nationalité étrangère. Elle est également plus forte en province qu’en Île-de-France, dans le secteur privé que dans le secteur public.
Durant les trente dernières années, l’indice de ségrégation a diminué de 4 points en France, passant de 56 en 1983 à 52 en 2011. Cette évolution de la ségrégation est imputable à un nombre limité de métiers. Le recul de la part dans l’emploi de métiers très féminins tels que les agents d’entretien, les secrétaires et les ouvriers non qualifiés du textile et du cuir a fortement contribué à réduire la ségrégation au cours des trois dernières décennies. Le développement de la mixité dans des métiers très qualifiés comme les cadres de la fonction publique et les professionnels de l’information et de la communication a également participé à cette baisse. Au contraire, la croissance des métiers d’aide à la personne et de la santé, pour la plupart largement féminisés, a renforcé la ségrégation.
Sur les trois dernières décennies, le taux d’emploi des femmes de 15 à 64 ans a continûment augmenté, se rapprochant de celui des hommes : il a ainsi progressé de 51,4 % en 1983 à 59,7 % en 2011, tandis que celui des hommes a diminué de 75,4 % à 68,2 % sur la même période (graphique 1). En conséquence, la part des femmes dans la population en emploi est passée de 41,7 % en 1983 à 47,5 % en 2011. Cette évolution s’est faite en deux phases : du début des années 1980 au milieu des années 1990, le taux d’emploi des hommes a diminué sous l’effet conjugué de la montée du chômage, de l’allongement des études et de la moindre participation des seniors au marché du travail en raison de l’abaissement de l’âge moyen de la retraite et du recours à des dispositifs de cessation anticipée d’activité, alors que le taux d’emploi des femmes s’est accru. Dans une seconde phase, depuis le milieu des années 1990, le taux d’emploi des hommes est resté stable tandis que l’augmentation du taux d’emploi des femmes s’est accélérée.

Évolution du taux d’emploi des hommes et des femmes de 15 à 64 ans, Dares analyses.

Graphique 1
Évolution du taux d’emploi des hommes et des femmes de 15 à 64 ans
Champ : France métropolitaine.
Source : Insee, enquête Emploi (corrigée de la rupture de série liée au passage à l’enquête Emploi en continu en 2003) ; calculs Insee.

Document 4. Affiche de recrutement de l’armée de terre (2018) « Je suis tournée vers les autres, et vers mon avenir ». Vaimiti, élève sous-officier.

Vaimiti, élève Sous-Officier.

J’ajoute en lien avec ce corpus (l’interview de Bourdieu notamment) deux extraits de L’Art de perdre, d’Alice Zeniter (Flammarion, 2017) :

Extrait 1 : Dans les années 1950, en Kabylie, au sud-est d’Alger, Ali et Kamel sont deux paysans qui ont des doutes sur la stratégie du FLN contre l’administration française.

« Kamel a entendu dire – et cette information les arrête tous un instant, les touche au même endroit dont j’ignore l’emplacement mais qui se cache peut-être juste à côté du foie, organe majeur dans la langue kabyle, cette information les atteint à l’endroit de l’honneur, honneur de l’homme, honneur du guerrier qui bien souvent se confondent – que les auteurs des attaques ont tué une jeune femme, l’épouse d’un instituteur français tombé, lui aussi, sous les balles.
– Tu es sûr de ce que tu racontes ? demande Ali.
— Je ne suis sûr de rien, répond Kamel.
Ils se taisent de nouveau, se frottent pensivement la barbe de la paume de leur main. Tuer une femme, c’est grave. Il existe un code ancestral qui veut que l’on ne fasse la guerre que pour protéger sa demeure – c’est-à-dire la femme qui s’y trouve, dont la maison est le royaume, le sanctuaire – du monde extérieur. L’honneur d’un homme se mesure à sa capacité à tenir les autres à l’écart de sa maison et de sa femme. La guerre, en d’autres termes, se fait uniquement pour éviter que la guerre ne passe la porte du chez-soi. La guerre se fait entre les forts, les actifs, les sujets : les hommes, uniquement les hommes. Combien de fois se sont-ils plaints des insultes que leur faisaient les Français, parfois involontairement, en entrant chez un Kabyle sans y être invité, en parlant à son épouse, en lui confiant des messages à transmettre qui traitaient d’affaires, de politique ou de questions militaires – tous domaines qui ne peuvent que salir la femme et la traîner symboliquement hors de la maison ? Pourquoi le FLN commet-il les mêmes affronts ? Bien sûr, ils peuvent admettre que, dans la précipitation, des erreurs se produisent mais se déclarer publiquement par des attentats qui coûtent leur vie aux faibles, c’est de mauvais augure. » (éd. J’ai lu, p. 48).

Extrait 2 : Dans les années 1970, en France, Hamid, fils aîné d’Ali, né en Algérie et élevé en France, a un premier enfant, et se réjouit qu’il s’agisse d’une fille, alors que son épouse Clarisse aurait préféré un garçon.

« L’échographie leur apprend qu’il s’agit d’une petite fille et, en quittant l’hôpital, Clarisse n’ose pas avouer qu’elle est déçue : elle aurait voulu un enfant qui soit une miniature de Hamid. Avoir une fille l’intéresse moins, elle se connaît trop bien, elle imagine la petite comme une deuxième Clarisse qui répéterait son développement. De son côté, Hamid exulte. Jusque-là, il n’a pas voulu se l’admettre mais maintenant il le sait : ça aurait été trop compliqué d’élever un garçon, de lui transmettre des valeurs indépendantes du système qu’il a connu, de ne pas penser à ce rôle de fils aîné qu’on lui a inculqué, de ne pas tout faire en fonction de sa propre enfance, contre elle la plupart du temps. Une fille, c’est différent. Dans sa famille, dans les villages de la crête, les pères ne s’en occupent pas. Il a tout à inventer.
Au téléphone, quand elle apprend la nouvelle, Yema félicite Clarisse puis leur souhaite que le prochain enfant soit un garçon. Elle ne sera jamais exaucé : Clarisse ne donnera naissance qu’à des filles, quatre filles, un pied-de-nez de la nature aux traditions patriarcales » (éd. J’ai lu, p. 422).

