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Sexe & argent, pour lycéens

La Curée, d’Émile Zola

Éditions de poche au choix, prix variable

samedi 21 décembre 2013, par Lionel Labosse

Après La Fortune des Rougon, premier tome de l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ou Les Rougon-Macquart, voici le deuxième tome. La Curée poursuit la satire du second Empire dans ses débuts, en ajoutant à la satire de l’arrivisme et de la cupidité celle des mœurs notamment sexuelles. L’inceste – tout relatif soit-il – est au menu, mais aussi l’homosexualité, féminine mais aussi masculine, et l’ambiguité sexuelle de Maxime, le tout étant couvert d’opprobre par le romancier, sévère moralisateur. La conjugalité n’y est vue que comme une transaction, une façon particulière de faire des affaires. Pas un seul personnage à sauver dans cet opus de pur Zola, à moins que rétrospectivement on n’interprète le personnage de Renée comme une projection des tréfonds troubles du maître, à cette époque inconscients (voir notre article sur Le Docteur Pascal). La pagination est donnée selon l’édition Pocket (1990), de Marie-Thérèse Ligot. Le texte du roman court de la p. 24 à la p. 357.

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Genèse

Le roman fait partie des dix pour lesquels Zola a envoyé à son éditeur Lacroix en 1869 un bref scénario ; ou plutôt il réunit deux de ces scénarios, car Zola prévoyait deux romans différents : « Un roman qui aura pour cadre la vie sotte et élégamment crapuleuse de notre jeunesse dorée, et pour héros le fils d’Auguste Goiraud, Philippe, un de ces avortons, que l’on a nommés avec énergie, des « petits crevés ». Ces misérables pantins sont la caractéristique de l’époque. Éducation de Philippe, sa tête et son cœur vides. Il est le produit des appétits de son père et de cette fortune rapide et volée qui le met à même, dès quinze ans, de se vautrer dans toutes les jouissances. Il y a là un monde à peindre et à marquer d’un fer rouge. Dans l’œuvre entière, Philippe représente le produit chétif et malsain d’une famille qui a vécu trop vite et trop gorgée d’argent. Le père est puni par le fils. » Le second scénario prévoyait : « Un roman qui aura pour cadre les spéculations véreuses et effrénées du Second Empire, et pour héros Aristide Rougon, l’homme de Plassans, qui flairait la fortune et qui a laissé assassiner Silvère, afin de débarrasser la famille d’un garçon compromettant. Venu à Paris, après la proclamation de l’Empire, il se mêle au grand mouvement d’achat et de vente de terrains, déterminé par les démolitions et les constructions de M. Hausmann. L’œuvre sera le poème, ou plutôt la terrible comédie des vols contemporains. Aristide réalise en quelques années une immense fortune. Remarié à une poupée parisienne, il soutire par sa femme. Peinture d’un ménage parisien, dans la haute sphère des parvenus ». (Dans ce scénario, Aristide s’appelait Auguste).

La métaphore de la Curée

Les femmes de ce grand monde face à la sexualité sont comme les hommes face à l’argent, réduits au sens olfactif et tactile de prédateurs à la curée : « Les fumets légers qui lui arrivaient lui disaient qu’il était sur la bonne piste, que le gibier courait devant lui, que la grande chasse impériale, la chasse aux aventures, aux femmes, aux millions, commençait enfin. Ses narines battaient, son instinct de bête affamée saisissait merveilleusement au passage les moindres indices de la curée chaude dont la ville allait être le théâtre » (p. 77). Le mot est repris dans les dernières pages : « Et la jeune femme, prise elle-même et emportée dans cette jouissance, avait la vague conscience de tous ces appétits qui roulaient au milieu du soleil. Elle ne se sentait pas d’indignation contre ces mangeurs de curée » (p. 352). L’amour de Saccard dévie des femmes à l’argent, et il jette sur Paris un regard de prédateur dans la scène célèbre où il décrit la capitale à sa première femme depuis Montmartre : « Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d’où sortait la voix profonde des foules » (p. 106). Aristide invente une technique de manipulation que ne renieraient pas Robert-Vincent Joule & Jean-Léon Beauvois : « Cette manie de fouiller les cendres, pendant qu’il causait d’affaires, était chez lui un calcul qui avait fini par devenir une habitude. Quand il arrivait à un chiffre, à une phrase difficile à prononcer, il produisait quelque éboulement qu’il réparait ensuite laborieusement, rapprochant les bûches, ramassant et entassant les petits éclats de bois. D’autres fois, il disparaissait presque dans la cheminée, pour aller chercher un morceau de braise égaré. Sa voix s’assourdissait, on s’impatientait, on s’intéressait à ses savantes constructions de charbons ardents, on ne l’écoutait plus, et généralement on sortait de chez lui battu et content » (p. 193). Saccard avec ses intrigues confine à la mise en abyme du romancier : « Il n’avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu’il ajoutait à l’affaire la plus ordinaire. Il goûtait une vraie joie dans ce conte à dormir debout qu’il venait de faire à Renée ; et ce qui le ravissait, c’était l’impudence du mensonge, l’entassement des impossibilités, la complication étonnante de l’intrigue. Depuis longtemps il aurait eu les terrains, s’il n’avait pas imaginé tout ce drame ; mais il aurait éprouvé moins de jouissance à les avoir aisément. D’ailleurs, il mettait la plus grande naïveté à faire de la spéculation de Charonne tout un mélodrame financier » (p. 270).

