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« C’est pas beau quand on a pas de queue », pour les 4e.

Simple, de Marie-Aude Murail

École des loisirs, Médium, 2004, 209 p., 10,5 €.

samedi 7 avril 2007, par Lionel Labosse

Simple ouvrira des débats passionnants dans les classes, car il est parmi nos élèves beaucoup de Kléber qui n’ont guère l’occasion de parler de leur « Simple » à eux, un frère ou une soeur qu’on ose à peine inscrire sur les fiches de début d’année, de peur que les profs demandent « Pourquoi n’est-il pas scolarisé dans le même collège ?

Résumé

Kléber Maluri, 17 ans, s’apprête à rentrer en terminale au lycée Henri IV à Paris, mais doit d’abord trouver un logement pour lui et son frère Barnabé, alias « Simple », 22 ans, déficient mental. S’il est chargé de ce frère encombrant, c’est que leur père s’est remarié récemment, qu’il attend un enfant et voudrait placer Simple à Malicroix. Or Simple a été traumatisé par un premier séjour dans cet institut spécialisé : « Simple était déficient mental, mais à Malicroix ils l’ont rendu fou » (p. 87), et Kléber se fait un point d’honneur de se charger de son frère. C’est un combat quotidien, car ce gaillard de 22 ans a un QI d’enfant de 3 ans et ne peut pas tenir sa langue, que ce soit pour dire à la grand-tante qu’elle pue ou à une fille qu’elle n’a « pas de queue derrière » (p. 47 ; queue de lapin, qu’alliez-vous penser !) Après deux tentatives infructueuses, les deux frères sont acceptés dans une colocation d’étudiants. Il y a Emmanuel et Aria, étudiants en médecine, Corentin, le frère d’Aria et son copain Enzo, lequel ne supporte pas d’être réveillé tous les jours à sept heures par les exploits érotiques d’Emmanuel, qui a « la ponctualité d’un coucou suisse » (p. 68). Enzo est jaloux, et convoite Aria. La cohabitation est difficile, mais Enzo notamment s’attache à Simple, tandis que Corentin, dragueur lymphatique, compte bien profiter des copines de lycée de Kléber. Celui-ci n’a pas froid aux yeux, et fait connaissance avec deux filles de sa classe, Béatrice et Zahra. Bien sûr il s’amourache de celle qui le manipule, et méprise celle qui l’aime, discrètement aiguillé par les remarques pas si débiles que ça de Simple.

Mon avis

Simple est une réussite parfaite. On retrouve certains thèmes chers à Marie-Aude Murail : le milieu bourgeois avec un père distant, comme dans Maïté coiffure ; le glissement entre fraternité et parentalité (le couple Kléber / Simple est à rapprocher du couple Bart / Siméon de Oh boy ! ; l’analyse des variantes peut constituer une approche pour une lecture comparée des deux œuvres) ; l’incertitude et le côté aléatoire des liens amoureux adolescents ; une approche humoristique de thématiques lourdes qui permet de désamorcer la tension (le thème du foulard est ici effleuré) ; le retournement de personnages antipathiques, ici le vieux voisin irascible qui devient le confident égrillard d’Enzo. On retrouve également le ton non pas humoristique mais hilarant, qui vous surprend toujours au détour d’une page à mâtiner vos éclats de rire de quelque larme furtive. Les scènes d’anthologie ne manquent pas : la scène initiale dans le métro puis chez la grand-tante, les quiproquos jouant sur le double sens sexuel ou les facéties involontaires de Simple (p. 79 ; p. 104 ; p. 149). L’originalité de ce roman est évidemment ce personnage rare de déficient mental. Marie-Aude Murail l’a traité à sa façon, avec sa science aiguë du dialogue et de l’inventivité verbale. On ne sait pas si Simple est un « i-di-ot » ou bien l’allégorie d’un enfant de trois ans qui découvre la sexualité, en tous les cas l’identification des jeunes lecteurs est assurée, sans parler des élèves en situation d’échec scolaire qui ont facilement tendance à se traiter eux-mêmes de débile : ils verront la différence ! On citera les moments de vertige particulièrement marquants où le narrateur atteste l’existence de « Monsieur Pinpin », le lapin en peluche sur lequel Simple projette le côté de sa personnalité qu’il ne contrôle pas. La question de la sexualité de Simple est habilement traitée, à charge pour le jeune lecteur d’en étendre le sens, car comme les mots d’enfants, les mots de Simple font mouche. Pour Simple, son zizi est un « couteau », belle métaphore de la menace latente du désir amoureux qui passera insensiblement à son frère quand il s’essaiera à la drague (belle scène p. 101 : « son sexe lui faisait mal comme un couteau planté »). Simple a une révélation en surprenant Aria nue, c’est-à-dire que c’est sans doute la première fois qu’il voit une fille nue, et personne n’a dû s’occuper de l’éducation à la sexualité de ce corps d’homme dans un esprit d’enfant qui n’a eu ni sœur ni mère. Il s’occupe donc à trouver une « Madame Pinpin » pour son lapin, qui n’est pas sans rappeler les histoires de « Lapinou-crotte-crotte » de Vive la République !. Une autre scène d’anthologie qui ne passera pas inaperçue pour beaucoup d’élèves est celle où Simple, conseillé par Monsieur Pinpin, joue avec la petite sœur muette de Zahra à « Si on serait des dames ? », de même que la scène où Djemilah, autre sœur de Zahra, 14 ans, se fait passer pour lycéenne et drague Corentin, ni celle où Simple, perdu dans Paris, retrouve son droit chemin grâce à l’intercession de deux prostituées, tandis que Kléber ne trouve rien de mieux à dire que « Oh, mon Dieu ! Oh, putain… » (p. 185). Bref, Marie-Aude Murail se situe dans la mouvance du récent Antimanuel d’éducation sexuelle de Marcela Iacub & Patrice Maniglier. Le choix de personnages jeunes adultes permet aux adolescents de se projeter vers la fin de leurs études, et Simple ouvrira des débats passionnants dans les classes, car il est parmi nos élèves beaucoup de Kléber qui n’ont guère l’occasion de parler de leur « Simple » à eux, un frère ou une sœur qu’on ose à peine inscrire sur les fiches de début d’année, de peur que les profs demandent « Pourquoi n’est-il pas scolarisé dans le même collège ? »

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de Marie-Aude Murail


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