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Drame du coming out, à partir de la 4e.

50 minutes avec toi, de Cathy Ytak

Actes Sud Junior, D’une seule voix, 2010, 80 p., 7,8 €.

lundi 20 février 2012, par Lionel Labosse

Cathy Ytak semble s’être amusée à prendre le contre-pied de son précédent opus publié dans la même collection, Rien que ta peau. Un garçon au lieu d’une fille. Homo au lieu d’hétérosexualité. Élève brillant au lieu d’une élève en retard. Pas d’évocation de la sexualité génitale, alors que le précédent la mettait au premier plan. Chaleur aoûtienne au lieu de lac gelé. Reste un thème cher à notre auteure : les parents étouffants, et on va loin cette fois-ci : à défaut de tuer le père, on le laisse crever tout en causant pendant les 50 minutes du titre. Je ne reviendrai pas sur ce que je pense du concept de cette collection, et que je réitère pour ce titre. Ce texte me semble moins abouti, moins convaincant que les précédents de Cathy Ytak, mais il n’est pas sans intérêt

Résumé

Un garçon de 17 ans assiste à un infarctus de son père. Il n’appelle pas les secours, attend sciemment la mort du père, tout en racontant ce qui l’a mené à cette attitude. La cause de l’infarctus semble être ce que vient de dire le fils, qui avait interrompu le père dans son bricolage d’un « il faut que je te parle » comminatoire, longuement ruminé au terme d’années de maltraitance psychologique dont ce monologue va dévider l’écheveau. Le fils remonte à la première gifle à 7 ans, à cause de l’impatience du père qui l’aidait à faire ses devoirs (p. 14). Pourtant le père n’a pas mauvaise réputation, il « déteste les paysans, les pédés, les balayeurs et les chats, sans qu’on sache d’ailleurs très bien pourquoi » (p. 16). Or le fils a fait, il y a dix mois, la connaissance de « Camille » (p. 41), dont il tombe amoureux. Il faudra attendre 5 pages seulement pour savoir que ce prénom épicène cache un garçon [1]. Le père les surprend en train de s’embrasser dans la chambre du fils, et tabasse le fils après que « Camille », âgé de 20 ans, soit parti. Le fils ne veut pas porter plainte contre le père, car Camille et lui sont séparés par la barrière des 18 ans, et il craint que ce dernier soit accusé de détournement de mineur (p. 55), ce qui est assez peu réaliste, vu les conditions énoncées dans le texte. Pour échapper à l’emprise du père, le fils imagine, malgré ses excellents résultats scolaires, d’abandonner son projet de classe prépa pour embaucher dans l’exploitation agricole des parents de son copain, à la cueillette des mirabelles pour commencer. Ironie du sort, c’est en annonçant cette décision qu’il crée les conditions (la mort du père) qui la rendent inutile.

Mon avis

Ce texte court me donne l’impression d’une dramatisation excessive. Ainsi du thème de la gifle, hypertrophié par rapport à ce que le protagoniste nous apprend de ce qu’il a vécu. Le père l’aurait finalement frappé assez rarement, mais on en arrive à une apologie de la pénalisation des gifles, chère à notre amie de l’UMP Edwige Antier : « Au Danemark, j’aurais pu te dénoncer. Tu aurais été foutu en prison, tout le monde t’aurait montré du doigt » (p. 31). Cette remarque d’ailleurs est contradictoire avec le refus du fils de porter plainte contre le père quand il le tabasse (p. 55). Du coup, on aurait tendance à se faire l’avocat du diable, et à envisager une autre évolution à l’histoire, au lieu de cet infarctus et de cette fin tragique due surtout à un défaut de communication. Il est fréquent qu’un parent réagisse mal à la nouvelle de l’homosexualité d’un enfant, mais souvent ça s’arrange au bout de quelques mois. L’évocation de l’homosexualité est dramatisée. Ce garçon n’a qu’une seule expérience, dont on n’apprend pas grand-chose : « La première fois que nous avons fait l’amour, je tremblais tellement que je n’arrivais pas à sortir le préservatif de son enveloppe » (p. 44). A part ça, il est amoureux fou de ce garçon. Bien, mais comme dirait l’autre, c’est un peu court, jeune homme. Le coup du préservatif est le seul détail qu’on saura de cette relation. On dirait que l’auteure se soucie uniquement de se conformer à des programmes ministériels de « prévention des risques » du sida, et qu’elle en oublie le réalisme, qui voudrait que deux jeunes gens discutent d’abord de la réalité desdits risques, infimes s’agissant d’une première relation pour l’un, et sans doute pas d’une trentième pour l’autre. Un tel texte aurait eu sa logique il y a quinze ans, mais cela fait belle lurette qu’il nous semble que la littérature jeunesse a dépassé cette dramatisation excessive du coming out. Quant au thème de l’abus d’autorité des parents, Cathy Ytak nous semble avoir déjà tout dit, et en mieux, dans ses précédents ouvrages. Tant qu’à être moral, je préférerais qu’on donne aux adolescents les moyens de surmonter un obstacle passager, plutôt que de les pousser à dramatiser jusqu’au tragique une déconvenue passagère.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- De la même auteure, lire Rendez-vous sur le lac, L’ombre d’Adrien, Rien que ta peau et Les murs bleus, sans oublier notre entrevue avec Cathy Ytak. Voir dans la même collection « D’une seule voix » Un endroit pour vivre, de Jean-Philippe Blondel.
- Lire l’article de Jean-Yves sur ce livre.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de Cathy Ytak


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[1Anne Percin avait tenu bien plus longtemps dans L’âge d’ange.