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Un roman sidérant, pour les CM2/ 6e

Tellement tu es ma sœur ! de Clotilde Bernos

Syros, souris poche, 2000, épuisé

dimanche 17 février 2008, par Lionel Labosse

Ce roman court ne figurerait pas dans cette sélection si nous ne visions pas l’exhaustivité y compris sur le thème du sida. Traiter du sida sans la moindre allusion à la sexualité, a fortiori à l’homosexualité, voilà le pari que, à l’instar de Lettres à qui vous savez, d’Hervé Debry, relève l’auteure de ce livre sans doute aussi opportuniste que les maladies qui assaillent le sidéen.

Résumé

Le frère-narrateur a 22 ans, et retrouve un carnet oublié tenu pendant 52 jours avant la mort de sa sœur Miette, qui avait 22 ans elle-même quand il en avait 11. Il avait appris sa maladie le jour de ses six ans : « Alors, tu vas être morte ? » (p. 27). Un rapide calcul nous amène donc entre 1984 et 1989, c’est-à-dire les années les plus dramatiques de l’épidémie. Tom écrivait donc ce « carnet secret » bien que ce fût « un truc de filles » (p. 19). Il en profite pour nous informer de son hétérosexualité ainsi que de celle de son grand frère : « Je me demande comment ça fait quand on embrasse une fille en bouche-à-bouche. Comme Paul quand je l’ai surpris l’autre jour avec sa blonde » (p. 21). Tom note au jour le jour la dégradation de l’état de Miette : « Miette commence à rétrécir » (p. 22) ; il se rappelle avec plaisir ses sorties féministes (passage amusant, p. 34/35). Tom est victime de grossophobie à l’école (p. 72), mais trop triste pour répondre. Quelques jours avant la fin, Miette est admise à l’hôpital ; Tom fugue pour lui rendre visite, en vain.

Mon avis

Autant le dire d’entrée, ce roman court ne figurerait pas dans cette sélection si nous ne visions pas l’exhaustivité y compris sur le thème du sida. Traiter du sida sans la moindre allusion à la sexualité, a fortiori à l’homosexualité, voilà le pari que, à l’instar de Lettres à qui vous savez, d’Hervé Debry, relève l’auteure de ce livre sans doute aussi opportuniste que les maladies qui assaillent le sidéen. Pardon pour le jeu de mots, mais l’auteure elle-même n’y va pas de main morte, parlant de « maladie sidérale » (p. 27, 49, 91, etc.), et nommant « Sido » le pantin consolateur que fabrique le petit frère narrateur (p. 49). Le texte n’est pas sans qualités littéraires et trouvailles d’écriture ; il est fort pathétique et ne manquera pas de faire pleurer dans les chaumières ; le lien poétique entre le petit frère et sa grande sœur est fort bien vu ; mais quel rapport avec cette maladie particulière ? On relève l’avertissement liminaire : « Je regrette que ce gigantesque effort d’information se soit effiloché avec les temps et que seules quelques associations mènent maintenant une action efficace. Bien que de nouvelles thérapies soient en expérimentation, le sida est une maladie mortelle, en croissance dans certains pays. Il me semble important de le rappeler régulièrement et d’informer la nouvelle génération de préadolescents, sans dramatiser ».

Cependant, malgré cet avertissement, l’apport d’information au sujet de cette maladie et de sa prévention est nul. Les seuls symptômes sont l’amaigrissement, la perte d’appétit et de cheveux, la toux durable (p. 42), ce qui se retrouve dans un nombre important de maladies. Mieux, la visite à domicile du médecin de famille qui prescrit, 15 jours avant la mort, « des ordonnances de tas de trucs aux noms compliqués » et répète « Avec ça, elle devrait aller mieux » (p. 57) témoigne d’une ignorance des réalités de cette maladie à l’époque ! En revanche, la dramatisation est à son comble, puisque, alors que le livre est publié à une époque où on pouvait à bon droit se réjouir des progrès de la pharmacopée, l’auteure nous replonge dans l’histoire d’une dégradation accélérée, désespérante et irréversible. Quand Félix, le petit ami de Miette lui rend visite, rien n’est dit sur l’impact de la dégradation physique sur les rapports amoureux. On sent chez l’auteure l’impossibilité d’aborder ce qui pourtant est le noyau dur de la maladie dont elle a voulu traiter ! La cause de la maladie est simple : « Un jour elle est tombée et elle est devenue transfusée » (p. 54). Certes, c’est une des voies de contamination, mais à l’époque où se passe l’action, est-il vraisemblable qu’un garçon de 11 ans, dans son « journal secret », ne se pose aucune question par rapport aux autres voies de transmission ? Et si, comme le prétend l’auteure, on écrit pour « informer la nouvelle génération », s’imagine-t-on être crédible si l’on s’interdit la moindre allusion aux idées que suscitent immédiatement parmi les jeunes la mention du nom « sida » ? Bref, pour aborder ce thème en classe, contentez-vous pour cette tranche d’âge des quelques excellents romans publiés bien auparavant, par exemple La Vie à reculons, de Gudule, ou d’un roman exactement contemporain, Comme la lune, de Daniel Meynard.

Terminons par une anecdote savoureuse : dans une bibliothèque parisienne où j’ai tenté de trouver cet incunable, la bibliothécaire à qui je me suis adressé, caricature de « dame du CDI », cheveux sagement plaqués sur le sinciput et s’évasant en corolle à la base, col en dentelle blanche amidonnée, me répond l’air le plus sérieux du monde : « compte tenu du thème — voyez-vous il y a marqué « sida » — il est sûrement classé au rayon « ado », à l’étage ». Le livre est demeuré introuvable, j’ai dû chercher ailleurs. Cela me rappelle (excusez-moi de m’auto-citer) le personnage de Mme Gratton dans L’année de l’orientation : « — En principe c’est pour les neuf dix ans, mais à cause du thème je ne le confie qu’aux élèves de troisième sérieux qui en font la demande. Je ne voudrais pas de plainte des parents, tu comprends » (p. 93).

- Clotilde Bernos est également auteure de Pour toi Anissa.

Lionel Labosse


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