- Lire un autre extrait de ce livre dans cet article.

2. Synthèse d’un document vidéo

« XX ≤ XY, ÉGALITÉ HOMME FEMME » : CONSTRUCTION ET/OU DÉCONSTRUCTION, projet réalisé avec les élèves du lycée Geoffroy Saint-Hilaire d’Étampes, Lumières des Cinés, mai 2015.


- Document complémentaire : Centre d’études et de prospective, n° 38, mars 2012, Analyse, Céline Laisney.
« Un quart des exploitations agricoles françaises sont, en 2010, dirigées par des femmes. »
Celles-ci n’étaient que 8 % en 1970. L’agriculture, traditionnellement considérée comme un métier d’homme, est-elle en train de se féminiser ? Si les chiffres traduisent d’abord une évolution des statuts qui rend le travail féminin, jamais véritablement absent de l’exploitation, aujourd’hui plus « visible », il reste que la part des filles progresse aussi dans l’enseignement agricole, ainsi que dans les installations des moins de 40 ans. Les jeunes exploitantes (chefs d’exploitation et coexploitantes) ont souvent eu des parcours plus variés, et ont une approche de l’activité différente de celle des hommes. Elles rencontrent encore des obstacles et difficultés, que ce soit pour se former, s’installer ou dans l’exercice du métier. Mais elles s’organisent et font entendre leur voix.

- Document complémentaire : un poème de Valérie Rouzeau, extrait de Quand je me deux, Le Temps qu’il fait, 2009, p. 66 :

Mécanicienne en bleu parmi les digitales
Je ferai ça plus tard pas comédienne
Pas maîtresse pas danseuse même étoile
Pas voyageuse-représentante-placière ou femme fatale
Boulangère pâtissière couturière roturière
Serveuse bonne notairesse cuisinière frigidaire
Infirmière laverie lingère même si légère
Pas comme comme commerçante pas femme savante misère
Et ni con ni concierge ni blonde ni grande asperge
Ni mother ni maman ni nourrice agrégée
Ni sœur nonne ou sainte mère ni prostituée
Fille à marier mariée divorcée veuve défunte
Caissière crémière banquière chameau ni dromadaire
Pas chauffeuse de taxi je réparrai ferai
Que ça roule je ferai sous l’azur déjanté
Dans le rouge des coccinelles coquelicots vibrants
Évaporés au bord des routes mécanicienne.

3. Mona Chollet

Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine (2011).
Mona Chollet est journaliste au mensuel Le Monde diplomatique. Voici 2 extraits du chapitre III « LE TRIOMPHE DES OTARIES. LES PRÉTENTIONS CULTURELLES DU COMPLEXE MODE-BEAUTÉ ».
« Gossip Girl n’est qu’une coquille vide. Elle est un prétexte pour brasser des références consuméristes, pour les habiller d’un suspense factice (« cela va-t-il durer entre Blair et Chuck ? »), pour alimenter en sujets la télévision, la presse féminine, les sites mode et people. Elle sert à mettre sur orbite des actrices qui, ensuite, décrocheront des contrats publicitaires. Début 2011, c’était fait : Blake Lively, l’interprète de Serena Van der Woodsen, signait avec Chanel, qui donnait un grand dîner en son honneur. Représenter la marque française avait toujours été son rêve, assurait-elle : « J’ai eu d’autres opportunités, mais je refusais : “Non merci, je me réserve pour Chanel.” Les gens me disaient : “Ce n’est pas réaliste, ils ne prennent que des Européennes”, et je répondais : “Oh, super, je serai la première, alors.” » Brave petite otarie » (p. 104).
« Arrêtons-nous encore sur le cas de la presse féminine. Il serait regrettable de confondre la critique à laquelle on se livre ici avec une condamnation du genre en lui-même. Certes, celles qui se battent dans les rédactions pour que l’information y surnage face au promotionnel ont connu de sérieux revers ces dernières années ; pour autant, cette part d’information continue d’exister, et elle répond à un besoin réel. La presse féminine en tant que telle n’est pas un genre bon à jeter à la poubelle ; du moins, elle ne le sera pas aussi longtemps que la presse dite généraliste restera une presse largement masculine, tant dans sa hiérarchie que dans son fonctionnement, ses réflexes et ses sujets de prédilection. Une enquête réalisée en 1999 par l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait établi que, dans les médias, pour une moyenne de cinq ou six hommes cités, on ne recensait qu’une seule femme ; une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept » (p. 126).
Questions :
☞ Pourquoi Mona Chollet traite-t-elle Blake Lively de « Brave petite otarie » ?
☞ Pourquoi selon Mona Chollet la presse féminine est-elle nécessaire ?

