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Grand-mère et « pédé » martyres, à partir de la 4e

Plan B pour l’été, d’Hélène Vignal

Rouergue, doado, 2012, 224 p., 13 €.

samedi 5 janvier 2013, par Lionel Labosse

Le sujet principal de ce roman est le traumatisme, transmis d’une génération à l’autre, de la guerre d’Algérie. Jamie, la grand-mère de Louise, semble porter en permanence des kilos de fonte, comme une culturiste qui se fait souffrir sans raison. Louise, qui constate ce qui s’est transmis de sa grand-mère à sa mère, fait tout pour rompre en elle-même l’éternel retour de ce qu’on appelle psychogénéalogie, en forçant sa grand-mère de 72 ans à lâcher la fonte qui l’accable. Le personnage de Théo, le meilleur copain de Louise, homo et efféminé, est l’exact contraire de Jamie ; il ne se laisse pas accabler par la fatalité de l’homophobie. Louise et Théo sauront-ils déjanter la roue trop circulaire de Jamie ? Le thème de l’homosexualité semble un peu plaqué, avec sans doute une victimisation exagérée, mais justement, la conflagration de ces deux histoires contribue à relativiser le poids de la croix que chaque martyre s’oblige à porter.

Résumé

En prologue, Louise, narratrice, revient sur l’enfance de sa grand-mère Jamie, dont le père a fui sa paternité, en 1939. L’oncle et la tante de Jamie sont devenus un père (et une mère) bis, la mère bio étant quant à elle, morte lorsque Jamie avait 8 mois (p. 11). Pour faire lacanien, on peut se demander si le goût pour le bio de Jamie ne trouverait pas là son origine ? Le motif s’est répété à la génération suivante, le père de Louise ayant aussi déserté : « Je lui en ai voulu d’avoir choisi ce nul pour faire un enfant » (p. 43), mais sans aucune aliénation parentale de la part de la mère, qui au contraire, a tout fait pour maintenir le lien. Puis vient la péripétie, anodine en apparence, qui va engendrer toute l’histoire (au point qu’on peut avoir l’impression que les 50 premières pages sont inutiles, et qu’on eût pu commencer in medias res. À peine arrivées en Bretagne chez la grand-mère, la mère de Louise doit renoncer à leurs vacances. Du coup, le séjour en camping prévu, on ne sait pourquoi, à Bénodet, est compromis, à moins que Louise ne convainque Jamie de les accompagner à la place de sa mère. Théo, le meilleur copain, gay et efféminé de Louise, qui doit la rejoindre dans ce camping, aime « mater les culs des cow-boys » (p. 20). Elle l’a connu « le jour de son entrée en seconde » (ils ont 17 ans maintenant, cf. p. 49), et ils aiment traîner dans le Marais : « Quand il se sent moche, c’est avec moi qu’il va marcher dans le Marais, dans ces rues où tous les gays vont traîner et où, en cinq minutes, il s’est tellement fait dévorer du regard par d’autres mecs qu’il a l’égo surgonflé à bloc » (p. 24). Louise se met à harceler sa grand-mère, à la pousser dans ses retranchements en usant de toutes les ruses possibles et de la mauvaise foi. Ce faisant, elle découvre des aspects de sa vie qu’elle ignorait, ainsi de son grand-père, dont la guère d’Algérie a fait une loque, et qui est mort prématurément d’un cancer. Elle découvre aussi ce qu’a été cette guerre, dont elle ignorait tout. Il est question du documentaire L’Ennemi intime de Patrick Rotman. Louise est amenée à parler de Théo à Jamie, et de ses parents qui ne l’acceptent pas homosexuel. Jamie se montre plus que tolérante. Louise parvient à ses fins, et Jamie accepte de la chaperonner pour ce séjour en camping pourtant proche de chez elle (il y a un problème de cohérence ici, car comment concilier le souci de l’économie évoqué à chaque page avec le fait qu’on dépense des sommes folles pour acheter du matériel de camping pour n’aller qu’à quelques dizaines de kilomètres du domicile de Jamie ?…). Voici connectés la grand-mère psychorigide et le jeune homo déjanté. Cela se passe au mieux, et Louise va d’étonnement en étonnement. Elle relate l’homophobie au quotidien dont son ami est l’objet, mais aussi la façon dont il sait retourner les avis le concernant grâce à son humour et à son inventivité. Quant à Jamie, elle perce enfin la carapace qu’elle s’est créée, révèle à sa petite fille les étonnants secrets de sa vie, et se comporte d’une façon que Louise n’aurait jamais soupçonnée.