Affaires de sexe

Sidonie, la sœur d’Aristide Saccard (lequel a changé de nom, cf. pp. 43 & 79), est une entremetteuse passionnée : « Elle savait où il y avait une fille à marier tout de suite, une famille qui avait besoin de trois mille francs […]. Elle savait des choses plus délicates encore : les tristesses d’une dame blonde que son mari ne comprenait pas, et qui aspirait à être comprise ; […] les goûts d’un baron porté sur les petits soupers et les filles très jeunes » (p. 87). Ce thème de la pédophilie du baron Gouraud sera abordé comme en passant, pour fournir une des bases à la fortune de Saccard : « Saccard gagna la protection de ces deux personnages, en leur rendant des services, dont il feignit habilement d’ignorer l’importance. Il mit en rapport sa sœur et le baron [Gouraud], alors compromis dans une histoire des moins propres. Il la conduisit chez lui, sous le prétexte de réclamer son appui en faveur de la chère femme, qui pétitionnait depuis longtemps, afin d’obtenir une fourniture de rideaux pour les Tuileries. Mais il advint quand l’agent voyer [Saccard] les eut laissés ensemble, que ce fut madame Sidonie qui promit au baron de traiter avec certaines gens, assez maladroits pour ne pas être honorés de l’amitié qu’un sénateur avait daigné témoigner à leur enfant, une petite fille d’une dizaine d’années » (p. 117). Zola fait de Sidonie un portrait balzacien : « Elle était bien du sang des Rougon. Il reconnut cet appétit de l’argent, ce besoin de l’intrigue qui caractérisaient la famille ; seulement, chez elle, grâce au milieu dans lequel elle avait vieilli, à ce Paris où elle avait dû chercher le matin son pain noir du soir, le tempérament commun s’était déjeté pour produire cet hermaphrodisme étrange de la femme devenue être neutre, homme d’affaires et entremetteuse à la fois » (p. 90). La scène où Sidonie pousse Aristide à conclure son mariage arrangé avec Renée devant sa première femme à l’agonie est un grand moment (p. 94). La petite Clotilde, dont Zola ne sait pas encore qu’il en fera l’héroïne des amours tardifs du Docteur Pascal, assiste à la scène. La première rencontre entre Aristide et Renée rappelle celle de Félicité avec Pierre Rougon : « Elle trouva Saccard petit, laid, mais d’une laideur tourmentée et intelligente qui ne lui déplut pas ; il fut, d’ailleurs, parfait de ton et de manières » (p. 103). L’affaire tourne bien, Renée ayant fait une fausse couche, comme prévu, et l’on voit où va l’amour dont est capable Saccard : « Il fut ravi de l’aventure ; la fortune lui était enfin fidèle : il avait fait un marché d’or, une dot superbe, une femme belle à le faire décorer en six mois, et pas la moindre charge. On lui avait acheté deux cent mille francs son nom pour un fœtus que la mère ne voulut pas même voir. Dès lors, il songea avec amour aux terrains de Charonne. Mais, pour le moment, il accordait tous ses soins à une spéculation qui devait être la base de sa fortune » (p. 105). Le mariage est heureux à la mode du XIXe siècle : « Avec un tel mari, Renée était aussi peu mariée que possible. Elle restait des semaines entières sans presque le voir. D’ailleurs, il était parfait : il ouvrait pour elle sa caisse toute grande. Au fond, elle l’aimait comme un banquier obligeant » (p. 144). Dans le beau monde, une Mme de Lauwerens fait le même métier que Sidonie : « Elle avait horreur des hommes, disait-elle ; mais elle en fournissait à toutes ses amies ; il y en avait toujours un achalandage complet dans l’appartement qu’elle occupait rue de Provence, au-dessus des bureaux de son mari. […] Il n’y avait aucun mal à une jeune fille d’aller voir sa chère Mme de Lauwerens, et tant pis si le hasard amenait là des hommes, très respectueux d’ailleurs, et du meilleur monde » (p. 148).
Renée, Maxime et Saccard, partagent l’hôtel particulier en camarades : « Trois camarades, trois étudiants, partageant la même chambre garnie, n’auraient pas disposé de cette chambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins » (p. 151) ; et cela va plus loin entre le fils et le père : « Quand Maxime fut sorti du collège, ils se rencontrèrent chez les mêmes dames, et ils en rirent. Ils furent même un peu rivaux » (p. 155). Quand Aristide renoue avec Renée, il en fait l’éloge à Maxime, en collégien : « C’est qu’elle est joliment faite !… […] — Tu sais, la taille de Blanche Muller, eh bien, c’est ça, mais dix fois plus souple. Et les hanches donc ! elles sont d’un dessin, d’une délicatesse… » (p. 274). Cette camaraderie sera à peine voilée d’une ombre quand Aristide surprend sa femme avec son fils. Ses envies de violence sont immédiatement calmées à la vue de l’acte enfin signé par Renée, qui entérine son montage financier pour s’approprier ses terrains de Charonne (p. 322).
La complicité d’Aristide avec Laure d’Aurigny est un des leitmotive du roman : « Le secret traité d’alliance qui avait consolidé le crédit de Saccard et fait trouver à la d’Aurigny deux mobiliers en un mois, continuait à les amuser » (p. 264). Il s’agit de faire croire qu’il est son amant pour mieux duper des gogos ravis de la lui piquer ! Zola fait de l’ironie à bon compte sur les pudeurs de cette bonne société : « Puis, brusquement, on arriva à parler du divorce. Un membre de l’opposition venait d’avoir « le triste courage », disait M. Haffner, de défendre cette honte sociale. Et tous se récrièrent. Leur pudeur trouva des mots profonds » (p. 299). Pendant la fête finale, le préfet drague l’épouse en présence du mari : « M. Hupel de la Noue reconduisait madame Michelin, que son mari suivait discrètement. Le préfet avait employé le reste de la soirée à faire la cour à la jolie brune. Il venait de la déterminer à passer un mois de la belle saison dans son chef-lieu, « où l’on voyait des antiquités vraiment curieuses. » » (p. 330). On se demande si l’on doit prendre au sérieux le personnage asexuel de Céleste, la bonne de Renée, qui s’attache à elle dans son désespoir final : « Je me le suis dit bien souvent, quand je vous trouvais avec M. Maxime : « Est-il possible qu’on soit si bête pour les hommes ! » Ça finit toujours mal… Ah bien, c’est moi qui me suis toujours méfiée ! » (p. 347).

