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Mariage forcé, mutilations sexuelles, pour les 3e.

Pourquoi ?, de Moka

École des Loisirs, Médium, 2005, 209 p., 10 €.

mardi 1er mai 2007, par Lionel Labosse

Un roman en forme de coup de poing, pour dénoncer le mariage forcé, l’excision, l’infibulation (interdits en France comme dans de nombreux pays). « - Sais-tu ce que c’est, une excision ? [...] - C’est quand on mutile les organes génitaux des femmes [...]. Pour les empêcher d’avoir du plaisir. »

Résumé

Sous la férule de Nawal, la redoutable belle-mère, vivent à Cherbourg deux familles nombreuses originaires de Somalie. Mako et Halimo sont les filles de Nawal, la première soumise, l’autre plus rebelle. Leurs maris Oumar et Youssouf travaillent comme éboueurs et nourrissent tant bien que mal cinq enfants d’un côté, trois de l’autre. Seule la petite dernière du premier couple, Makeda, est née en France. Le drame commence quelques jours avant son sixième anniversaire. Pendant que Makeda claironne la joie de son anniversaire prochain, ses frères se disputent. Abdourahim, 11 ans, est révolté contre « ce pays pourri » (p. 13). Son frère Cali, 13 ans, tente de lui expliquer que « La Somalie, c’est mourir au soleil » (p. 15), et que « la Somalie, ça a tué Raquiya ». Il s’agit de leur sœur aînée, morte à six ans. Nawal martyrise ses filles et petits-enfants, reproche à ses gendres de ne pas les frapper, est favorable à toutes les coutumes traditionnelles de Somalie, déteste les beurs, « tous assimilés à ces marchands du Moyen-Orient qui avaient vendu ses ancêtres comme esclaves » (p. 18) ; déteste « la France et les chiens d’infidèles, sans oublier l’imam sénégalais qui empoisonnait l’esprit des bons Africains attachés à leurs traditions » (p. 34). Bref, Wafa, la sœur aînée, 14 ans, surprend des conciliabules entre Nawal, sa mère et sa tante, et un seul « regard terrible » de cette dernière suffit à lui faire comprendre ce qui se trame. Le lendemain matin, elle vole les économies familiales, et s’enfuit à Paris en emmenant Makeda, à qui elle promet de voir la tour Eiffel. Abdourahim et Cali se demandent donc « Pourquoi ? »

Mon avis

Il faut absolument proposer à nos élèves ce roman qui aborde le thème délicat des mutilations sexuelles. Disons tout de suite que la construction du récit me semble maladroite : après une exposition magistrale en un seul chapitre de 15 pages terminé par ces mots : « Wafa avait compris » (p. 23), on se demande pourquoi Moka nous balade à Paris à la suite de ses deux héroïnes, nous fait rencontrer deux clochards pittoresques, pour répondre seulement p. 161 à la question posée par le titre, et commencer enfin à expliquer ce dont il s’agit : excision, infibulation et mariage forcé. Certes, cela permet en passant d’aborder des questions importantes comme celle des tirailleurs sénégalais ou de la mendicité, mais les lecteurs ont compris de quoi il s’agit depuis bien longtemps, et attendent qu’on en vienne au vif du sujet. Ceci mis à part, il faut saluer la liberté de ton avec laquelle Moka oppose chez ces enfants et ces adultes les deux constituants de leur identité, traditions ancestrales d’un côté, modernité de l’autre. Le prénom de Mako, inversion de celui de l’auteur, n’est sans doute pas choisi par hasard : « l’esprit de Mako était très étroit, emprisonné dans des certitudes d’un autre âge » (p. 132). On se réjouira des saillies de Fatou, la copine sénégalaise qui « n’en avait rien à secouer de l’islam » (p. 26), ou d’Abdourahim, qui scandalise son frère parce qu’il ne croit pas en Dieu et mange du porc, et qui changera de discours sur la France au fil de l’histoire, jusqu’à traiter ses propres parents de « débiles profonds », « arriérés » et de « Sales Nègres » (p. 176). Des mots forts que les lecteurs superficiels qualifieront de racistes, mais en quoi les lecteurs plus attentifs reconnaîtront le phénomène de « haine de soi » bien connu chez les jeunes homosexuels. On retiendra le récit tragique de l’infibulation de Raquiya (pp. 162 à 165). Le personnage de Nawal, ogresse absolue, n’est pas sans rappeler l’inoubliable Isis de Gudule dans La Rose et l’Olivier. On rapprochera aussi ce roman de Vive la République !, de Marie-Aude Murail, paru aussi en 2005, qui montre les démêlés d’une famille nombreuse d’Ivoiriens en lutte pour que les enfants continuent à être scolarisés. Moka est le nom de plume d’Elvire Murail, qui avait entamé sa carrière littéraire avec le magistral Escalier C. Voir aussi Jeu mortel.

Pour en savoir plus sur les questions de mutilations sexuelles et de mariage forcé, lire Le pacte d’Awa, d’Agnès Boussuge et Élise Thiébaut. Le GAMS peut aussi organiser une séance d’information dans les établissements. Pour les lycéens, on trouvera une scène d’excision dans Les soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma (1968), p. 32 sq.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site du GAMS (Groupe femmes pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles)


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