Mon avis

Un peu comme dans Mon père est américain de Fred Paronuzzi, l’aspect de ce roman le plus instructif n’est pas l’homosexualité de Théo, mais la question de l’alterparentalité. Jamie, quasi orpheline, a été élevée par son oncle et sa tante, qu’elle appelle « mes parents », et ses cousins « mes frères et sœurs » (p. 60). Si la perte de sa mère et de son père ont été un traumatisme, on n’en sait rien que par le retentissement à deux générations de distance, sur Louise qui tente de retrouver le souvenir de son père-fantôme. On regrette que ce filon ne soit pas poursuivi, car il y aurait eu à creuser sur la personnalité perturbée de Jamie. On apprécie l’humour de la narration, et la pertinence du point de vue de Louise, obsédée par l’idée de ne pas marcher dans les semelles de plomb de sa mère et de sa grand-mère, et qui l’exprime avec des images appropriées : « C’est comme une fatalité qui s’enroule autour de ma poitrine. Je vois dans la forme de mes mains s’installer les gestes de Jamie » (p. 63).
L’humour est présent par exemple dans l’équation du bonheur filée p. 75, ou dans l’obsession avec laquelle Louise cherche à inverser la fatalité du comportement de sa grand-mère, parce qu’elle craint de devenir comme elle : « faut la forcer à être heureuse, faut lui coudre les poches, sinon elle est capable d’y mettre des pierres, faut lui faire fondre au chalumeau les semelles de plomb qu’elle a sous les chaussures » (p. 83). L’humour est malheureusement moins présent dans le traitement trop victimaire à notre goût de l’homosexualité, sauf dans le passage des cornichons que vous trouverez ci-dessous, texte d’anthologie à utiliser en classe. L’émotion n’est pas en reste, et l’on a un superbe portrait d’une femme de 72 ans que la vie n’a pas gâtée. Ayant dû supporter le fantôme d’un mari anéanti par la guerre, elle conserve sa photo, et n’utilise que la moitié de son lit : « Elle dort sagement, rangée d’un côté de son lit. Je m’allonge à la place qu’elle laisse libre près d’elle chaque nuit. » (p. 109).
La question de l’homosexualité semble un peu plaquée par effet mode. Le personnage de Théo, censé avoir 17 ans, se comporte en jeune adulte, et drague dans le Marais comme une de ces « baby doll » évoquée dans le récent Troubles, de Claudine Desmarteau. Si un personnage d’homo efféminé est le bienvenu, comme dans Maïté Coiffure, de Marie-Aude Murail, on se demande quel est l’intérêt de cette baby-dollisation des ados gays. Théo attend son « prince gay » (p. 196), qu’on se le dise ! Pourquoi en faire cette caricature de midinette gay ? L’homophobie dont il est l’objet nous semble exagérée. À part Jamie, tous les adultes que rencontre le pauvre garçon sont homophobes à 100 % ; cela confinerait presque à l’hétérophobie ! Il n’y a qu’une bande d’ados rencontrée une seule fois, qui acceptent tous Théo d’emblée, mais cela est présenté comme exceptionnel à cause de l’homophobie omniprésente dans la société (p. 194). Ce qu’on aimerait faire remarquer, c’est que, homosexualité ou pas, le fait de trouver des amis est une rareté pour tous les êtres humains ! On regrette que les personnages de ses parents, qui demeurent des silhouettes repoussoirs, n’évoluent pas. Pourtant, ils sont parisiens, c’est-à-dire habitants d’une ville dont le maire est ouvertement homo. Leur homophobie caricaturale