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La Grèce, la Grèce toujours recommencée, pour les 3e.

L’Âge d’ange, d’Anne Percin

L’école des loisirs, Médium, 2008, 128 p., 8 €.

mercredi 22 septembre 2010, par Lionel Labosse

L’Âge d’ange est dans la lignée du précédent roman d’Anne Percin, Point de côté. Un style littéraire classique, des héros précieux égarés dans le monde moderne, une nostalgie ténébreuse d’un âge d’or irrémédiablement révolu sous les assauts des nouveaux barbares dont les caricatures médiatiques hantent le récit. La mention des aspects altersexuels de la Grèce antique, et un jeu subtil sur le sexe et le genre grammatical constituent les deux atouts de l’ouvrage.

Résumé

La narratrice raconte au passé simple un drame vieux de quinze ans. Fille de bonne famille, d’allure androgyne (le mot n’est pas employé), elle était élève d’un « gymnasium » huppé du Luxembourg. Elle se sentait différente des autres, qui lui semblaient « un agglomérat d’êtres asexués, indifférenciés ». Elle-même « ne savai[t] pas faire la différence entre les filles et les garçons », et avoue rétrospectivement : « Ma vie était à l’intérieur des livres » (p. 18). Elle ne sait même pas si elle est garçon ou fille : « Longtemps, je n’ai pas su. J’étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute » (p. 20). Elle n’a pas de prénom, et si son ami l’appelle une fois Anja (p. 102), rien ne dit que ce soit autre chose qu’un surnom. Elle avait commencé l’étude du russe, mais sa passion depuis l’âge de onze ans était pour le grec ancien. L’année du drame, elle avait découvert à la bibliothèque du lycée un livre que personne ne lisait plus depuis longtemps, sur les Amours des dieux et des héros, recelant des illustrations « sans fard » sur « la Grèce et son culte du corps » (p. 22). Un jour elle découvre avec dépit qu’un autre élève a emprunté ce livre, bien moins soigneux qu’elle. Un élève qui décalque la coupe Warren, et s’intéresse au « culte de Hyacinthe » ou à la diamastigosis [1]. Elle finit par rencontrer cet emprunteur indélicat, un certain Tadeusz, émigré polonais qui écorche le français mais brille en russe. Tadeusz fait partie de « la meute », les jeunes des quartiers populaires admis au lycée grâce à leur bon niveau, qui s’oppose aux « jaguars », dont fait partie à son corps défendant la narratrice. Une amitié lie les deux hellénophiles, mais la première fois qu’Ange accompagne son ami dans sa terrible et sanglante banlieue, ils se font sauvagement agresser par des voyous, qui prennent l’adolescente pour « un mec », et apostrophent Tadeusz en ces termes : « Tu te fais plus chier, toi ? Tu les ramènes à la maison ? » (p. 73). Ange panse les plaies de son ami, telle Achille soignant Patrocle. Il lui faudra encore trente pages pour questionner Tadeusz et qu’il lui fasse comprendre qu’il ne l’aime pas comme elle l’espère. Encore ne le comprend-elle qu’à demi-mot, car le mot « homosexuel » ou aucun de ses synonymes ne sera utilisé : « Ils en ont après toi à cause de ça ? » (p. 103), même avec 15 ans de recul, même après le crime homophobe dont est victime l’adolescent.

Mon avis

L’Âge d’ange est dans la lignée du précédent roman d’Anne Percin, Point de côté. Un style littéraire classique, des héros précieux égarés dans le monde moderne, une nostalgie ténébreuse d’un âge d’or irrémédiablement révolu sous les assauts des nouveaux barbares dont les caricatures médiatiques hantent le récit : « Les deux jeunes, aux yeux pleins d’ombre sous leur capuchon, foncèrent sur nous comme des pitbulls, la tête dans les épaules » (p. 73). Certes, la narratrice adopte une posture de gauche, en prenant parti, lors des émeutes banlieusardes relayées par la télévision, pour les esclaves qui se révoltent à la façon de Spartacus. Émule de Jacqueline de Romilly, elle analyse le monde d’aujourd’hui par le détour de l’Antiquité grecque. Et, comme dans le précédent roman, le malheureux Tadeusz semble se confondre avec un statut fatal de bouc émissaire. Si toutes les références à la culture grecque ancienne et notamment à ses aspects altersexuels me ravissent, je demeure rétif à cette vision noire de l’adolescence, à cette obsession de l’auteure à cantonner la figure de l’homosexuel à ce rôle de victime. Entre l’amitié nouée par les deux personnages et la mort de Tadeusz, pas une seule scène n’aura tranché l’ombre d’un rayon de soleil, à l’image de cette séance de visionnage d’un film à l’issue de laquelle la narratrice note : « j’hésitai à remonter les volets que j’avais tirés » […] « la pénombre nous enveloppait » (p. 59). Et pourtant, la phrase prononcée par les voyous, et l’attitude de Tadeusz supposent qu’il a une certaine habitude de fréquenter des garçons. Que penser alors de l’impossibilité de la narratrice à mettre un mot sur ce qui constitue le point d’ancrage de la personnalité de son ami et le prétexte de sa mort ? Qu’une adolescente peine à formuler les choses, soit, mais devenue adulte et jouissant d’une bonne situation, 15 ans plus tard ? N’est-il pas à craindre que ce genre de roman encourage à opposer deux types de citoyens, les victimes homos, policés et courtois d’un côté, et de l’autre, les voyous des banlieues à capuche, machos et homophobes ?

Je suis vraiment désolé d’accabler ces deux livres d’une auteure qui semble s’imposer en littérature jeunesse. Cela n’empêche pas que de nombreux adolescents apprécieront l’ouvrage. Terminons sur l’autre point positif, le jeu sur l’androgynie de la narratrice. Il faut en effet attendre la page 83 (sauf inattention de ma part) pour être sûr que cet ange est sexué du côté féminin. Auparavant, les indications de genre et de sexe étaient ambiguës (« ma main de fille », p. 47 pouvait faire penser à un aspect de garçon gracile), et l’auteure avait pris soin d’employer exclusivement des adjectifs épicènes, et de n’avoir à accorder aucun participe. Mais à partir de la p. 83, ces accords pleuvent : « seule », « saoulée », « laissée », etc. Cela fournira une idée pédagogique à mes honorables collègues : rechercher les morphogrammes du féminin. En ce qui concerne le niveau de référence, ce livre sera abordable de la 6e à la 3e, mais nécessitera un guidage pour compenser les non-dits du texte, sans quoi la problématique homosexuelle, jamais clairement formulée, risque d’échapper aux jeunes lecteurs. Mais le niveau de référence à mon avis est la 3e, car des sorties du type « Envie que ce pays, ces institutions, cet ordre moral, auxquels je n’avais jamais pu croire, volent en éclats » (p. 55) demandent une certaine maturité.

- Les passionnés de Grèce antique approfondiront les connaissances distillées dans le livre par la lecture de L’homosexualité dans la mythologie grecque, de Bernard Sergent.
- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves.
- Lire Point de côté de la même auteure, ainsi que Le Jour du slip / Je porte la culotte.
- En 2015, parution de l’excellent Ma mère, le crabe et moi d’Anne Percin, Rouergue, doado. Un court roman dans lequel une jeune fille de 15 ans raconte avec humour la lutte de sa mère contre le cancer du sein.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le blog de l’auteure


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[1Précisément les aspects de la culture grecque antique qui sont toujours tabous en 2010 en littérature jeunesse.