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Un meurtre peut en cacher un autre, niveau lycées

La Bête humaine, d’Émile Zola

La Pléiade, 1890 (édition de 1966).

mercredi 2 août 2017, par Lionel Labosse

Pour ce roman, j’ai utilisé l’édition Pléiade d’Henri Mitterand (1966). Après Le Rêve, roman à l’eau de rose atypique qui fait tache dans les Rougon-Macquart, on revient à du lourd, du Zola 100 % pur porc, un des meilleurs de la série. Crime et bestialité à tous les étages. Henri Mitterand dissèque tout ce que nous révèle le dossier, y compris les échos de la vie privée, puisque ça y est, notre ami Zola dégotte enfin cette jeune fille après laquelle il réait depuis des années. Après nous avoir infligé la vision de sa jeune vierge, voilà une sorte de pot-pourri de crimes passionnels – ou plutôt bestiaux – dans cette Bête humaine. Mitterrand nous démontre preuves à l’appui comment Zola, qui a hâte d’en finir avec sa série, confond deux sujets en un seul, et parvient à conjuguer un thème (le crime) avec un milieu (le chemin de fer), pour créer une grande œuvre au scénario improbable, mais sauvée par l’aspect visionnaire. Eh oui, et si cette « bête humaine » assoiffée de meurtre, était une sorte de prescience des génocides du XXe siècle ? Voilà du costaud, idéal pour étudier en classe, avec tout plein de peintures ou de films en écho, et de thèmes philosophiques. Un must pour la classe de Première. J’avais déjà lu le livre dans ma jeunesse, mais n’en avais gardé aucun souvenir. Comme quoi, peut-être ne faut-il pas lire Zola trop tôt ?

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- Genèse
- Réception de l’œuvre
- Chapitre I
- Chapitre II
- Chapitre III
- Chapitre IV
- Chapitre V
- Chapitre VI
- Chapitre VII
- Chapitre VIII
- Chapitre IX
- Chapitre X
- Chapitre XI
- Chapitre XII
- Adaptations

Genèse de l’œuvre

Le roman parut d’abord dans l’hebdomadaire illustré La Vie populaire, rythme que Zola s’était mis à préférer, du 14 nov. 1889 au 2 mars 1890, puis, dans la foulée, chez Charpentier en volume en mars 1890, où il connut un gros succès. On cite les chiffres de 60 000 ventes dès le mois de la sortie, puis 145 000 en 1928. Mitterand ne donne jamais les tirages de la parution en feuilleton, ce qui fournirait une meilleure estimation du lectorat de Zola. En revanche, on apprend que Catulle Mendès offre 20 000 francs pour cette publication en feuilleton, mais quel équivalent en boutons de culotte ? William Busnach prépara une adaptation pour la scène, qui fut abandonnée, et dont le texte semble perdu ! Le projet fait partie de la 1re liste de dix romans de 1868, sous l’avatar « un roman judiciaire (province) ». On le retrouve quelques mois plus tard, en 1869, parmi les ébauches en un paragraphe proposées à l’éditeur Lacroix. La voici sous forme manuscrite sur le site de Gallica, et en transcription par mes soins, différente de la transcription de Mitterand, qui mélange certains mots, notamment remplace « Étienne Dulac » par « Lantier ». Je corrige juste l’orthographe négligée de Zola, dont j’ai déjà remarqué qu’il ne se relit pas quand il écrit pour lui (ce qui est évident à cette époque où l’on écrit à la plume d’oie et où corriger une faute prend une minute entière !) : « Un roman qui aura pour cadre le monde judiciaire, et pour héros Étienne Dulac, troisième enfant du ménage d’ouvriers. Michelet a dit : « Il faudrait que le juge fût médecin. » Étienne est un de ces cas étranges de criminel par hérédité qui, sans être fou, tue un jour dans une crise morbide, poussé par un instinct de bête. De même que ses parents, misérables et devenus vicieux, lèguent le génie à son frère Claude, ils lui lèguent le meurtre. Il y a des cas très saisissants de pareils faits. Je désire surtout écrire un roman de cour d’assises, comme je comprends ce genre, abandonné aux fournisseurs brevetés des feuilletons, et dont on pourrait tirer une œuvre hautement littéraire et profondément émouvante. » À l’époque de ces projets, Zola venait de publier un roman de meurtre passionnel, Thérèse Raquin, et en tant que journaliste, il lui arriva parfois de rendre compte d’un procès. Une tribune du 13 décembre 1868 est citée : « Un romancier physiologiste, s’il avait voulu étudier la brute dans l’homme et la femme, n’aurait pas inventé des types d’instinct plus naturellement criminel […]. De pareils débats offrent un spectacle pénible, mais utile et nécessaire. Il est bon que la fange humaine soit parfois remuée devant la foule. Souvent on accuse les romanciers physiologistes de se plaire à l’étude des infamies du cœur et du corps ; ils ne font cependant que ce que la justice fait en rendant publique la discussion des grands crimes : ils élargissent les plaies pour y enfoncer un fer rouge. »
L’idée du roman fait progressivement son chemin, et la fameuse liste de romans de 1871, le f°129 du Ms. 10.345, que j’ai volée sans vergogne à Gallica, montre que Zola a ajouté subséquemment dans l’interligne, après « Le roman judiciaire. Étienne Lantier », la mention « chemin de fer ».