Ce livre connaît une sorte de tome II avec Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Zones. La Découverte, 2018, dont j’extrais ces deux passages :
Extrait 1 : « Lorsque, en France, quarante longues années plus tard, Osez le féminisme ! et les Chiennes de garde ont enfin mis le sujet sur la table avec leur campagne « “Mademoiselle”, la case en trop », qui demandait la disparition de cette option sur les formulaires administratifs, la démarche a été perçue comme une énième lubie de féministes désœuvrées. Les réactions ont oscillé entre les soupirs de nostalgie, les trémolos sur l’assassinat de la galanterie française par ces garces et les injonctions ulcérées à se mobiliser « sur des sujets plus graves ». « On a d’abord cru à un gag », se gaussait Alix Girod de l’Ain dans un éditorial de Elle. Elle rappelait un usage honorifique et marginal du « mademoiselle », quand on l’attribue à des actrices célèbres qui n’ont jamais été liées durablement à un seul homme : « Il faut défendre mademoiselle parce que Mademoiselle Jeanne Moreau, Mademoiselle Catherine Deneuve et Mademoiselle Isabelle Adjani. » Dans cette optique, elle soutenait avec un brin de mauvaise foi que généraliser le « madame » – en français, on n’a pas inventé de troisième terme – revenait à traiter toutes les femmes comme des femmes mariées : « Ça signifierait que, pour ces féministes-là, c’est mieux d’être officiellement casée, plus respectable ? » – ce qui n’était évidemment pas le propos des associations concernées. Très vite, toutefois, il apparaissait que son véritable regret tenait à la connotation de jeunesse associée à « mademoiselle » : « Il faut défendre mademoiselle parce que, quand le marchand de primeurs de la rue Cadet m’appelle comme ça, je ne suis pas dupe, mais je sens que je vais avoir droit à mon basilic gratuit. » (Elle oubliait que, en l’occurrence, les canonnières de la dictature féministe n’étaient dirigées que sur les formulaires administratifs et ne mettaient donc pas forcément en péril son basilic gratuit.) Elle concluait en réclamant que l’on ajoute plutôt une case « Pcsse », afin de défendre « notre droit inaliénable à être des princesses »… Si navrant soit-il, son propos avait le mérite de révéler combien les femmes sont conditionnées à chérir leur infantilisation et à déduire leur valeur de leur objectification – ou du moins les femmes françaises, car, dans le même temps, Marie Claire assurait que, au Québec, « ce terme témoigne d’une pensée si archaïque qu’appeler une femme “mademoiselle” garantit une claque en retour » (p. 49).
Extrait 2 : « Pour le sens commun, toute autre réalisation que la maternité apparaît non seulement comme un substitut, mais comme un pis-aller. On en trouve une illustration dans le film d’Anne Fontaine Coco avant Chanel (2009), consacré aux débuts de Gabrielle Chanel. La jeune femme est amoureuse d’un homme qui, à la fin du film, meurt dans un accident de la route. On la voit en larmes, puis, sans transition, on assiste à son premier triomphe professionnel. Après un défilé, l’assistance l’applaudit et l’acclame, tandis qu’elle reste assise dans un coin, le regard dans le vague, mélancolique. En conclusion, le commentaire nous dit qu’elle a connu par la suite un immense succès, mais qu’elle ne s’est jamais mariée et n’a jamais eu d’enfant. On en retire l’impression qu’après ce deuil elle a vécu comme une nonne, uniquement préoccupée de sa carrière après la perte de son grand amour. Or, en réalité, Chanel a eu une vie riche et mouvementée : elle a eu des amis et des amants, qu’apparemment elle a aimés, au moins pour certains. Il y a quelque chose de manipulateur – ou, plus vraisemblablement, la facilité du cliché – à laisser entendre que sa carrière aurait été un palliatif à son malheur privé. Elle avait commencé à créer bien avant la mort de son amant, mue par une nécessité profonde, et ce travail lui a, à l’évidence, apporté d’immenses satisfactions.
Quand elle les voit hésiter, Elizabeth Gilbert encourage ses interlocuteurs à l’interroger sur sa non-maternité, car elle juge nécessaire de parler de ce sujet. Rebecca Solnit, au contraire, déplore qu’on lui pose aussi souvent la question : « L’un de mes buts en tant qu’écrivaine est de chercher des manières de valoriser ce qui est insaisissable et négligé, de décrire les nuances et les déclinaisons de signification, de célébrer à la fois la vie publique et la vie solitaire, et – pour reprendre les mots de John Berger – de trouver “une autre façon de raconter”. Cela contribue à expliquer pourquoi je trouve si décourageant de me cogner sans cesse aux mêmes sempiternelles façons de raconter. » Son propre article sur le sujet est né d’une conférence qu’elle avait donnée à propos de Virginia Woolf. À son vif étonnement, la discussion avec la salle qui a suivi a très vite dérivé sur l’absence d’enfants de l’autrice de Mrs Dalloway ou de La Promenade au phare. De ce côté-ci de l’Atlantique, en 2016, Marie Darrieussecq a eu la même surprise. Alors qu’elle était invitée à évoquer sa nouvelle traduction d’Une chambre à soi (sous le titre Un lieu à soi) sur France Culture, l’animateur a lui aussi mis cette question sur la table. Elle a commencé par lui répondre patiemment que la souffrance de Virginia Woolf avait certes été immense, mais que rien ne permettait de penser que son absence de progéniture y avait joué un rôle. Puis, comme il insistait, elle a explosé : « Mais ça m’ennuie, ça ! Excusez-moi, je reste polie, mais ça m’agace ! Est-ce qu’on se pose ces questions sur un écrivain célibataire sans enfants ? Je m’en fiche ! Je trouve que là, c’est vraiment la réduire à son corps de femme, et ce n’est pas ce qu’elle fait dans cet essai. » De quoi donner raison à Pam Grossman lorsqu’elle écrit, dans son avant-propos à une célébration de « sorcières littéraires » parmi lesquelles Woolf figure en bonne place, que « les femmes qui créent autre chose que des enfants restent considérées par beaucoup comme dangereuses ». Autant le savoir : même être Virginia Woolf ne peut vous dédouaner de ne pas avoir été mère. Lectrice qui envisagerais de ne pas te reproduire, ou qui aurais négligé de le faire, te voilà prévenue : inutile de te fouler à écrire des chefs-d’œuvre pour essayer de détourner l’attention de ce grave manquement qui t’a certainement rendue très malheureuse, même à ton insu. Si tu veux en écrire, fais-le pour d’autres raisons, pour le plaisir ; et sinon, consacre plutôt les loisirs de ta scandaleuse existence à lire des romans sous un arbre, peinarde, ou à tout ce que tu voudras d’autre » (page 117).
J’ai aussi appris en lisant ce livre, entre autres choses fort instructives, l’existence des « brides de mégères », instruments de torture destinés à empêcher les femmes de parler !