Renée, une des colonnes du second Empire

Voilà comment Maxime décrit sa belle-mère dans le chapitre Ier : « Tu dépenses plus de cent mille francs par an pour ta toilette, tu habites un hôtel splendide, tu as des chevaux superbes, tes caprices font loi, et les journaux parlent de chacune de tes robes nouvelles comme d’un événement de la dernière gravité ; les femmes te jalousent, les hommes donneraient dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts […] tu es une des colonnes du second Empire. Entre nous, on peut se dire de ces choses-là. Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires, en bas et en haut, tu règnes en souveraine » (p. 32). La satiété présage de l’inédit : « Mais, bon Dieu, tu as tout, que veux-tu encore ? […] — Je veux autre chose, répondit-elle à demi-voix » (p. 33). Maxime la prend au mot, sans savoir à quoi ce bon mot les engage : « — Moi, je voudrais être aimé par une religieuse. Hein, ce serait peut-être drôle !… Tu n’as jamais fait le rêve, toi, d’aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ? » (p. 36). De même Renée plaisante : « — Eh ! si je n’avais pas épousé ton père, je crois que tu me ferais la cour » (p. 38). En tout cas le constat est clair : « À vingt-huit ans, elle était déjà horriblement lasse » (p. 147). Quand elle apparaît lors du premier dîner donné par son mari, elle est quasi nue : « Décolletée jusqu’à la pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violettes sur les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacrés ; et sa gorge blanche, son corps souple, était déjà si heureux de sa demi-liberté, que le regard s’attendait toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d’une baigneuse, folle de sa chair » (p. 45). Maxime conseille M. de Mussy, un des amants transis de la belle Renée : « — Moi, si j’étais à votre place, j’agirais très cavalièrement. Elle aime ça » (p. 60). Le motif de la serre est pour le moins capiteux, et l’ami Zola abuse du mot « volupté », qu’il affectionnait déjà dans le tome précédent : « Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette nef close, où bouillait la sève ardente des tropiques. […] À ses pieds, le bassin, la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté » (p. 69). « C’était le rut immense de la serre, de ce coin de forêt vierge où flambaient les verdures et les floraisons des tropiques » (p. 223).
Zola n’insiste guère sur le traumatisme de l’enfance et la jeunesse de Renée, abandonnée à un couvent, puis violée par un homme de 40 ans, ce qui la conduira au mariage arrangé avec Aristide Saccard. L’enfance de Renée donne lieu à de belles pages sur le labyrinthe de l’hôtel particulier donnant sur le quai de Béthune, où elle a passé de belles heures de son enfance : « Parfois Renée, lasse de cet horizon sans bornes, grande déjà et rapportant du pensionnat des curiosités charnelles, jetait un regard dans l’école de natation des bains Petit, dont le bateau se trouve amarré à la pointe de l’île. Elle cherchait à voir, entre les linges flottants pendus à des ficelles en guise de plafond, les hommes en caleçon dont on apercevait les ventres nus » (p. 124). À l’instar de Maxime au collège, Renée découvre le vice au couvent : « Chez les dames de la Visitation, libre, l’esprit vagabondant dans les voluptés mystiques de la chapelle et dans les amitiés charnelles de ses petites amies » (p. 146). Mariée, Renée vit l’amour dans l’effroi aimable du péché, du plus bas au plus haut de l’échelle sociale. Elle rencontre chez Sidonie un jeune homme qui la suit dans la rue : « C’était un employé qui s’appelait Georges, et auquel elle ne demanda jamais son nom de famille. […] Cet amour de rencontre, trouvé et accepté dans la rue, fut un de ses plaisirs les plus vifs. Elle y songea toujours, avec quelque honte, mais avec un singulier sourire de regret » (p. 148). Sa première rencontre avec l’empereur demeure un souvenir récurrent : « quand elle goûtait quelque joie nouvelle dans la fortune grandissante de son mari, elle revoyait l’empereur dominant les gorges inclinées, venant à elle, la comparant à un œillet que le vieux général conseillait de mettre à sa boutonnière. C’était, pour elle, la note aiguë de sa vie » (p. 167). Eugène, le frère ministre, profite aussi de Renée : « Et les intimes s’inclinaient, avec un discret sourire d’intelligence, rendant hommage à ces belles épaules, si connues du tout Paris officiel, et qui étaient les fermes colonnes de l’empire. Elle s’était décolletée avec un tel mépris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudité, que cela n’était presque plus indécent. Eugène Rougon, le grand homme politique qui sentait cette gorge nue plus éloquente encore que sa parole à la Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire goûter les charmes du règne et convaincre les sceptiques, alla complimenter sa belle-sœur sur son heureux coup d’audace d’avoir échancré son corsage de deux doigts de plus. Presque tout le Corps législatif était là, et à la façon dont les députés regardaient la jeune femme, le ministre se promettait un beau succès, le lendemain, dans la question délicate des emprunts de la Ville de Paris » (p. 209).