semble donc un peu forcée, davantage liée à une pusillanimité de leur fils, laquelle nous semble peu cohérente avec ce personnage de folle hystérique. Ou bien l’auteure a-t-elle reculé devant une scène de coming out qui s’imposait pourtant ? Comment imaginer que ce garçon qui fait la folle avec sa copine joue un double jeu avec ses parents et se fasse passer pour hétéro ? On n’y croit pas trop, et la vision tragique de l’homosexuel sent ses années 60 à plein nez : « Théo gagne du temps avant la mise à mort, avant l’anéantissement qui arrivera un jour et que personne ne peut empêcher. C’est comme ça qu’il en parle avec moi, comme d’un truc inéluctable » (p. 139). On aurait envie de suggérer au garçon de s’intéresser un peu au sort des homos au Cameroun ou en Iran, pour apprendre à relativiser ! Les voisins de camping sont plus réalistes, en ce sens qu’ils ne sont pas homophobes, mais se moquent seulement du côté folle hystérique de Théo, ce qui relève plutôt de l’efféminophobie que de l’homophobie (Ne serait-ce pas un raccourci facile également, de qualifier de raciste une personne qui lancerait un nom d’oiseau à une bande de jeunes rebeus à casquette fumeurs de joints et fraudeurs dans les bus ?), de même quand un automobiliste lâche une insulte homophobe à Théo qui, devant la gare de Quimper, alors qu’il y a un monde fou, lâche ses affaires en plein milieu de la rue pour saluer sa copine (p. 129). N’y a-t-il pas réellement de quoi protester ? Dès lors, taxer d’homophobie celui qui engueule le garçon, certes en usant de la première insulte qui se présente à son esprit, est un raccourci facile. Du moins faudrait-il s’interroger davantage sur la personnalité de ce garçon qui masque son homosexualité à ses parents, et se comporte pour le reste du monde de façon à susciter le maximum d’insultes possibles. On apprécie donc quand le récit nous permet de voir évoluer les voisins de camping, séduits par l’humour de Théo lors d’une soirée moules-frites. On eût aimé de même, pour des raisons bassement pédagogiques, voir évoluer ses parents. Le choix du mot « pédé », assumé par la narration, nous semble également contestable. « Folle » eût été plus approprié : « c’est un pur pédé, pas besoin de faire autre chose que de juste le regarder pour comprendre qui il est » (p. 141).
Le roman ne prend tout son sens, à notre avis, que par le parallèle entre ces deux personnages qui portent leur croix. Jamie semble plus ouverte que Théo, surtout quand on prend conscience des difficultés de sa génération, née avant la Seconde Guerre mondiale, et passée au rouleau-compresseur de la guerre d’Algérie. On a parfois envie de donner un coup de pied au cul à cette génération d’ados super privilégiés par la vie et qui passent leur temps à se plaindre. C’est ce que fait à moitié Plan B pour l’été ; on aurait aimé qu’il aille plus loin…
Un petit bémol, comme dans le récent Scoops au lycée, la mention régulière d’une marque d’un produit sucré dangereux pour la santé (cliquez ici pour savoir lequel ; nommé à plusieurs reprises, pp. 81 et 176 au moins). Est-ce vraiment nécessaire ? Beaucoup de marques sont citées au fil des pages, dont une en modifiant le nom d’une façon qui ne nous semble guère heureuse.

Extrait du chapitre 17. « Cucurbitacées, haleine de poney et acrobates » : une page d’anthologie !