4. Quatre films : Sois belle et tais-toi, Majorité opprimée, « Tous les mêmes » et « Une sorcière comme les autres ».

https://www.youtube.com/watch?v=Kc6tbeYwOBk

☞ La rétrospective Jane Fonda organisée en 2018 par la Cinémathèque m’a permis de découvrir un film de Delphine Seyrig, Sois belle et tais-toi (1976) (cité p. 283 du livre de Mona Chollet Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine) dans lequel entre autres actrices interrogées, Jane Fonda explique (en français) comment les maquilleurs, réalisateurs, producteurs, façonnaient le corps et le visage des actrices comme des objets de consommation. Voir un extrait sur Youtube (ci-dessus) qui combine deux interventions exceptionnelles de Jane Fonda, la 1re sur ce maquillage aliénant et la 2e à propos du film Julia (1977) de Fred Zinnemann. Ce documentaire malheureusement réalisé avec des moyens limités et donc esthétiquement peu abouti, est passionnant, et nous rappelle que les féministes des années 70 avaient largement fait avancer le schmilblick. Delphine Seyrig fut en 1971 une des signataires du Manifeste des 343, vulgairement rebaptisé « des 343 salopes » en faveur de l’avortement libre et gratuit. Dans son film, elle démontre comment non seulement les femmes étaient objectifiées, remodelées dans leur physique, mais aussi cantonnées à des rôles mineurs et peu nombreux, et réduites aux métiers d’actrice et de scénariste, les autres postes étant réservés aux hommes. La dernière partie de son film souligne à quel point aucune actrice (à l’exception de Jane Fonda justement pour le film qu’elle venait de tourner) n’avait eu l’occasion de jouer un rôle amical auprès d’une autre femme. Au cinéma, une femme était forcément la rivale d’une autre femme, ou si c’était sa sœur, elles se déchiraient, etc. Alors qu’à la même époque les couples d’amis masculins étaient légion. C’est à mon avis un des grands films du féminisme et je vous encourage à utiliser en classe au moins l’extrait ci-dessus.
Majorité opprimée, film d’Éléonore Pourriat (2010). Durée 10’40’’

Questions :
1. Choisissez trois courtes scènes du film, racontez d’abord la scène, puis expliquez clairement quel type de faits la réalisatrice cherche à dénoncer dans cette scène précise.
2. Quelle est l’idée principale de la réalisatrice de ce court-métrage pour faire passer son discours féministe ?

Chanson d’Anne Sylvestre (née en 1934) « Une sorcière comme les autres » (1975). Rassemblement de 106 femmes pour interpréter cette chanson, dans le but de sensibiliser pour les droits de la femme et l’égalité femme homme. Projet porté par la MJC de Pen Ar Créac’h.

« Une sorcière comme les autres »

S’il vous plaît
Soyez comme le duvet
Soyez comme la plume d’oie
Des oreillers d’autrefois
J’aimerais
Ne pas être portefaix
S’il vous plaît, faites-vous légers
Moi, je ne peux plus bouger

Je vous ai portés vivants
Je vous ai portés enfants
Dieu ! Comme vous étiez lourds
Pesant votre poids d’amour
Je vous ai portés encore
À l’heure de votre mort
Je vous ai porté des fleurs
Vous ai morcelé mon cœur
Quand vous jouiez à la guerre
Moi, je gardais la maison
J’ai usé de mes prières
Les barreaux de vos prisons
Quand vous mouriez sous les bombes
Je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe
Et tout le malheur dedans

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui parle ou qui se tait
Celle qui pleure ou qui est gaie
C’est Jeanne d’Arc ou bien Margot
Fille de vague ou de ruisseau
Et c’est mon cœur
Ou bien le leur
Et c’est la sœur ou l’inconnue
Celle qui n’est jamais venue
Celle qui est venue trop tard
Fille de rêve ou de hasard
Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres

Il vous faut
Être comme le ruisseau
Comme l’eau claire de l’étang
Qui reflète et qui attend
S’il vous plaît
Regardez-moi ! Je suis vraie
Je vous prie, ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjà

Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte, vous me combattiez
Faible, vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue
Quand j’étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j’étais belle et soumise
Vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime ou n’aime pas
Celle qui règne ou se débat
C’est Joséphine ou la Dupont
Fille de nacre ou de coton
Et c’est mon cœur
Ou bien le leur
Celle qui attend sur le port
Celle des monuments aux morts
Celle qui danse et qui en meurt
Fille-bitume ou fille-fleur
Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres

S’il vous plaît
Soyez comme je vous ai
Vous ai rêvés depuis longtemps
Libres et forts comme le vent
Libre aussi
Regardez, je suis ainsi
Apprenez-moi, n’ayez pas peur
Pour moi, je vous sais par cœur

J’étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J’étais la bûche et le feu
L’incendie aussi, je peux
J’étais la déesse mère
Mais je n’étais que poussière
J’étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas
Mais un jour la terre s’ouvre
Et le volcan n’en peut plus
Le sol se rompant découvre
Des richesses inconnues
La mer à son tour divague
De violence inemployée
Me voilà comme une vague
Vous ne serez pas noyés