Couple lesbien

Le couple formé par Adeline d’Espanet et Suzanne Haffner est présent dès les premières pages, et reviendra régulièrement, comme un leitmotiv, sans qu’à aucun moment le narrateur pourtant omniscient condescende à révéler le substrat de ce dont il ne fait qu’une caricature. Dix ans avant La Maison Tellier, de Guy de Maupassant, on a cependant une des rares mentions en fiction française du lesbianisme, voire du couple lesbien. « Et, levant la tête, elle salua deux jeunes femmes couchées côte à côte, avec une langueur amoureuse, dans un huit-ressorts qui quittait à grand fracas le bord du lac pour s’éloigner par une allée latérale. Mme la marquise d’Espanet, dont le mari, alors aide de camp de l’empereur, venait de se rallier bruyamment au scandale de la vieille noblesse boudeuse, était une des plus illustres mondaines du second empire ; l’autre, Mme Haffner, avait épousé un fameux industriel de Colmar, vingt fois millionnaire, et dont l’empire faisait un homme politique. Renée, qui avait connu en pension les deux inséparables, comme on les nommait d’un air fin, les appelait Adeline et Suzanne, de leurs petits noms » (p. 29). « Quant à la marquise d’Espanet et à Suzanne Haffner, elles étaient inséparables, et, bien qu’elles fussent ses amies intimes, Renée ajoutait, en pinçant les lèvres, comme pour ne pas en dire davantage, qu’il courait de bien vilaines histoires sur leur compte » (p. 133). De loin en loin leurs amours sont évoquées : « la tendre amitié de Suzanne Haffner et d’Adeline d’Espanet » (p. 146) ; « Et elle songeait à l’amitié honteuse d’Adeline d’Espanet et de Suzanne Haffner, dont on souriait parfois aux lundis de l’impératrice » (p. 251). « Elle finit par le prier d’aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson, un homme brutal, disait-elle, et qui lui déplaisait. Et, quand Suzanne fut là, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue » (p. 291). La société semble cependant se délecter de la présence de ces deux dames : « Au milieu, un cavalier, — c’était le malicieux M. Simpson, — avait à la main une longue écharpe rose ; il l’élevait, avec le geste d’un pêcheur qui va jeter un coup d’épervier […] Alors il lança l’écharpe, et il la lança avec tant d’adresse, qu’elle alla s’enrouler autour des épaules de madame d’Espanet et de madame Haffner, tournant côte à côte. C’était une plaisanterie de l’Américain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames à la fois […] Adeline et Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires » (p. 313). « Cependant, madame d’Espanet, devant l’orchestre, avait réussi à saisir madame Haffner au passage, et valsait avec elle, sans vouloir la lâcher. L’Or et l’Argent dansaient ensemble, amoureusement » (p. 332).
Pourtant ce n’est pas à propos de ces deux dames que le mot « lesbiennes » est employé, mais à, propos de la clientèle de l’illustre couturier Worms : « Ces dames étaient chez elles, parlaient librement, et lorsqu’elles se pelotonnaient autour de la pièce, on aurait dit un vol blanc de lesbiennes qui se serait abattu sur les divans d’un salon parisien. Maxime, qu’elles toléraient et qu’elles aimaient pour son air de fille, était le seul homme admis dans le cénacle » (p. 135). Quant à « Lesbos », le mot est employé à l’occasion du spectacle final : « la marquise d’Espanet et Mme Haffner, enveloppées du même flot de dentelles, les bras à la taille, les cheveux mêlés, mettaient un coin risqué dans le tableau, un souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait à voix plus basse, pour les hommes seulement, en disant qu’il avait voulu montrer par là la puissance de Vénus » (p. 291).

