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Lecture analytique classe de 1re

« Poème liminaire », de Léopold Sédar Senghor

Extrait du recueil Hosties noires (1948).

lundi 10 janvier 2011, par Lionel Labosse

La poésie de Léopold Sédar Senghor (1906 – 2001) m’avait toujours paru trop littéraire. Comme on dit, ça me tombait des mains. Préjugé contre la poésie de diplomate, de même que je n’ai guère de penchant pour Claudel ou Perse ? Bref, un jour pas fait comme un autre, constatant que certains élèves de première littéraire bûchant leur TPE sur le fameux sujet des « Tirailleurs indigènes » qui marchait à donf dans les lycées de banlieue à cette époque, accrochent à ce thème, je choisis ce poème et le travaille dans le cadre d’une séquence sur « La guerre en poésie », avec un extrait des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon et l’affaire Manouchian, et « Le chant des Partisans ». Eh bien, surprise, ça leur a plu, avec en prime au moment de la lecture finale un moment de grâce unique cette année-là, avec une classe techno particulièrement difficile d’habitude (lecture collective tentant de restaurer une sorte de chœur). Vous allez me dire « cela n’a rien à voir avec le site altersexualite.com ». Eh bien, si, car à mon sens on ne peut traiter efficacement la question de la diversité sexuelle qu’en favorisant la diversité textuelle, et en proposant des textes « francophones », comme par exemple celui-ci. D’autre part, la Négritude a en commun avec l’altersexualité le thème de l’appropriation du stigmate, c’est-à-dire le retournement de l’injure. « Queer » est devenu titre de fierté à l’instar de « nègre » [1]. Voici le texte, extrait du recueil Hosties noires (1948), lui-même inclus dans l’anthologie Points Seuil Essais n° 210, p. 55, suivi d’un questionnaire (à adapter selon la classe) et de quelques notes (pas le corrigé, bande de fainéants !) Le projet de lecture serait de faire saisir la polysémie de ce texte lyrique, à la fois hommage à des héros morts, manifeste politique et art poétique de la négritude… Et puis allez, je suis sympa : un indice vous est fourni dans l’article sur la mise en abyme. En prime, une plaque de rue de l’avenue Senghor de Dakar… avec une publicité en prime !

Plaque de rue Léopold Sédar Senghor à Dakar

Poème liminaire
À L.-G. DAMAS

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?

Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux
Je ne laisserai pas — non ! — les louanges de mépris vous enterrer furtivement.
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.

Car les poètes chantaient les fleurs artificielles des nuits de Montparnasse
Ils chantaient la nonchalance des chalands sur les canaux de moire et de simarre
Ils chantaient le désespoir distingué des poètes tuberculeux
Car les poètes chantaient les rêves des clochards sous l’élégance des ponts blancs
Car les poètes chantaient les héros, et votre rire n’était pas sérieux, votre peau noire pas classique.

Ah ! ne dites pas que je n’aime pas la France — je ne suis pas la France, je le sais —
Je sais que ce peuple de feu, chaque fois qu’il a libéré ses mains
A écrit la fraternité sur la première page de ses monuments
Qu’il a distribué la faim de l’esprit comme de la liberté
À tous les peuples de la terre conviés solennellement au festin catholique.
Ah ! ne suis-je pas assez divisé ? Et pourquoi cette bombe
Dans le jardin si patiemment gagné sur les épines de la brousse ?
Pourquoi cette bombe sur la maison édifiée pierre à pierre ?

Pardonne-moi, Sira-Badral [2], pardonne étoile du Sud de mon sang
Pardonne à ton petit-neveu s’il a lancé sa lance pour les seize sons du sorong [3]
Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple, mais d’être son rythme et son cœur
Non de paître les terres, mais comme le grain de millet de pourrir dans la terre
Non d’être la tête du peuple, mais bien sa bouche et sa trompette.

Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang
Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la mort ?

Paris, avril 1940

Portrait de Senghor par El Hadj Sy, 2013
Exposition de la Galerie nationale de Prague consacrée à El Hadj Sy en 2016.

Questionnaire

1. Recherche documentaire sur l’auteur et sur le mouvement littéraire dont il faisait partie. Qui était « L.-G. Damas » ?
2. Recherche documentaire sur les « Tirailleurs Sénégalais ». Où en était la Seconde Guerre mondiale, en France, en avril 1940 ? Expliquez « rires banania »
3. Vocabulaire : hostie, liminaire (sens symbolique de ces deux mots choisis en titre ?) chaland, simarre, moire (Que veut dire l’auteur en plaçant ces 3 mots dans une même phrase ?)
4. Étudiez la forme poétique. Montrez par des remarques précises que ce texte ne respecte pas la métrique classique, mais qu’il ne s’agit pas non plus de « vers libre » ni de « poème en prose ». Que pense l’auteur des « poètes tuberculeux » ? Pourquoi cet adjectif ?
5. Montrez que le rythme a une grande place dans ce poème. De quelles façons se manifeste-t-il dans les vers ?
6. Comment comprenez-vous la métaphore : « Et pourquoi cette bombe […] pierre à pierre ? » [4].
7. Comment comprenez-vous la métaphore : « comme le grain de millet de pourrir dans la terre » ?
8. En quoi ce texte est-il lyrique ? [5]
9. Étude de l’énonciation : qui parle, à qui ? montrez qu’il y a une sorte de dialogue entre le poète et divers interlocuteurs.
10. Justifiez l’expression : « ne suis-je pas assez divisé ? » Sur quels sujets le poète est-il « divisé » ? Que dénonce-t-il ?

- Voir aussi un projet sur la culture africaine : « L’arbre à tchatche », un article sur un voyage au Bénin et au Togo et un article sur un voyage au Sénégal et sur la littérature sénégalaise.
- Pour l’illustration, voir l’article sur Prague dans la rubrique voyages.
- Pour travailler sur la négritude, on peut utiliser Aspiration de Aaron Douglas (1936), un tableau exposé au musée De Young de San Francisco.

Lionel Labosse


© altersexualite.com 2010


[1Je signale à toutes fins utiles un emploi remarquable du mot « nègre » au sens moderne de personne payée pour faire le travail d’un autre, mais dans un domaine autre que la littérature, dans L’Œuvre d’Émile Zola (1886) au chapitre II : « Depuis la veille, tout l’atelier, soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n’avaient pas de projets à déposer, « les nègres », aidant les autres, les concurrents en retard, forcés d’abattre en douze heures la besogne de huit jours. »

[2Sira-Badral, selon la légende sérère, fondatrice du royaume de Saloum.

[3Sorong, sorte de kora (instrument de musique) peul.

[4Expression qui fait écho selon moi au titre du roman de Marguerite Duras Un Barrage contre le Pacifique.

[5Un texte sur Orphée complète la séquence.