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Les aviateurs s’envoient en l’air, pour les 6e/3e.

Histoire d’Alban Méric, de Frank Giroud & Paul Gillon

Dupuis, Empreinte(s), 2005, 64 p., 13,95 €.

lundi 30 avril 2007, par Lionel Labosse

Le scénariste Frank Giroud s’associe à cinq dessinateurs pour ce Quintett, qui retrace l’histoire des membres d’un quintette du « théâtre aux armées », à Pavlos, en Macédoine. L’orthographe est justifiée dans le Premier mouvement : Histoire de Dora Mars : « comme le groupe tient à la fois du jazz-band et de la formation classique… il a suggéré cette graphie, disons… peu orthodoxe ! » Chaque « mouvement » aborde un point de vue différent et nous révèle ce qui était ignoré des autres membres du groupe.

Résumé

Comme pour le Premier mouvement, Frank Giroud accrédite son personnage par un faux texte autobiographique, intitulé ici Qui j’ose étreindre. Le ton est donné d’entrée : « ceux-là m’auraient lapidé à l’instant même où les premiers mots seraient sortis de mes lèvres si je les avais prononcés à Paris. […] Un combat que je n’aurais jamais eu le courage de mener au grand jour si ma route n’avait croisé celle d’un jeune Grec à qui je dois la fierté d’être ce que je suis ». Le protagoniste est un pacifiste, officier malgré lui nommé dans les Balkans, sur un poste qui lui permet de poursuivre sa thèse d’histoire byzantine. Il y fait la connaissance intime de Manolis, son ordonnance. Manolis est un adolescent conforme aux fantasmes hellènes de l’époque (voir les nouvelles de E.M. Forster, par exemple), conforme aussi aux rites pédérastiques crétois. Manolis parle un français approximatif et délicieux, qui sert fort à propos le désir de son officier : « quand même, nous étions joyeuses ! ». Il sert de révélateur à l’officier, au cours d’une belle scène de « tub » : « J’imagine que cette attirance que l’on dit « contre nature » existait en moi bien avant mon arrivée à Pavlos ». Manolis et Alban sont surpris par un soldat qui les photographie à leur insu. On apprendra plus tard qu’en fait, il avait soudoyé le joli pâtre pour pouvoir les mater, en prétextant qu’il était comme eux, mais celui-ci ignorait qu’il y aurait des photos, et que son amourette avec l’officier tournerait à l’idylle. Le soldat fait chanter Alban, et lui réclame toujours plus d’argent, ce qui l’oblige à salir encore plus son honneur, jusqu’à ce qu’une solution définitive soit trouvée par Manolis. Cela nous permet de relire avec un autre point de vue l’histoire de Dora Mars, en attendant les prochains « mouvements ».

Mon avis

C’est une des toutes premières bandes dessinées à raconter une histoire d’amour entre hommes, et on se régale d’avance de ce que cela pourra apporter aux jeunes. Espérons que le milieu de la B.D., encore plus rétrograde que celui de la littérature jeunesse [1], soit convaincu — non par la justesse de la cause, mais par l’argent encaissé, soyons réalistes — et cesse de refuser de publier les B.D. altersexuelles pour les jeunes. Nous ne sommes pas spécialistes de la critique de B.D., et nous vous renvoyons à un excellent article de Gallu sur le site Krinein, qui proposait aussi une entrevue de Frank Giroud (malheureusement ces articles ne sont plus disponibles). Voici un extrait de cette critique, que nous voudrions commenter, car cela nous permettra de préciser notre point de vue sur les ouvrages présentés dans notre sélection. « Néanmoins, Giroud ne passe pas à côté de certains clichés, comme celui de « la joyeuse » efféminée. Manolis, son accent grec et son mauvais français dans la bouche, ses postures souvent très cambrées, sa peau satinée, est d’une beauté très féminine. Comme s’il devait y avoir tout le temps un référent femelle dans un couple homosexuel masculin. » Nous nous inscrivons en faux, et nous demandons si le préjugé ne serait pas plus prégnant sous la plume du critique que sous celles des auteurs ! Il nous semble bien vu et nullement caricatural, que l’officier use des cuirs de son pâtre de façon érotique, et cela nous replonge dans le contexte. On relira les aventures de Saint-Loup chez Proust. Le cliché était une réalité de l’époque, et les homos en jouaient. Les gommer sous prétexte d’éviter la stigmatisation, c’est tomber dans l’anachronisme. D’autre part, ayant bien examiné les planches, à aucun moment nous n’avons remarqué des « postures cambrées » ou un quelconque efféminement chez Manolis, qui est surtout un adolescent charmant et courageux. Il peut à la fois formuler cet aveu naïf : J’aime bien repasser votre uniforme, mon lieutenant ! », et adopter une posture protectrice lorsque son amant s’effondre (p. 33). De plus, c’est lui qui résout le problème avec un radicalisme dont l’officier pacifiste était bien incapable. Alors nous nous demandons où le critique a bien pu voir ce cliché, sinon dans son propre regard !