C’était les palefreniers qu’il aimait

Zola semble tenir à compléter sa satire morale en montrant qu’elle descend jusqu’aux valets : « Un seul homme, Baptiste, le valet de chambre de son mari, continuait à l’inquiéter. Depuis que Saccard se montrait galant, ce grand valet pâle et digne lui semblait marcher autour d’elle, avec la solennité d’un blâme muet. Il ne la regardait pas, ses regards froids passaient plus haut, par-dessus son chignon, avec des pudeurs de bedeau refusant de souiller ses yeux sur la chevelure d’une pécheresse » (p. 253). Céleste révèle in extremis la vérité à Renée : « Quand le nouveau garçon d’écurie, continua-t-elle, eut tout appris à monsieur, monsieur préféra chasser Baptiste que de l’envoyer en justice. Il paraît que ces vilaines choses se passaient depuis des années dans les écuries… Et dire que ce grand escogriffe avait l’air d’aimer les chevaux ! C’était les palefreniers qu’il aimait » (p. 348). Pirouette finale : « le baron Gouraud s’appesantissait au soleil, sur les doubles oreillers dont on garnissait sa voiture. Renée eut une surprise, un dégoût, en reconnaissant Baptiste à côté du cocher, la face blanche, l’air solennel. Le grand laquais était entré au service du baron » (p. 348). On reconnaît là le bon vieil amalgame homosexualité / pédophilie que Zola entend sans doute renforcer en réunissant ces deux infâmes [1].

Maxime : homosexuel ou transgenre ?