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Et c’est l’ancêtre ou c’est l’enfant
Celle qui cède ou se défend
C’est Gabrielle ou bien Éva
Fille d’amour ou de combat
Et c’est mon cœur
Ou bien le leur
Celle qui est dans son printemps
Celle que personne n’attend
Et c’est la moche ou c’est la belle
Fille de brume ou de plein ciel
Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres

S’il vous plaît
S’il vous plaît, faites-vous légers
Moi, je ne peux plus bouger


Chanson de Stromae « Tous les mêmes » (2013)

Stromae, de son vrai nom Paul Van Haver (né en 1985), est un auteur-compositeur-interprète et producteur belge de langue française. Lire l’article de Wikipédia sur « Tous les mêmes » qui vous donnera quelques explications et des liens sur différentes interprétations et prestations télévisées. Les questions portent sur le texte et sur le clip.
Questions :
1. Quelles sont les critiques formulées à l’égard des femmes dans le couple
2. Quelles sont les critiques formulées à l’égard des hommes dans le couple
3. Que pensez-vous de la performance de l’interprète.
4. Quelle vous semble la position de Stromae par rapport au féminisme actuel ?

« Tous Les mêmes »
[Couplet 1]
« Vous les hommes z’êtes tous les mêmes
Macho mais cheap, bande de mauviettes infidèles
Si prévisibles, non je ne suis pas certaine
Que tu m’mérites, Vous avez d’la chance qu’on vous aime
Dis-moi Merci
[Refrain]
Rendez-vous, rendez-vous, rendez-vous au prochain règlement
Rendez-vous, rendez-vous, rendez-vous sûrement aux prochaines règles
[Couplet 2]
Cette fois c’était la dernière
Tu peux croire que c’est qu’une crise
Mate une dernière fois mon derrière, il est à côté de mes valises
Tu diras au revoir à ta mère, elle qui t’idéalise
Tu n’vois même pas tout c’que tu perds
Avec une autre ce serait pire
Quoi toi aussi tu veux finir maintenant ?
C’est l’monde à l’envers !
Moi je l’disais pour t’faire réagir seulement… toi t’y pensais
[au refrain]
[Couplet 3]
Facile à dire, je suis gnangnan
Et que j’aime trop les bla bla bla
Mais non non non, c’est important
Ce que t’appelles les ragnagnas
Tu sais la vie c’est des enfants
Mais comme toujours c’est pas l’bon moment
Ah oui pour les faire là tu es présent
Mais pour les élever y’aura des absents

Lorsque je n’serais plus belle
Ou du moins au naturel
Arrête je sais que tu mens
Il n’y a que Kate Moss qui est éternelle
Moche ou bête, c’est jamais bon !
Bête ou belle, c’est jamais bon !
Belle ou moi, c’est jamais bon !
Moi ou elle, c’est jamais bon !
[au refrain]
[finale]
Tous les mêmes, tous les mêmes, tous les mêmes et y’en a marre (x 3)
Tous les mêmes, tous les mêmes, tous les mêmes. »

5. Le féminisme actuel : aspects contradictoires.

Depuis 2017 avec #balancetonporc puis #metoo, un nouveau type de féminisme polémique s’est répandu sur les réseaux sociaux, entraînant des réactions contradictoires. Voici deux tribunes récentes de femmes qui se réclament du féminisme tout en critiquant ce nouveau féminisme, un extrait d’un roman récent, et pour commencer, un affichage sauvage au slogan typique de ce féminisme verbeux.

« Ado LGBTQIA+, nous sommes avec toi », quai de Jemmapes , Paris Xe, juin 2020.

☞ Lisez ces documents en surlignant ou entourant les mots à expliquer et en notant les questions ou réactions qu’ils suscitent chez vous.

Document 1. Tribune publiée dans le quotidien Le Monde, le 9 janvier 2018.
« Des femmes libèrent une autre parole »
« Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. »

« À la suite de l’affaire Weinstein, a eu lieu une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel où certains hommes abusent de leur pouvoir. Elle était nécessaire. Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie. De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délation et de mise en accusation publique d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque. Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres « à part », des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées. En face, les hommes sont sommés de battre leur coulpe et de dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un « comportement déplacé » qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt, ou trente ans, et dont ils devraient se repentir. La confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée, voilà qui installe comme un climat de société totalitaire.
La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. Une universitaire juge le film Blow Up de Michelangelo Antonioni « misogyne » et « inacceptable ». À la lumière de ce révisionnisme, John Ford (La Prisonnière du désert), et même Nicolas Poussin (L’Enlèvement des Sabines) n’en mènent pas large. Déjà, des éditeurs demandent à certaines d’entre nous de rendre nos personnages masculins moins « sexistes », de parler de sexualité et d’amour avec moins de démesure ou encore de faire en sorte que les « traumatismes subis par les personnages féminins » soient rendus plus évidents ! Au bord du ridicule, un projet de loi en Suède veut imposer un consentement explicitement notifié à tout candidat à un rapport sexuel ! Encore un effort et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « Appli » de leur téléphone portable un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées.
Ruwen Ogien défendait une liberté d’offenser indispensable à la création artistique. De la même manière, nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle. Surtout, nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle voire comme un non-événement.
En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité. Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. Pour celles d’entre nous qui ont choisi d’avoir des enfants, nous estimons qu’il est plus judicieux d’élever nos filles de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser. Les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. Car nous ne sommes pas réductibles à notre corps. Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités.

Premières signataires : Sarah Chiche (écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste) ; Catherine Millet (critique d’art, écrivain) ; Catherine Robbe-Grillet (comédienne et écrivain) ; Peggy Sastre (auteur, journaliste et traductrice) ; Abnousse Shalmani (écrivain et journaliste).