Liste de romans prévue pour les Rougon-Macquart établie par Émile Zola en 1871.
Ms. 10.345, f°129.

Mitterand pense que c’est à partir de l’installation à Médan que Zola, devenu familier de la gare St-Lazare, conçoit l’idée d’un roman ferroviaire. Il cite un extrait de Souvenirs de Paris du critique italien Edmondo de Amicis, évoquant sa rencontre avec Zola en 1878 : « Et enfin, un roman, le plus original de tous, qui se déroulera sur un réseau de chemin de fer ; une grande gare où se croiseront dix voies, et sur chaque ligne se poursuivra un épisode, et tous se relieront à la gare principale, et tout le roman aura la couleur des lieux et l’on y entendra, comme un accompagnement musical, la trépidation de cette vie précipitée, et l’on y verra l’amour en wagon, l’accident sous le tunnel, l’effort de la locomotive, la collision, le choc, le désastre, la fuite, tout ce monde noir, enfumé et bruyant, dans lequel il vit en pensée depuis longtemps ». En 1882, Paul Alexis dans sa bio de Zola, montre que le projet fait son chemin : « On fera tout dans mes trains : on y mangera, on y dormira, on y aimera, il y aura même une naissance en wagon ; enfin l’on y mourra… Et, ce n’est pas tout : vous allez peut-être me traiter de vieux romantique, mais je voudrais que mon œuvre elle-même fût comme le parcours d’un train considérable, partant d’une tête de ligne pour arriver à un débarcadère final, avec des ralentissements et des arrêts à chaque station, c’est-à-dire à chaque chapitre. » En fait pendant ces années-là, Zola hésite, et prévoit qu’Étienne Lantier soit le héros de deux romans, un « roman socialiste » et un « roman judiciaire », tout en découpant « des coupures de presse sur les accidents de chemin de fer », pour un autre roman ferroviaire. Entretemps, Huysmans publie en 1879 Les Sœurs Vatard, dédié à Zola, dans lequel son traitement du chemin de fer est assez impressionniste (voyez par exemple au chapitre VII). Zola avait remarqué l’intérêt de ce signe de la modernité dans la série des 12 toiles de Monet La Gare Saint-Lazare, dont il avait écrit le 19 avril 1877, lors de la troisième exposition impressionniste : « On y entend le grondement des trains qui s’engouffrent, on y voit des débordements de fumée qui roulent sous les vastes hangars. Là est aujourd’hui la peinture, dans ces cadres modernes d’une si belle largeur. Nos artistes doivent trouver la poésie des gares comme leurs pères ont trouvé celle des forêts et des fleuves ». Caillebotte avait aussi à cette expo livré Le Pont de l’Europe. En 1885, Zola lit la traduction de Crime et châtiment de Dostoïevski, qui venait de paraître, et cela lui inspire des réflexions sur le roman judiciaire qu’il envisage. Il n’est pas d’accord avec l’idée de « droit au crime », ni avec la conception du remords de Raskolnikov, très différente de celle de sa Thérèse : « Soit deux thèses que Zola n’accepte pas : car elles ne concordent pas avec sa propre explication du crime, qui est un acte de folie morbide et héréditaire, donc inconciliable avec l’affirmation lucide du droit de tuer, autant qu’avec l’apparition ultérieure du remords. » Entre 1886 et 1888 paraissent plusieurs études de criminologie ou leur traduction, dont celle de Cesare Lombroso (L’Homme criminel), qui inspire certains traits de caractère de ses personnages, et lui a peut-être donné l’impulsion de la rédaction de ce livre envisagé depuis si longtemps. À la façon dont Flaubert s’était inspiré des affaires de Ry et de Loursel pour sa Bovary, Zola s’inspire de faits divers récents : Affaire Fenayrou, affaire Poinsot, affaire Jules Barrême, et même Jack l’Éventreur, et il cite ces affaires soit dans les ébauches, soit en entrevues. L’ébauche est longue et prend forme petit à petit. Comme il réunit en fait deux projets différents, crime et chemin de fer, Zola peine à clarifier ses intentions. Au début du 1er jet de l’ébauche, cela donne : « Je voudrais, après Le Rêve, faire un roman tout autre ; d’abord dans le monde réel ; puis sans description, sans art visible, sans effort, écrit d’une plume courante ; du récit tout simplement ; et comme sujet, un drame violent à donner le cauchemar à tout Paris, quelque chose de pareil à Thérèse Raquin, avec un côté de mystère, d’au-delà, quelque chose qui ait l’air de sortir de la réalité (pas d’hypnotisme, mais une force inconnue, à arranger, à trouver). Le tout dans une grande passion évidemment. L’amour et l’argent mêlés. Mais surtout l’argent, voire la jalousie ». La façon dont Zola soliloque dans ses ébauches a été analysée dans un article pédagogique passionnant : « Pour une didactique du prérédactionnel » d’Olivier Lumbroso, revue Genesis. L’alternative de reprendre ou non Étienne Lantier occupe longuement Zola, ainsi que Mitterand : « C’est que le mode de composition des Rougon-Macquart impose à Zola, sauf exception, soit de conserver la même fiche d’identité