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Secrets de famille, pour les 3e et le lycée.

J’apprends l’allemand, de Denis Lachaud

Actes Sud, 1998, 206 p., réédité coll. Babel j, 7,5 €.

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

J’apprends l’allemand a tout pour devenir un classique. Le lien entre les maux de l’enfance et les secrets familiaux ; l’alternance de la première et de la troisième personne, et parfois la parole donnée à d’autres personnages, et surtout l’entrelacement de la découverte de la sexualité et particulièrement de l’homosexualité en contrepoint à la révélation du passé nazi des deux familles, tout cela concourt à frapper durablement l’esprit du lecteur.

Résumé

Tout petit, Ernst Wommel a failli perdre l’usage d’un œil. Il ne l’a conservé que grâce à d’interminables séances de rééducation chez le docteur Salavoux. Son grand frère Max et lui n’ont pas d’autre famille que leurs parents Horst et Katarina, Allemands installés en France. Ils ne parlent jamais allemand devant leurs enfants, et ne leur ont jamais révélé la raison de leur exil. À l’école, on traite les frères de « sales boches », ou de « Rommel heil Hitler ». Max ne s’intéresse pas à ce passé interdit, mais Ernst choisit l’allemand comme langue vivante en sixième. Lors de son premier échange scolaire, il fait la connaissance de son correspondant Rolf. Ils couchent dans deux lits superposés, et le premier soir, Ernst « comprend que Rolf se branle » (p. 55). Le surlendemain, il l’accompagne dans ce « petit tremblement de terre quotidien » (p. 59), et ainsi de suite. Le grand-père de Rolf parle à Ernst de son travail de « soldat dans la Wehrmacht » à Dachau. Rolf est choqué, le grand-père ne lui avait jamais dit la vérité. À son retour en France, Ernst apprend que ses parents se séparent. Il s’installe avec sa mère dans le grand appartement de… M. Salavoux. Les rapports avec son père sont toujours tendus, mais sa mère semble être « démuselée par la séparation » (p. 103). Elle évoque plus facilement le passé. Ernst passe un mois tous les étés dans la famille de Rolf, qui lui présente sa copine. Ils resteront amis, liés par leur désir commun d’archéologie familiale. Ernst fait la connaissance de Peter, l’oncle de Rolf en rupture avec la famille, et de son petit copain juif, Art. Après son bac, Ernst s’installe en Allemagne et consacre son énergie à retrouver son grand-père, et à interviewer toute la famille de Rolf et la sienne. Des deux côtés, les histoires ne sont pas très gaies. « Je te connaissais déjà, pépé, tu chantes dans mes cauchemars depuis toujours » (p. 170). Peter explique sa révolte contre ses parents : « Un petit mari qui rentre tous les soirs après avoir fait sa journée au camp […] Et comment s’est passée ta journée mon chéri ? Et combien de juifs a dévoré ton chien ?… Et combien de pédés as-tu broyés avec la crosse de ton fusil ?… » (p. 163). Ernst sait, il peut vivre sereinement.

Mon avis

J’apprends l’allemand a tout pour devenir un classique. Le lien entre les maux de l’enfance et les secrets familiaux ; l’alternance de la première et de la troisième personne, et parfois la parole donnée à d’autres personnages, et surtout l’entrelacement de la découverte de la sexualité et particulièrement de l’homosexualité avec la révélation du passé nazi des deux familles, tout cela concourt à frapper l’esprit du lecteur. L’image des deux garçons qui se branlent dans leurs lits superposés rejoindra, à la fin du récit, celle des « Trois étages de lits en bois » (p. 184) du musée de Dachau. Le plaisir et la mort. [1] Comment supporter, alors, les propos du père de Peter : « tu te tues au travail […] et ta récompense, c’est un fils homosexuel qui t’insulte du matin au soir en te traitant de monstre et qui part vivre dans une forêt avec un juif » (p. 152) ? La sexualité, la libre sexualité évoquée au fil des pages, n’est-elle pas l’antidote du fascisme ? Ce roman est une bonne préparation à un voyage scolaire, de façon à crever un abcès que les professeurs d’Allemand connaissent bien. On y retrouve aussi cette solidarité parfois pesante des élèves qui, ayant choisi cette première langue, par la force des choses se suivent d’année en année dans la même classe, alors que les anglicistes sont répartis dans différentes classes. Ce roman n’est pas encore disponible en collection jeunesse ; c’est regrettable. [2] Ce qui retient sans doute, ce sont les scènes de sexualité explicite, les fellations. Et alors ? du moment qu’il ne s’agit pas de provocation gratuite, mais qu’elles ont une raison d’être dans l’économie du récit ? Pour les troisièmes, le mieux (pour clouer le bec aux Saintes-Nitouches) est de proposer ce livre dans une liste comprenant aussi Le voyage clandestin, de Loïc Barrière, publié en collection jeunesse, qui contient également une scène de fellation. Pour les secondes et les premières, cela pose a priori moins de problème, du moment qu’on les prévient de ce qui risque de les choquer. Ce roman prendra sa place dans l’étude du biographique en classe de première. Un seul bémol en ce qui me concerne : les dernières scènes en Indonésie me semblent inutiles, surtout quand Ernst sort à brûle-pourpoint ce bon vieil argument déloyal de la droite libérale consistant à disqualifier les écolos aussi bien que les gauchistes antisionistes, sous prétexte… d’antisémitisme. Ce roman méritait une fin plus fine que ce concours de politiquement correct sur une plage à touristes.

- Un autre livre dont l’action se passe en Allemagne : Un cœur grand comme ça, de Cordula Tollmien, et la B.D. L’Avenir perdu, d’Annie Goetzinger, Jonsson & Knigge. Denis Lachaud a également publié Foot foot foot.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

Lionel Labosse


Voir en ligne : Entrevue avec l’auteur


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[1Cette scène fait fortement penser à la scène clé de la pièce Bent de Martin Sherman, reprise dans le film The Bubble, une des scènes de théâtre les plus « théâtrales » — et bouleversantes — que je connaisse.

[2Omission réparée en 2006, mais le texte a-t-il été modifié ?