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La comédie du mariage, pour les 5e / 4e

Quand papa était femme de ménage (Madame Doubtfire), d’Anne Fine

École des Loisirs, Médium, 1987, 249 p., 6 €.

mardi 1er mai 2007

Une excellente farce cruelle qui révèle les petitesses de la comédie conjugale (à méditer pour les partisans du « mariage gay » !) Pourtant, on peut s’étonner du fait que l’auteur se soit interdit de tirer parti de la situation qu’elle a créée, qu’elle ait si clairement écarté toute possibilité de vertige des sens dans la transgression du sexe par un « bon père de famille ». Les éditeurs ont-ils censuré, ou faut-il y voir l’effet de la « Clause 28 » de sinistre mémoire ?

Résumé

Daniel, comédien réduit à de petits boulots, est le père de trois enfants, Natalie, Christopher et Lydia, qu’il reçoit le mardi après-midi et un week-end sur deux. La moitié de son temps avec eux se passe à exprimer sa haine pour Miranda, son ex-femme, laquelle rogne du mieux qu’elle peut sur le temps de garde du père, notamment parce qu’elle ne supporte pas la crasse et l’insécurité qui règnent dans sa maison depuis qu’il vit seul, et parce qu’elle est stressée par son travail. Quand elle annonce son projet d’embaucher une gouvernante, il se propose de garder les enfants lui-même, puis comme elle refuse, il a une idée subite : il truque son annonce, et use de son talent de comédien pour se déguiser en une forte femme pétrie de principes de bonne éducation. Les enfants le reconnaissent immédiatement, et tout se passe au mieux, notamment grâce aux talents horticoles de Daniel. Mais le jeu se retourne parfois contre lui. En effet, alors qu’il fait parler Miranda de son mari devant ses enfants, celle-ci dévoile les raisons de leur mésentente, qui ne sont pas à son avantage, et les enfants profitent de la situation pour lui dire ses quatre vérités. Un jour, il est obligé de jouer double jeu, puisque la voisine de Miranda, qui prend des cours de dessin chez elle en son absence, appartient à une association pour laquelle Daniel a accepté un petit boulot de modèle. Le voilà obligé de poser nu en présence de ses propres enfants…

Mon avis

Ce roman a été traduit de l’anglais en 1989 par Florence Seyvos, l’auteur de Sans enthousiasme mais l’éditeur n’a pas jugé utile de la nommer sur l’édition que j’ai utilisée (datée de 1994). Il est d’ailleurs assez agaçant, s’agissant d’un éditeur aussi prestigieux, de relever un festival de coquilles (par exemple, entre la p. 24 et la p. 27, on a droit à « eux aussi connaissait leur mère », à « s’était bouchée les oreilles », puis à « simplementt », sans parler de formules comme « il s’adossa son dos » (p. 68)). Si on peut trouver le style un peu lourd, avec des effets de manche inutiles (« Face au danger, sa belle témérité se transformait en pitoyable frousse », p. 55), on ne peut qu’admirer la justesse du propos derrière la farce. La comédie conjugale y est justement dénoncée, grâce à une scène clé où Daniel emmène les enfants voir une pièce de théâtre qu’il trouve mal choisie parce qu’elle relate des disputes conjugales (il pourrait s’agir de Qui a peur de Virginia Woolf). La discussion qui s’ensuit entre le père et les enfants ne laisse rien de côté, chacun déballe son sac avec une violence salutaire, y compris le père, qui n’hésite pas à traiter son fils de « vermine » et de « salaud » (p. 164) quand ce dernier lui reproche de n’avoir pas joué la comédie pour maintenir coûte que coûte son foyer. Et la réconciliation finale montre que les torts sont partagés, qu’il n’y a pas la mauvaise mère d’un côté et le père floué de l’autre.

On peut se demander ce que ce titre fait dans notre sélection. En effet, voici un roman qui s’inscrit dans la riche tradition anglo-saxonne de la comédie de travelotage, au point qu’il a donné lieu à une version cinématographique mémorable (pourquoi le cinéma français ignore-t-il totalement les potentialités, je ne dis pas artistiques, mais commerciales, de la littérature jeunesse ?) On peut s’étonner du fait que l’auteur se soit interdit de tirer parti de la situation qu’elle a créée. Les éditeurs ont-ils censuré ? C’est à peine si, à la fin du roman, alors que Daniel, démasqué, est contraint d’utiliser une dernière fois le vêtement de Mme Doubtfire pour rentrer chez lui en bus, il se fait draguer par le chauffeur, mais le dénouement est rapide : il descend du bus, point barre. De même, au lieu de créer un chapitre ambigu, l’auteur a fait en sorte que les enfants reconnaissent immédiatement leur père, et dès son premier jour, le voilà multipliant les incongruités viriloïdes, pour bien souligner le fait que c’est pour de faux, que cet honorable père de famille est bien 150 % masculin et 150 % hétérosexuel, des fois que les jeunes lecteurs pourraient être enclins à trouver du charme à un homme féminin ou à une évocation du fait transgenre. Ce sont des « mollets poilus » par-ci, et des mégots jetés dans la cuvette des toilettes par-là. Cela dit, rien n’a réellement changé en ce domaine, si l’on en croit le récent Garçon ou fille, de Terence Blacker. En attendant une comédie de travelotage pour les jeunes où le thème de la transgression du genre ne fasse pas l’économie d’un instant de vertige… Tout est fait pour que le lecteur conclue : « quel bon père, qui n’hésite pas à descendre jusqu’à l’état de travelo pour voir ses enfants ! ». Et comment interpréter la scène où Daniel jette ses habits féminins à la poubelle, juste après s’être fait draguer par le chauffeur ? Il est vrai qu’à l’époque de la publication de ce roman, sévissait l’ignoble Margaret Thatcher, qui avait instauré la « Clause 28 » interdisant de présenter l’homosexualité sous un jour favorable auprès des jeunes. Cette loi n’a été abrogée que très récemment par Tony Blair, ce qui signifie que jusqu’à cette époque, nous, les rédacteurs du Collectif HomoEdu, nous aurions été en prison dans ce pays ! Cela relativise les piaillements actuels de la classe politique française, qui n’en peut plus de faire des démonstrations électoralistes d’homophilie, mais qui à l’époque se gardait bien d’attaquer cette vieille peau (Thatcher) sur son homophobie d’État !

- Voir Le Jour où je me suis déguisé en fille, de David Walliams, un roman paru en 2008 qui rafraîchit le genre…
- Anne Fine est l’auteure d’une nouvelle de l’anthologie La première fois, publiée en 2010, et de La nouvelle robe de Bill.

Lionel Labosse


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