pour des figures qui n’ont en réalité rien ou presque rien de commun – cela aurait été le cas si le mineur de Germinal avait repris son ancien métier pour devenir le mécanicien de La Bête humaine – , soit de laisser disparaître dans le silence, et dans l’absence, ses personnages, qu’un seul roman a suffi à « user », même si leur créateur ne les a pas expressément donnés pour morts avant sa dernière ligne. » Cela amène Mitterand à conclure que « les liens apparents de la famille et de l’hérédité […] ne constituent nullement […] une des clés de l’œuvre », ce qui relativise le parti pris « naturaliste » ! Un « sujet à la mode » selon Mitterand (qui ne cite aucune référence de cette mode fort discrète !) est brièvement envisagé par Zola : la pédérastie de la victime, qui dégoûterait sa femme : « Non, je reviens en arrière, pas de pédérastie ; cela m’égare et me jette dans l’ignoble et le banal » (mais l’a-t-il totalement écarté ? Cela reste à voir !). Quand il soliloque, Zola n’est pas modeste. Il imagine son héroïne : « En faire une sympathique, une douce, jetée dans cette abomination, la sauver par sa douceur et la franchise de sa passion, avec ses yeux toujours élargis d’horreur et à la fin victime, emportée dans l’assassinat […]. Un type à rester dans la mémoire, une blonde rousse avec des yeux noirs, une bouche rouge, petite en cœur, l’air tendre et candide, un peu poupin. » Ce n’est qu’à un stade avancé de l’ébauche que Zola abandonne l’idée de reprendre Étienne, et d’inventer Jacques Lantier : « Si je crée un frère de Claude et d’Étienne Lantier, pour ce roman, il faut que je le fasse naître en 1843. Il aurait donc 26 ans en 1869. Gervaise sa mère l’aurait eu à 15 ans, de Lantier, puisqu’elle est née en 1828. Elle a eu Claude à 14 ans (il est né en 1842), et Étienne à 18 ans (il est né en 1846). – Cela fait que Gervaise aurait eu trois fils de Gervaise » (sic).
C’est à ce moment de l’ébauche, fin novembre 1888, qu’intervient un événement capital chez Zola, qui n’interrompt son travail que pendant deux mois : Jeanne Rozerot devient sa maîtresse. On se demande d’ailleurs comment il a pu faire sans que sa femme s’en doute ! Quand il reprend son travail en février 89, il fait la connaissance d’un informateur capital, un certain Pol Lefèvre, ingénieur des chemins de fer et auteur d’un livre opportunément paru. Zola pourra l’interroger, et faire des voyages d’observation grâce à lui, ou simplement visiter la gare Saint-Lazare avec lui : « Les Notes Lefèvre sont à cet égard la source primordiale de La Bête humaine, celle qui a donné son authenticité et sa précision à tout le côté « ferroviaire » du roman, et qui en a contrebalancé heureusement la fantaisie mélodramatique. » Quand Zola imagine ses multiples meurtres entrecroisés, Mitterand n’a pas tort de s’interroger : « Grossissement du mélodrame au-delà de toute mesure, ou coup de sonde sur les profondeurs troubles de la sexualité ? Comme le comportement de Jacques, le cheminement de Zola à la recherche de ses thèmes pose un problème. Les deux interprétations ne sont pas inconciliables ». Les personnages secondaires sont à leur tour esquissés : « Philomène Sauvagnat : une cavale maigre et hennissante. Elle a besoin des hommes. Toute la gare passe sur elle ». Un livre récemment paru sur la magistrature conforte « le préjugé défavorable de Zola » sur les magistrats. Le voyage d’étude en train de Paris à Mantes, lui apporte « ce que précisément méconnaissent les définitions scolastiques du Naturalisme : la connaissance directe et vécue du milieu dépeint. » Cela contrebalance selon Mitterand ce roman dont « tous les personnages de premier plan, au mépris de toute vraisemblance, étaient des meurtriers ».
Zola se met à la rédaction du texte définitif le 5 mai 1889. Le 22 juin, il écrit à un correspondant berlinois un bon condensé de ses intentions pour la fin de son cycle : « Je n’ai plus que quatre volumes à écrire pour terminer Les Rougon-Macquart, et la place me manquant, je vais être obligé de tasser un peu les uns sur les autres les mondes qu’il me reste à étudier. C’est pourquoi, dans le cadre d’une étude sur les chemins de fer, je viens de réunir et le monde judiciaire et le monde du crime. Naturellement, tout cela sera réduit ; par exemple, j’abandonne le tableau d’une exécution capitale, et bien d’autres. – Mon idée d’une étude sur les chemins de fer date de très loin, du plan général de la série. Seulement, j’ai déjà un peu abusé des machines, dans Germinal, et c’est pourquoi, ne voulant pas me répéter, j’ai réduit le chemin de fer à n’être plus qu’un cadre, dans lequel j’étudierai la dégénérescence criminelle, chez un de mes Rougon-Macquart. J’ai trouvé là une opposition philosophique qui est l’idée centrale de mon nouveau roman, et qui m’a décidé. Le chemin de fer tout seul ne m’aurait donné qu’une monographie, et, je le répète, Germinal suffisait. »

