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Les travaux et les jours… pour les 5e

Fille des Crocodiles, de Marie-Florence Ehret

Éditions Thierry Magnier, 2007, 184 p, 8 €

dimanche 20 janvier 2008, par Lionel Labosse

Plutôt qu’un roman, Fille des Crocodiles est la chronique d’une année à Nanou, village burkinabé du département de Boromo, bourgade elle-même située à mi-chemin de la nationale 1 reliant la capitale Ouagadougou à Bobo-Dioulasso. On fait connaissance avec la famille élargie de la grand-mère Mâ, jusqu’au fantôme du grand-père qui hante les rêves de la petite-fille Fanta pour exiger la sépulture qu’on ne lui a pas encore donnée, les oncles, les tantes et toute la communauté du village. Il y a aussi Delphine, la fille de Mâ, qui s’est exilée en France pour fuir le mari qu’on lui avait imposé, confiant ses deux filles Fanta et Bintou aux soins de Mâ.

Résumé

Mâ est revenue de Côte d’Ivoire suite à la mort de son mari, avec ses derniers enfants ainsi que Delphine, qui avait 16 ans à l’époque [1]. Celle-ci avait eu deux filles d’un mariage arrangé, mais la mésentente s’était installée avec son mari. Celui-ci souhaitait une deuxième épouse, ce qui lui avait été refusé par le conseil de famille des Dao (la famille de Mâ), dont le totem est le crocodile. Delphine était donc partie à Paris, d’où elle envoie régulièrement de l’argent, ainsi que de quoi alimenter un téléphone, rechargé sur une batterie de voiture, qui lui sert à maintenir le contact avec le village, le temps qu’elle obtienne un document officiel lui permettant de faire un aller-retour au Burkina Faso. Au début du récit, la communauté se trouve partagée par l’arrivée d’une exciseuse du Mali. Grâce à l’autorité de Mâ, traumatisée dans sa jeunesse par la mort de sa petite sœur, Fanta et Bintou échapperont à l’excision. Le maître d’école et le marabout s’y opposent également, mais cela n’empêche pas certaines matrones de faire exciser leurs filles, ce qui entraîne la fin de l’amitié de Fanta avec son amie initiée, Nata. Une fois cette bourrasque passée, l’année suit son cours, avec la tabaski, le vol de la mobylette offerte par Delphine, la fuite du jeune Adama, à qui l’on voulait interdire d’étudier au collège, son retour secret puis officiel pour flirter puis se fiancer avec Bintou. Le tout culmine avec le retour triomphal de Delphine, qui sème les cadeaux partout dans le village, et se demande si elle doit remporter sa fille avec elle.

Mon avis

Cette chronique est un véritable cours sur le Burkina Faso. Les événements qui secouent la communauté sont autant de prétextes pour évoquer l’histoire et la géographie, en s’appuyant parfois sur les leçons du maître d’école, et sur quelques contes traditionnels intégrés au récit (cf. le Conte de Yennenga, « élevée par son père comme un garçon », p. 123). La question de l’excision occupe une grande place, et on peut y voir une illustration pratique de l’ouvrage documentaire récent Le pacte d’Awa, d’Agnès Boussuge et Élise Thiébaut. Le mot « excision » n’est quasiment jamais prononcé (« Elles ignorent même le mot d’excision », p. 56), et l’ignorance des hommes mais aussi des femmes est édifiante (et pourtant le Burkina Faso est l’un des pays qui a le mieux lutté contre l’excision). On parle de « circoncision » ou de « purification » (p. 40), de « couper le mauvais sexe » (p. 23), et le maître d’école ose à peine mettre les choses au point en rappelant la loi : « c’est un crime » ; « c’est un organe à part entière dont la femme est privée, et non un simple morceau de peau… » (p. 45). Le mot « clitoris » ne sera bien sûr jamais utilisé ! Le syncrétisme caractéristique du Burkina-Faso apparaît entre les lignes, même si l’islam est majoritaire dans la région. Les élèves s’étonneront sans doute de voir des cochons se balader entre les pages, mais ce n’est effectivement pas rare dans les villages, de même que l’on n’hésite pas à utiliser des masques animistes dans un contexte musulman !

Ce qui ressort de ce tableau véridique est relativement désespérant : malgré le recul de l’excision, c’est la même Afrique inchangée depuis les premiers récits de littérature noire. On a l’impression de relire L’enfant noir, de Camara Laye, en plus sombre, car cinquante ans ont passé, et la vie est toujours la même, l’homme est soumis au rythme des saisons, au bon vouloir de la pluie et au cours du coton ; le moindre revers de fortune donne lieu à la recherche d’un bouc émissaire (une fille « impure », par exemple). À part la mobylette, le téléphone et la télévision qu’on branche de temps en temps sur la batterie, rien ne témoigne de la modernité, rien ne s’écarte de l’égrènement prévisible du moindre pixel de couleur locale ! Quand la pompe tombe en panne, on fait venir un technicien de la capitale, qui apporte son propre groupe électrogène. Un jumelage existe entre Boromo et Rance-Frémur, en France, mais les villageois semblent attendre comme la Manne céleste les seules contributions de Delphine. Au point de vue de la sexualité, le tableau n’est guère plus reluisant. À part Bintou qui flirte avec Adama — et encore, en tout bien tout honneur, la relation étant avalisée par le contrôle social du village entier ! (p. 154) — les filles ne rêvent pas d’une aventure sentimentale, mais exclusivement d’avoir un mari et des enfants, de même que la terre doit avoir de nombreuses récoltes si le temps le permet : « Et puis, elle se marierait. Elle aurait un garçon, et puis deux filles… » (p. 79). On se croirait chez Maupassant ! Les plus réactionnaires, favorables à l’excision, pensent qu’« une vraie femme doit savoir souffrir » (p. 24), et ressassent les éternels arguments : « Dieu donne, Dieu reprend ! (p. 36). Même à Paris, au sein de la communauté immigrée, les rôles sont tranchés : « les femmes feront la vaisselle ensemble tandis que les hommes regarderont la télévision » (p. 100). Bref, un livre utile pour faire découvrir quelques réalités africaines qu’on ne peut pas nier, mais on n’oubliera pas qu’il existe aussi une Afrique plus moderne, éloignée du « long braiment déchirant » de l’âne qui « semble rassembler dans son cri toutes les souffrances, toutes les injustices, toutes les plaintes du monde » (p. 173). Voir à ce sujet Noirs de France, de Rama Yade-Zimet.

- Sur l’excision, voir Le pacte d’Awa, d’Agnès Boussuge et Élise Thiébaut, et le film Moolaade d’Ousmane Sembène. Sur le Burkina Faso, voir mon article L’arbre à tchatche (découverte de la culture africaine). En littérature Burkinabé, on peut lire aussi Fumée noire (Moreux, 2002), un thriller politique, ainsi que les contes Le Totem (l’Harmattan, 2000), de Boubakar Diallo, qui est également rédacteur en chef du fameux Journal du Jeudi, et réalisateur. Voici un extrait d’une de ses entrevues : « Les publics africains ont besoin de se reconnaître dans leurs cinémas, besoin de rire de leurs tares, besoin de dénoncer les entraves à leur épanouissement, besoin de sentir le cœur battre dans des histoires à suspense mais surtout sentimentales. Inutile de rappeler sans cesse qu’on est misérable et que l’avenir est bouché. Nos publics ont grand besoin d’émotions africaines. Ils ont besoin de croire que le Rêve Africain est possible ! »

Lionel Labosse


© altersexualite.com 2008
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[1Le grand-père est pourtant donné pour mort de l’année précédente à la p. 114.