Le dandy Maxime est présenté avec insistance comme un homosexuel avant la lettre. Cela commence au collège, où Zola apparente le garçon à un type qui n’a pas encore de nom, mais qu’il juge durement : « Les treize ans de Maxime étaient déjà terriblement savants. C’était une de ces natures frêles et hâtives, dans lesquelles les sens poussent de bonne heure. Le vice en lui parut même avant l’éveil des désirs. À deux reprises, il faillit se faire chasser du collège. Renée, avec des yeux habitués aux grâces provinciales, aurait vu que, tout fagoté qu’il était, le petit tondu, comme elle le nommait, souriait, tournait le cou, avançait les bras d’une façon gentille, de cet air féminin des demoiselles de collège. Il se soignait beaucoup les mains, qu’il avait minces et longues : […] il possédait un petit miroir qu’il tirait de sa poche, pendant les classes, qu’il posait entre les pages de son livre, et dans lequel il se regardait des heures entières, s’examinant les yeux, les gencives, se faisant des mines, s’apprenant des coquetteries. Ses camarades se pendaient à sa blouse, comme à une jupe, et il se serrait tellement, qu’il avait la taille mince, le balancement de hanches d’une femme faite. La vérité était qu’il recevait autant de coups que de caresses. Le collège de Plassans, un repaire de petits bandits comme la plupart des collèges de province, fut ainsi un milieu de souillure, dans lequel se développa singulièrement ce tempérament neutre, cette enfance qui apportait le mal, on ne savait de quel inconnu héréditaire. L’âge allait heureusement le corriger. Mais la marque de ses abandons d’enfant, cette effémination de tout son être, cette heure où il s’était cru fille, devait rester en lui, le frapper à jamais dans sa virilité. Renée l’appelait « mademoiselle », sans savoir que, six mois auparavant, elle aurait dit juste » (p. 130).
Bizarrement, Zola dissémine le portrait de Maxime sur plusieurs chapitres : « Ses cheveux bouclés achevaient de lui donner cet « air fille » qui enchantait les dames. Il ressemblait à la pauvre Angèle, avait sa douceur de regard, sa pâleur blonde. […] La race des Rougon s’affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts des parents se complétaient et s’empiraient. Cette famille vivait trop vite ; elle se mourait déjà dans cette créature frêle, chez laquelle le sexe avait dû hésiter, et qui n’était plus une volonté âpre au gain et à la jouissance, comme Saccard, mais une lâcheté mangeant les fortunes faites ; hermaphrodite étrange venu à son heure dans une société qui pourrissait. Quand Maxime allait au Bois, pincé à la taille comme une femme, dansant légèrement sur la selle où le balançait le galop léger de son cheval, il était le dieu de cet âge, avec ses hanches développées, ses longues mains fluettes, son air maladif et polisson, son élégance correcte et son argot des petits théâtres. Il se mettait, à vingt ans, au-dessus de toutes les surprises et de tous les dégoûts. Il avait certainement rêvé les ordures les moins usitées. Le vice chez lui n’était pas un abîme, comme chez certains vieillards, mais une floraison naturelle et extérieure. […] Ces yeux de fille à vendre ne se baissaient jamais ; ils quêtaient le plaisir, un plaisir sans fatigue, qu’on appelle et qu’on reçoit » (p. 150).
Malicieusement, Zola confie l’éducation sentimentale de Maxime au couple de lesbiennes qu’il a créé artificiellement, semble-t-il dans ce seul but car elles n’ont pas d’autre rôle que décoratif dans la diégèse, et cette page seule montre une intimité avec Renée qui ne sera exploitée nulle part ailleurs : « Il vint un moment où Mme Haffner dut se défendre sérieusement. D’ailleurs, ces dames [Adeline et Suzanne] encourageaient Maxime par leurs rires étouffés, leurs demi-mots, les attitudes coquettes qu’elles prenaient devant cet enfant précoce. Il entrait là une pointe de débauche fort aristocratique. Toutes trois, dans leur vie tumultueuse, brûlées par la passion, s’arrêtaient à la dépravation charmante du galopin, comme à un piment original et sans danger qui réveillait leur goût. Elles lui laissaient toucher leur robe, frôler leurs épaules de ses doigts, lorsqu’il les suivait dans l’antichambre, pour jeter sur elles leur sortie de bal ; elles se le passaient de main en main, riant comme des folles, quand il leur baisait les poignets […] puis elles se faisaient maternelles et lui enseignaient doctement l’art d’être bel homme et de plaire aux dames » (p. 131).
Le côté efféminé est rappelé de loin en loin, au fil de l’évolution de Maxime : « Il restait toujours un peu fille, avec ses mains effilées, son visage imberbe, son cou blanc et potelé » (p. 134). « Son tempérament de fille s’attardait béatement à cette dénonciation, à ce bavardage cruel, surpris derrière une porte » (p. 279). « — Le maître ! toi, le maître !… Tu sais bien que non. C’est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si j’étais méchante ; tu n’as pas plus de force qu’une fille » (p. 319).
Si Maxime est attiré par Louise de Mareuil, c’est qu’elle a l’air d’un garçon : « Je l’ignorais, cette fillette. Elle est drôle. Elle a l’air d’un garçon » (p. 63). « Assis à ses pieds, sur un siège très bas, il finit par lui prendre les mains, par jouer avec elle, comme avec un camarade. Et, en vérité, dans sa robe de foulard blanc à pois rouges, avec son corsage montant, sa poitrine plate, sa petite tête laide et futée de gamin, elle ressemblait à un garçon déguisé en fille » (p. 65).
Zola fait de Maxime une fin de race, ce qui accentue la dévalorisation de l’homosexuel. Sa liaison avec Renée, pas davantage que son mariage avec Louise, ne le feront père, mais on aura presque oublié un avorton auquel n’auront été consacrées que ces quelques lignes, et qu’on retrouvera dans Le Docteur Pascal : « La belle éducation que recevait Maxime eut un premier résultat. À dix-sept ans, le gamin séduisit la femme de chambre de sa belle-mère. Le pis de l’histoire fut que la chambrière devint enceinte [voir ci-dessous la fin de cette histoire]. Il fallut l’envoyer à la campagne avec le marmot et lui constituer une petite rente. Renée resta horriblement vexée de l’aventure. Saccard ne s’en occupa que pour régler le côté pécuniaire de la question ; mais la jeune femme gronda vertement son élève. Lui, dont elle voulait faire un homme distingué, se compromettre avec une telle fille ! Quel début ridicule et honteux, quelle fredaine inavouable ! Encore s’il s’était lancé avec une de ces dames ! » (p. 137).
Maxime lie ses aventures aux spéculations immobilières de son père, dans une formule qu’un psychanalyste exploiterait : « Il essuyait les plâtres en compagnie de quelque maîtresse » (p. 169). Lors du spectacle final, Maxime assume sans gêne son rôle de Narcisse : « Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l’air souriant ; et un flot de femmes l’enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le plaisanta sur son rôle de fleur, sur sa passion des miroirs ; lui, sans un embarras, comme charmé de son personnage, continuait à sourire, répondait aux plaisanteries, avouait qu’il s’adorait et qu’il était assez guéri des femmes pour se préférer à elles. On riait plus haut, le groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune homme, noyé dans ce peuple d’épaules, dans ce tohu-bohu de costumes éclatants, gardait son parfum d’amour monstrueux, sa douceur vicieuse de fleur blonde » (p. 304).