Alban Méric & Manolis
L’éphèbe console son amant.

D’ailleurs y aurait-il efféminement, que cela ne nous gênerait pas. On ne pourrait parler de cliché qu’à partir du moment où sur 50 B.D. publiées sur le sujet, la moitié présenterait des personnages efféminés. Mais notre prosélytisme ne nous poussera jamais à vouloir informer des histoires stéréotypées de gays virils ou de lesbiennes féminines pour détourner les clichés. Les garçons efféminés et les filles viriles existent aussi, qu’ils soient ou non gays ou lesbiennes, et ce serait un comble que le succès d’une revendication les renvoie à nouveau dans la marge ! Arrêtons de faire des minorités dans les minorités ! Voici d’ailleurs un angle pédagogique intéressant, qui permet d’allier l’étude du texte à celle du dessin. Un détail symbolique : dans la bibliothèque du récit encadrant de cette mise en abîme, le livre d’Alban Méric est rangé entre un ouvrage de Cesare Lombroso, théoricien des traces morphologiques et de l’hérédité en matière de criminalité, mort en 1909, et Batouala de René Maran, le prix Goncourt 1921, un des précurseurs de la négritude selon Senghor, qui s’attachait à détruire les préjugés, notamment sexuels, sur les Africains. Ces deux livres placés là comme par hasard constituent ce que Dominique Maingueneau (Pragmatique pour le discours littéraire, Dunod, 1990) appelle des « miroirs légitimants » : un « anti-miroir » ou repoussoir, et un « miroir qualifiant » ; et cet encadrement fait d’autant mieux ressortir l’évolution morale sensible en contrepoint à la Première Guerre mondiale, qui constitue le sous-texte de Quintett. À noter que le Troisième mouvement : Histoire d’Élias Cohen ne contient aucune allusion à l’homosexualité. Il y est question d’une jeune Grecque que son oncle prostitue à des soldats. Le quatrième mouvement, Histoire de Nafsika Vasli, de même, relate la vengeance d’une femme de « pallikare » contre un capitaine qui avait voulu l’instrumentaliser et l’avait trahi, n’hésitant pas à massacrer tous les soldats sous ses ordres pour s’emparer d’un trésor.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Parallèle intéressant avec Tirésias, de Christian Rossi & Serge Le Tendre, parue en 2001. L’homosexualité dans le même pays, mais avant la sexophobie monothéiste.

- Voir l’article consacré au Cinquième mouvement, La Chute.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Bande annonce sur le site de l’éditeur


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[1On apprend dans l’article de Wikipédia Homosexualité dans la bande dessinée, que le « scénariste Frank Giroud […] se heurte au refus des dessinateurs : c’est le vétéran Paul Gillon qui sauve l’album, et l’honneur de ses collègues. »