Document 2. Tribune publiée dans le quotidien Le Monde, le 8 mars 2020.
« Une inquiétante présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles »
« Après la polémique née de la cérémonie des Césars, qui a distingué Roman Polanski malgré des accusations de viol contre lui, plus d’une centaine d’avocates pénalistes de France, se revendiquant féministes, rappellent les principes de la présomption d’innocence et de la prescription. »

La véhémence polémique qui a suivi la 45e cérémonie des Césars nous oblige, nous qui sommes tout à la fois femmes, avocates et pénalistes : femmes évoluant dans un milieu où se bousculent nombre de ténors pour qui l’adage « pas de sexe sous la robe » n’a guère plus d’effets qu’un vœu pieux ; avocates viscéralement attachées aux principes qui fondent notre droit, à commencer par la présomption d’innocence et la prescription ; pénalistes confrontées chaque jour à la douleur des victimes mais aussi, et tout autant, à la violence de l’accusation.
Nous ne sommes donc pas les plus mal placées pour savoir combien le désolant spectacle de la surenchère oratoire, et la déraison dont elle témoigne, ne peuvent conduire qu’au discrédit de justes causes.
On se pique d’avoir à le rappeler, mais aucune accusation n’est jamais la preuve de rien : il suffirait sinon d’asséner sa seule vérité pour prouver et condamner. Il ne s’agit pas tant de croire ou de ne pas croire une plaignante que de s’astreindre à refuser toute force probatoire à la seule accusation : présumer de la bonne foi de toute femme se déclarant victime de violences sexuelles reviendrait à sacraliser arbitrairement sa parole, en aucun cas à la « libérer ».
Roman Polanski a fait l’objet de plusieurs accusations publiques, parmi lesquelles une seule plainte judiciaire qui n’a donné lieu à aucune poursuite : il n’est donc pas coupable de ce qui lui est reproché depuis l’affaire Samantha Geimer. Quant à cette dernière, seule victime judiciairement reconnue, elle a appelé à maintes reprises que l’on cesse d’instrumentaliser son histoire, jusqu’à affirmer : « Lorsque vous refusez qu’une victime pardonne et tourne la page pour satisfaire un besoin égoïste de haine et de punition, vous ne faites que la blesser plus profondément. »
Et d’ajouter dans cette interview sur Slate que « la médiatisation autour de tout cela a été si traumatisante que ce que Roman Polanski m’a fait semble pâlir en comparaison ». Au nom de quelle libération de la parole devrait-on confisquer et répudier la sienne ?
Cette cérémonie en hommage à la « grande famille du cinéma », lors de laquelle Roman Polanski fut finalement plus humilié que césarisé, contribuera donc à blesser un peu plus celle qui, en vain et depuis plus de quarante ans, tente de tourner la page d’une histoire qui, de fait, n’est plus la sienne. Au nom de quel impératif, voire de quel idéal victimaire, cette victime est-elle sacrifiée ?
Il est urgent de cesser de considérer la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité : en réalité, ils constituent les seuls remparts efficaces contre un arbitraire dont chacun peut, en ces temps délétères, être à tout moment la victime. Il n’est pas de postulat plus dangereux que celui selon lequel toute mémoire serait vertueuse et tout oubli condamnable. Homère le savait bien, pour qui « la prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle ».
La pire des aliénations n’est donc pas l’amour mais bien la haine, et nous autres, avocates pénalistes, connaissons trop bien les ravages qu’elle produit sur des parties civiles qui, espérant surmonter leur traumatisme en s’arrimant à leur identité de victime, ne font en réalité que retarder un apaisement qui ne vient jamais qu’avec le temps.
Il est faux d’affirmer que l’ordre judiciaire ferait montre aujourd’hui de violence systémique à l’endroit des femmes, ou qu’il ne prendrait pas suffisamment en considération leur parole.
Nous constatons au contraire, quelle que soit notre place à l’audience, qu’une inquiétante et redoutable présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles. Ainsi devient-il de plus en plus difficile de faire respecter le principe, pourtant fondamental, selon lequel le doute doit obstinément profiter à l’accusé.
Le 4 novembre 2019, Adèle Haenel déclare à Mediapart : « La situation de Polanski est malheureusement un cas emblématique parce qu’il est le représentant de la culture. (…) Si la société elle-même n’était pas aussi violente vis-à-vis des femmes (…), la situation de Polanski n’aurait pas ce rôle. » Belle illustration du sacrifice d’un homme à l’aune d’une cause qui, de ce fait, perd une part de sa légitimité.
Tweets après tweets, hashtags après hashtags, ce que nous sentons monter a de quoi alarmer tout authentique démocrate, et nous alarme d’autant plus que nous en percevons déjà les méfaits : le triomphe du tribunal de l’opinion publique.
En un clic et dans un mouvement de surenchère assez malsain, des femmes n’hésitent plus à s’autoproclamer victimes pour accéder à un statut qui induit l’existence de bourreaux tout désignés. Dès lors, pour peu que la justice soit convoquée et qu’elle les innocente, lesdits bourreaux seront doublement coupables d’avoir su échapper à une condamnation.
Nous sommes féministes mais ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme-là, qui érige une conflictualité de principe entre hommes et femmes. Sopranos du barreau, nous réussissons chaque jour un peu mieux à imposer notre voix à nos ténors de confrères qui finiront bien par s’y habituer – eux qui, après tout, portent aussi la robe…
Femmes, nous voulons rester libres d’aimer et de célébrer publiquement les œuvres et les auteurs de notre choix. Avocates pénalistes enfin, nous lutterons à chaque instant contre toute forme d’accusation arbitraire qui, presque mécaniquement, pousse au lynchage généralisé.