Réception de l’œuvre
Anatole France est moins vache que pour les deux volumes précédents : « Son génie, grand et simple, crée des symboles. Il fait naître des mythes nouveaux. Les Grecs avaient créé la Dryade, il a créé la Lison : ces deux créations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand lyrique de ce temps. » Jules Lemaître est le meilleur juge de Zola selon Mitterand : « il est comme un memento de nos lointaines origines. Il y a des brutes parmi nous, et innombrables. Nous-mêmes, chrétiens, civilisés, lettrés, artistes, nous avons des mouvements de haine ou d’amour, de concupiscence ou de colère, qui viennent pour ainsi dire de plus loin que nous ; et nous ne savons pas toujours à quoi nous obéissons. Nos chétives et passagères personnes ne sont que les vagues infiniment petites d’un océan de forces impersonnelles, éternelles et aveugles ; et sous ces vagues il y a toujours un gouffre. C’est, en somme, ce qu’exprime La Bête humaine avec une mélancolique et farouche majesté. C’est une épopée préhistorique sous la forme d’une histoire d’aujourd’hui. » Zola lui répond aussitôt : « J’avais une peur terrible qu’elle ne fût prise pour une fantaisie sadique. Et je n’ai plus peur, vous avez donné la note juste, tous vont vous suivre. Certes, oui, je commence à être las de ma série, ceci entre nous. Mais il faut bien que je la finisse, sans trop changer mes procédés. »