« Le père est embarqué dans un exposé nerveux à destination de son fils :
– Tu peux faire un effort et manger des cornichons, comme tout le monde, dit-il. J’en ai mangé, moi, des cornichons, toute mon enfance, alors tu vois ! Et figure-toi que j’ai fini par aimer ça, moi, les cornichons ! Eh oui !
Et la mère ponctue ce brillant exposé avec des « bah oui ! enfin ! », des « bah ! évidemment, tiens ! ». Je ralentis le pas pour ne pas en perdre une miette. J’ai jamais vu un mec défendre les cornichons avec une conviction et une ferveur pareilles ! C’est digne d’un prêche pour la paix dans le monde ou le partage de l’eau potable entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud. « Le Che des cornichons » est parmi nous, à Bénodet ! Trop de chance !
– Oui ! s’énerve le gamin avec une voix qui monte dangereusement dans les aigus. Mais moi, j’aime pas les cornichons !
– Eh bah, t’as qu’à aimer ! lui dit son père. Comment ils font les autres, hein ?
– Bah oui ! dit la mère, comment ils font ?
– C’est très bon les cornichons ! C’est plein de vitamines ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de pas aimer les cornichons ? Tu sais ce que c’est au moins, un cornichon, hein ?
– Ah oui ! tiens ! est-ce que tu sais ? dit la mère en portant sur son époux un regard admiratif.
– Les cucurbitacées, ça te dit quelque chose, hein ? Alors !!! Tu aimes les courgettes ? Tu aimes les courgettes, oui ou non ?
– Ouiiiii ! dit le gamin maintenant en larmes. Mais j’aime pas les cornichons !
– T’aimes les concombres ? J’entends pas ! T’aimes les concombres ?
– Mais ouiiiiiiheueueueue ! Et il tape du pied.
– Et les melons ? J’ENTENDS PAS ! T’aimes les melons hein ?
– Tu sais très bien que oui !
– Ha ! jubile la mère. Ha ! c’est incroyable ! Il aime les melons, les courgettes et les concombres, ha, ha, ha !
– Alors, tu dois aimer les cornichons ! C’est pareil, c’est comme les courgettes, les melons et les concombres : c’est des cucurbitacées…
– Et les oranges aussi, c’est des « curbi cassés » ? demande la plus petite de la famille.
– Non, les oranges, ce sont des agrumes ! Les cornichons, que ton frère n’aime pas, ce sont des cucurbitacées, des CU-CUR-BI-TA-CÉES, reprend le père pour que la petite apprenne ce mot indispensable.
– Bah ! toi, t’aimais pas Théo, je grommelle, alors que c’est un pédé hypersympa, y’a pas plus vitaminé que Théo ! Et si ton fils qu’aime pas les cornichons, il aime les garçons, comment tu vas faire, hein ? Tu seras bien obligé d’aimer les cornichons ET les pédés… ou alors ta Famille Parfaite deviendra une Petite Famille voire une Très Petite Famille, parce que tu verras plus ton fils, et ta femme t’en voudra tellement qu’elle te plaquera pour filer le parfait amour avec ses antidépresseurs…
Malheureusement, la distance est trop grande pour qu’il puisse m’entendre et pour que je puisse glaner quelques-uns des arguments pro-cornichons de la suite du débat familial, à moins qu’ils n’embrayent sur les mérites comparés des différents agrumes. Après les confidences et la sincérité de ma grand-mère, cette scène me paraît surréaliste, un concentré de bêtises, écœurante comme un pull rose. Un père comme ça, j’en voudrais pas. Je préfère un fantôme qu’un défenseur de cornichons. »

Merci à Jean-Yves pour avoir numérisé cet extrait.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Sur le sujet de la guerre d’Algérie et de ce qu’elle laisse dans la mémoire, voir Les murs bleus, de Cathy Ytak.

- Lire l’article de Jean-Yves Alt sur ce livre.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Sa bibliographie sur Ricochet


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