Signataires : Frédérique Beaulieu, (barreau de Paris) ; Delphine Boesel, (barreau de Paris) ; Marie Alix Canu-Bernard (barreau de Paris) ; Françoise Cotta (barreau de Paris) ; Marie Dosé (barreau de Paris) ; Corinne Dreyfus-Schmidt (barreau de Paris) ; Emmanuelle Kneuze (barreau de Paris) ; Jacqueline Laffont (barreau de Paris) ; Delphine Meillet (barreau de Paris) ; Clarisse Serre (barreau de Bobigny).

Document 3. Extrait de Les Ravagé(e)s, thriller de Louise Mey (née en 1982), Fleuve noir, 2016, pp. 53-55.

« Jennifer trancha, d’un ton acerbe :
– Si j’étais un homme et que je voulais juste leur casser la gueule un soir dans un bar ? Aucun. Mais là il s’agit de nos patrons. On passe dix heures par jour enfermées avec eux. Ce sont eux qui signent nos fiches de paye. Ils en ont, du pouvoir.
– Est-ce que vous avez pensé à chercher ailleurs ? voulut savoir Marco, en désespoir de cause.
– J’ai mis dix-huit mois à trouver ce travail à la fin de mes études, souffla Aïssa.
– Il doit y avoir d’autres postes… Forcément…
– Mais merde ! cracha soudain Jennifer. Pourquoi on partirait ? J’ai un bac +3, je suis assistante de direction trilingue, je veux juste pouvoir bosser sans qu’un connard menace de me fourrer sa bite dans le cul, et au lieu de ça, je suis supposée fuir ?!
Aïssa posa sa main sur le bras de Jennifer, en un geste d’apaisement.
– Des filles de 25 ans pas trop abruties qui cherchent du boulot, il y en a des camions entiers. Financièrement, je ne peux pas me permettre de perdre ce job.
– Vous toucheriez le chômage… en attendant, je veux dire, tenta Marco à l’intention d’Aïssa, laissant à Jennifer le temps de reprendre son calme.
– Après six mois de CDD, cela ne représente pas suffisamment pour payer mon loyer. Si je fais mine d’entamer des démarches pour partir, ils me licencieront pour faute grave. Pas d’indemnités. Pôle emploi, c’est de la blague. Ils ont des offres qui datent de mars dernier. Quand je leur dis que je suis spécialisée en logistique, stockage et distribution de matériel informatique, ils me proposent du boulot comme personnel de service, en self dans les collèges, sous prétexte que ça inclut de distribuer les plateaux. Vous comprenez ? Dans mon domaine, les gens appellent le dernier employeur, pour une recommandation… On va se retrouver grillées dans la moitié des boîtes d’Île-de-France.
– Mais vous pourrez…
– Porter plainte ? Et nous revoilà à la case départ : en train de lancer une procédure dure et coûteuse, sans indemnités ni boulot. Pas d’issue. Et pendant ce temps, on se lève tous les jours pour se rendre au travail et passer des heures assises à côté d’un gars qui pense que lui tailler des pipes figure sur nos fiches de poste.
– C’est… commença Alex.
– C’est comme ça, continua Jennifer.
Un silence s’installa. Jennifer s’éclaircit la gorge.
– Excusez-moi pour… je sais que vous cherchez une solution pour nous, mais nous comptions sur vous. Pour… régler ça. Pour nous aider. Parce que ce n’est pas normal d’être ici, dans cette ville, dans ce pays, et de vivre ça alors qu’on veut juste bosser. Et être là, à vous entendre nous dire que vous ne pouvez rien faire… Marco et Alex se regardèrent. Impuissants.
– Écoutez, dit Alex. Je ne suis pas spécialisée en droit du travail, mais je suis sûre qu’il doit y avoir une solution… Je vais contacter quelqu’un que je connais et qui pourra peut-être vous aider.
Alex raccompagna Aïssa et Jennifer jusqu’à l’accueil. Les deux jeunes femmes sortirent du commissariat en se tenant par le bras, abattues. À l’entrée, un des agents sortis fumer une cigarette afficha un sourire gourmand en les regardant passer et émit un sifflement admiratif. Alex perçut le sursaut des deux jeunes femmes, crut voir comme une tension supplémentaire se greffer à leurs épaules, leur tête s’incliner encore un peu plus. Mais elles ne se retournèrent pas et continuèrent d’avancer.
Elle se tourna vers l’accueil. Derrière le comptoir, Lætitia, une grande brune qu’elle aimait bien, braquait des yeux méprisants sur le siffleur.
– Lætitia ? Qu’est-ce qu’il y a de chiant à faire, là ? Un truc bien, bien pénible ?
– Euh… On a encore trois mecs en dégrisement… leurs plateaux-repas viennent d’arriver.
– Bourrés ?
– Comme des coings. J’en ai entendu un vomir il n’y a pas cinq minutes.
– Super. Dis à l’abruti qui fume sa clope dehors de leur apporter la bouffe, et de nettoyer ce qui a été souillé.
– Avec plaisir. »

6. Un peu d’humour ne nuit pas à l’intelligence : Pierre Desproges / Blanche Gardin.

L’humour masculin et l’humour féminin sont de nature radicalement différente : autant l’humour masculin est misogyne & vulgaire, autant l’humour féminin est bucolique & délicat.