L’inceste

Après avoir longuement préparé le terrain, Zola nous sert le plat principal. Pour que Maxime soit attiré par Renée, et réciproquement, il faut qu’elle soit homme et lui fille : « Garde ton cigare… Puis, nous nous débauchons, ce soir… Je suis un homme, moi » (p. 171). « Maxime la regardait à travers la fumée de son cigare. Il la trouvait originale. Par moments, il n’était plus bien sûr de son sexe ; la grande ride qui lui traversait le front, l’avancement boudeur de ses lèvres, son air indécis de myope, en faisaient un grand jeune homme » (p. 186). L’affaire elle-même est pliée dans une belle ellipse : « Ce fut le seul murmure de ses lèvres. Dans le grand silence du cabinet, où le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et entendit le fracas de l’omnibus des Batignolles qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvèrent côte à côte, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel : — Bah ! ça devait arriver un jour ou l’autre ». Renée joue la prude sur le coup : « — C’est infâme, ce que nous venons de faire là, murmura-t-elle, dégrisée, la face vieillie et toute grave » (p. 188), puis se réchauffe au feu du vice : « Elle put songer à Maxime, comme à une jouissance enflammée dont les rayons la brûlaient ; elle eut un cauchemar d’étranges amours, au milieu de bûchers, sur des lits chauffés à blanc » (p. 203). Maxime se trouve une excuse, clin d’œil au lecteur : « Il l’avait prise pour un garçon, il jouait avec elle, et ce n’était pas sa faute si le jeu était devenu sérieux » (p. 190). Zola traitera aussi par l’ellipse la nuit où Aristide revient auprès de René, comme si c’était aussi immoral : « Le soir, elle dit à Maxime de ne pas venir ; elle était souffrante, elle avait besoin de repos. Et, le lendemain, lorsqu’elle lui remit les quinze mille francs pour le bijoutier de Sylvia, elle resta embarrassée devant sa surprise et ses questions. C’était son mari, dit-elle, qui avait fait une bonne affaire » (p. 247).
Mais pour Zola, l’inceste était dans l’œuf : « Ils avaient glissé à l’inceste, dès le jour où Maxime, dans sa tunique râpée de collégien, s’était pendu au cou de Renée, en chiffonnant son habit de garde-française. Ce fut, dès lors, entre eux, une longue perversion de tous les instants. L’étrange éducation que la jeune femme donnait à l’enfant ; les familiarités qui firent d’eux des camarades ; plus tard, l’audace rieuse de leurs confidences ; toute cette promiscuité périlleuse finit par les attacher d’un singulier lien, où les joies de l’amitié devenaient presque des satisfactions charnelles. Ils s’étaient livrés l’un à l’autre depuis des années ; l’acte brutal ne fut que la crise aiguë de cette inconsciente maladie d’amour. Dans le monde affolé où ils vivaient, leur faute avait poussé comme sur un fumier gras de sucs équivoques ; elle s’était développée avec d’étranges raffinements, au milieu de particulières conditions de débauche » (p. 216). Maxime est passif, bien sûr : « L’idée de posséder Renée ne lui était jamais nettement venue. Il l’avait effleurée de tout son vice sans la désirer réellement. Il était trop mou pour cet effort. Il accepta Renée parce qu’elle s’imposa à lui, et qu’il glissa jusqu’à sa couche, sans le vouloir, sans le prévoir. Quand il y eut roulé, il y resta, parce qu’il y faisait chaud, et qu’il s’oubliait au fond de tous les trous où il tombait » (p. 217). Renée est consciente : « À cette heure, elle voulut le mal, le mal que personne ne commet, le mal qui allait emplir son existence vide et la mettre enfin dans cet enfer, dont elle avait toujours peur, comme au temps où elle était petite fille » (p. 218). L’inceste, cela ne nous étonne pas, inspire à Zola une fine allusion à Œdipe : « Quand il revint à lui, il vit Renée agenouillée, penchée, avec des yeux fixes, une attitude brutale qui lui fit peur. Les cheveux tombés, les épaules nues, elle s’appuyait sur ses poings, l’échine allongée, pareille à une grande chatte aux yeux phosphorescents. Le jeune homme, couché sur le dos, aperçut, au-dessus des épaules de cette adorable bête amoureuse qui le regardait, le sphinx de marbre, dont la lune éclairait les cuisses luisantes. Renée avait la pose et le sourire du monstre à tête de femme, et, dans ses jupons dénoués, elle semblait la sœur blanche de ce dieu noir » (p. 220). « Renée était l’homme, la volonté passionnée et agissante. Maxime subissait. Cet être neutre, blond et joli, frappé dès l’enfance dans sa virilité, devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande fille, avec ses membres épilés, ses maigreurs gracieuses d’éphèbe romain. Il semblait né et grandi pour une perversion de la volupté » (p. 221). « Maxime lui coûtait très cher ; il la traitait toujours en belle-maman, la laissait payer partout » (p. 230). « Sa fidélité, sa sagesse exemplaire, pendant sept à huit mois, tenaient beaucoup au vide absolu de sa bourse. Il n’avait pas toujours vingt francs pour inviter quelque coureuse à souper » (p. 238). La plaisanterie est poussée loin : « Les hommes n’étaient pas admis. Maxime seul assistait à ces parties fines qui avaient lieu dans le petit salon. Un soir, elle eut l’étonnante idée de l’habiller en femme et de le présenter comme une de ses cousines » (p. 231).
La péripétie du retour de flamme intéressé d’Aristide n’est pas évidente, car au début « Son dernier orgueil était d’être mariée au père mais de n’être que la femme du fils » (p. 239). Renée est perdue par ce partage imposé : « Vainement elle tenta de jouir de l’infamie. Elle avait encore les lèvres chaudes des baisers de Saccard, lorsqu’elle les offrait aux baisers de Maxime. Ses curiosités descendirent au fond de ces voluptés maudites ; elle alla jusqu’à mêler ces deux tendresses, jusqu’à chercher le fils dans les étreintes du père. Et elle sortait plus effarée, plus meurtrie de ce voyage dans l’inconnu du mal, de ces ténèbres ardentes où elle confondait son double amant, avec des terreurs qui donnaient un râle à ses joies » (p. 248). C’est l’épisode fameux de la soirée au théâtre devant Phèdre joué en italien (p. 250). « Alors, l’incestueuse s’habituait à sa faute comme à une robe de gala dont les roideurs l’auraient d’abord gênée » (p. 252). Quand elle est obligée de mentir pour justifier ses dérobades à Maxime, elle préfère lui laisser croire qu’elle se donne à un tiers plutôt qu’à son mari ! (p. 259). Lors de la péripétie finale, la lâcheté du père et du fils accablent Renée : « Son mari savait tout et ne la battait même pas » (p. 323). « Puis la tête blonde et jolie de Maxime apparaissait derrière l’épaule rude de son père : il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui ne se baissaient jamais […] Il était entretenu. Ses mains longues et molles contaient ses vices. Son corps épilé avait une pose lassée de femme assouvie. Dans tout cet être lâche et mou, où tout le vice coulait avec la douceur d’une eau tiède, ne luisait pas seulement l’éclair de la curiosité du mal. Il subissait. […] Saccard l’avait jetée comme un enjeu, comme une mise de fonds, et […] Maxime s’était trouvé là, pour ramasser ce louis tombé de la poche du spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari ; il la poussait aux toilettes d’une nuit, aux amants d’une saison ; il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d’elle, ainsi que d’un métal précieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu à peu, le père l’avait ainsi rendue assez folle, assez misérable, pour les baisers du fils. Si Maxime était le sang appauvri de Saccard, elle se sentait, elle, le produit, le fruit véreux de ces deux hommes, l’infamie qu’ils avaient creusée entre eux, et dans laquelle ils roulaient l’un et l’autre » (p. 327).