« Femme n. f., du latin femina. Être humain de sexe non masculin.
« La femme est le produit d’un os surnuméraire », disait Bossuet qu’on ne saurait taxer de misogynie eu égard à l’exquise compréhension qu’il afficha toute sa vie à l’endroit de la gent féminine, huguenotes et catins exceptées.
Cette définition toute nimbée de délicatesse semble aujourd’hui quelque peu restrictive. La femme, à y regarder de plus près, est beaucoup plus qu’une excroissance osseuse. La femme est une substance matérielle organique composée de nombreux sels minéraux et autres produits chimiques parés de noms gréco-latins comme l’hydrogène ou le gaz carbonique, qu’on retrouve également chez l’Homme, mais dans des proportions qui forcent le respect.
Diversement amalgamés entre eux en d’étranges réseaux cellulaires dont la palpable réalité nous fait appréhender l’existence de Dieu, ces tissus du corps féminin forment les viscères. Certains sont le siège de l’amour.
La femme est assez proche de l’Homme, comme l’épagneul breton. À ce détail près qu’il ne manque à l’épagneul breton que la parole, alors qu’il ne manque à la femme que de se taire. Par ailleurs, la robe de l’épagneul breton est rouge feu et il lui en suffit d’une.
Dépourvue d’âme, la femme est dans l’incapacité de s’élever vers Dieu. En revanche, elle est en général pourvue d’un escabeau qui lui permet de s’élever vers le plafond pour faire les carreaux. C’est tout ce qu’on lui demande.
La femme ne peut se reproduire seule, elle a besoin du secours de l’Homme, lequel, parfois, n’hésite pas à prendre sur ses heures de sommeil pour la féconder. Des observateurs attentifs affirment que la femme prend un vif plaisir dans cette satisfaction de sa viviparité.
La gestation, chez la femme, dure deux cent soixante-dix jours, au cours desquels elle s’empiffre, s’enlaidit, gémit vaguement, tout en contribuant à faire grimper les courbes de l’absentéisme dans l’entreprise.
Au bout de ces neuf mois, le petit d’Homme vient au monde. L’accouchement est douloureux. Heureusement, la femme tient la main de l’Homme. Ainsi, il souffre moins. »

Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, Points Seuil, 1985.

Blanche Gardin : « Être une femme / Être un homme »

7. La virginité et la polygamie selon Buffon

Voici un beau paragraphe progressiste sur la virginité extrait des Œuvres de Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1789), histoire de montrer que ces réflexions ne sont pas forcément à mettre au crédit des luttes féministes modernes : « Les hommes jaloux des primautés en tout genre, ont toujours fait grand cas de tout ce qu’ils ont cru pouvoir posséder exclusivement et les premiers ; c’est cette espèce de folie qui a fait un être réel de la virginité des filles. La virginité qui est un être moral, une vertu qui ne consiste que dans la pureté du cœur, est devenue un objet physique dont tous les hommes se sont occupés ; ils ont établi sur cela des opinions, des usages, des cérémonies, des superstitions, et même des jugements et des peines ; les abus les plus illicites, les coutumes les plus déshonnêtes, ont été autorisés ; on a soumis à l’examen de matrones ignorantes, et exposé aux yeux de médecins prévenus, les parties les plus secrètes de la Nature, sans songer qu’une pareille indécence est un attentat contre la virginité, que c’est la violer que de chercher à la reconnaître, que toute situation honteuse, tout état indécent dont une fille est obligée de rougir intérieurement, est une vraie défloration » (p. 221).
De même sur la polygamie : « L’état naturel des hommes après la puberté est celui du mariage ; un homme ne doit avoir qu’une femme, comme une femme ne doit avoir qu’un homme ; cette loi est celle de la Nature, puisque le nombre des femelles est à peu près égal à celui des mâles ; ce ne peut donc être qu’en s’éloignant du droit naturel, et par la plus injuste de toutes les tyrannies, que les hommes ont établi des lois contraires ; la raison, l’humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux, où l’on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d’un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes dont chacune pourrait faire le bonheur d’un autre homme. Ces tyrans du genre humain en sont-ils plus heureux ? environnés d’eunuques et de femmes inutiles à eux-mêmes et aux autres hommes, ils sont assez punis, ils ne voient que les malheureux qu’ils ont faits » (p. 227).

8. Documents iconographiques

La Cité des dames (1405) de Christine de Pizan (1364-1430) propose une enluminure fascinante du début du XVe siècle, qui montre des femmes bâtissant à la truelle. Enseignant dans un lycée du bâtiment auprès d’un public majoritairement masculin, je me fais un malin plaisir à leur présenter ce document, qu’on retrouve ici sur une expo de la BNF et directement dans le manuscrit numérisé par Gallica.

La Cité des dames
Enluminure du manuscrit original, BNF.

Le thème de Suzanne et les vieillards est très intéressant pour réfléchir sur le statut de la femme objetisée. Comme je l’ai traité à plusieurs reprises, je n’y reviens pas sauf à vous renvoyer par exemple à cet article.

Suzanne et les vieillards (1555), Jacopo Robusti, dit Tintoretto (Le Tintoret)
Musée d’histoire de l’art de Vienne.

Une tapisserie intitulée La Vengeance d’Hécube, du XVIIe, réalisée en Chine d’après une gravure de Bernard Salomon sur les Métamorphoses d’Ovide, en fils de coton, fils métalliques, et satin de soie, a retenu mon attention au Musée des Beaux-Arts de Lyon, pour la représentation d’une scène saisissante de vengeance contre un délinquant féminicide avec perforation des yeux, etc.

La Vengeance d’Hécube, XVIIe, Chine d’après une gravure de Bernard Salomon sur les Métamorphoses d’Ovide, musée des Beaux-Arts de Lyon.

L’artiste de rue Madame Moustache nous propose ce collage affiché en juillet 2020 rue de l’Évangile, Paris XVIIIe.

Madame Moustache, collage, juillet 2020, rue de l’Évangile, Paris XVIIIe.

- Voir aussi un sujet de bac sur « l’éducation des femmes ».

Lionel Labosse


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