Résumé par Zola lui-même

Voici la mise en abyme de ce roman dans Le Docteur Pascal, rédigée par Zola soi-même : « Chez Aristide Saccard, l’appétit se ruait aux basses jouissances, à l’argent, à la femme, au luxe, une faim dévorante qui l’avait jeté sur le pavé, dès le début de la curée chaude, dans le coup de vent de la spéculation à outrance soufflant par la ville, la trouant de tous côtés et la reconstruisant, des fortunes insolentes bâties en six mois, mangées et rebâties, une soûlerie de l’or dont l’ivresse croissante l’emportait, lui faisait, le corps de sa femme Angèle à peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille francs indispensables, en épousant Renée, puis l’amenait plus tard, au moment d’une crise pécuniaire, à tolérer l’inceste, à fermer les yeux sur les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans l’éclat flamboyant de Paris en fête » (p. 167). Les notes du dossier préparatoire, citées p. 463, indiquent une destinée finalement non retenue pour Sidonie, et qui ne manque pas de sel : « Peut-être à l’étranger, avec une dame jeune et jolie, avec laquelle on l’a rencontrée, dit-on, en Allemagne. Peut-être à Paris, dans quelque bas-fond, dans quelque maison close ». Quant au fils de Maxime, voici ce que nous apprendra Le Docteur Pascal : « À l’âge de dix-sept ans, il y avait quinze ans déjà, Maxime avait eu, d’une servante séduite, un enfant, sotte aventure de gamin précoce, dont Saccard, son père, et sa belle-mère Renée, celle-ci simplement vexée du choix indigne, s’étaient contentés de rire. La servante, Justine Mégot, était justement d’un village des environs, une fillette blonde de dix-sept ans aussi, docile et douce ; et on l’avait renvoyée à Plassans, avec une rente de douze cents francs, pour élever le petit Charles. […] Charles, à quinze ans, en paraissait à peine douze, et il en était resté à l’intelligence balbutiante d’un enfant de cinq ans. D’une extraordinaire ressemblance avec sa trisaïeule, Tante Dide, […] il avait une grâce élancée et fine, pareil à un de ces petits rois exsangues qui finissent une race, couronnés de longs cheveux pâles, légers comme de la soie » (p. 112). Quelques lignes plus loin, il est traité de « petit dauphin efféminé d’une antique race déchue ».

Lionel Labosse


Voir en ligne : La Curée sur Wikisource


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[1Ce thème de la pédophilie des élites, se rencontrera à nouveau dans Pot-Bouille et dans La Bête humaine.