Chapitre I

Il n’y a guère à attendre que le 3e paragraphe pour que Zola donne la note impressionniste à la Monet : « En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s’effaçaient, légères. À gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où l’œil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles d’Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de l’Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée, que l’on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu’au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s’écartaient en un éventail dont les branches de métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. »

Pont de l’Europe, Gare Saint-Lazare, Claude Monet, 1877.

C’est à Roubaud que revient l’honneur d’ouvrir le bal des assassins : « Dans son attente désœuvrée, en passant devant la glace, il s’arrêta, se regarda. Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait sans que le roux ardent de ses cheveux frisés eût pâli. Sa barbe, qu’il portait entière, restait drue, elle aussi, d’un blond de soleil. Et, de taille moyenne, mais d’une extraordinaire vigueur, il se plaisait à sa personne, satisfait de sa tête un peu plate, au front bas, à la nuque épaisse, de sa face ronde et sanguine, éclairée de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient, embroussaillant son front de la barre des jaloux. Comme il avait épousé une femme plus jeune que lui de quinze années, ces coups d’œil fréquents, donnés aux glaces, le rassuraient. » En un chapitre, on entre progressivement dans le drame, car c’est le jour clé où la fêlure secrète de ce couple va se découvrir : « Il la couvrait de baisers, qu’elle ne rendait pas ; et c’était même là son inquiétude obscure, cette grande enfant passive, d’une affection filiale, où l’amante ne s’éveillait point. » Il est étonnant et révélateur que dans tout le roman, pas la moindre allusion ne soit faite à la stérilité du couple. La question d’avoir des enfants ou non est ignorée. Mitterand n’en dit mot, et pourtant cela semble très révélateur de la problématique de l’auteur en cette année cruciale où il entame une relation extra-conjugale qui va lui permettre d’obtenir une paternité impossible dans son couple légitime.
La querelle commence à propos du président Grandmorin, administrateur des chemins de fer, qui a élevé Séverine. Celle-ci vient de refuser une invitation à la maison de campagne du président, et Roubaud lui en fait le reproche : « Elle se tut, les paupières closes ; et sur son visage chaud et gonflé semblait passer le frisson de ces choses d’autrefois, les choses qu’elle ne disait point. » Il est peu vraisemblable que Roubaud, qui pourtant connaît la réputation de Grandmorin, ne se pose la bonne question que ce jour-là : « Tu n’as peut-être pas peur de passer pour sa fille ?… Car, tu sais, le président, malgré son air glacé, on en chuchote de raides, sur son compte. Il paraît que, du vivant même de sa femme, toutes les bonnes y passaient. » Séverine se refuse à l’amour dans cet appartement que le chauffeur Pecqueux leur prête pour la journée : « Cette pièce trop chauffée, cette table où traînait la débandade du couvert, l’imprévu du voyage qui tournait en partie fine, tout lui allumait le sang, la soulevait d’un frisson. Et pourtant elle se refusait, elle résistait, arc-boutée contre le bois du lit, dans une révolte effrayée, dont elle n’aurait pu dire la cause. » C’est un mot anodin de Séverine à propos d’une bague en or qu’elle avait jusque-là prétendue offerte par sa mère, qui fait soudainement comprendre la vérité à Roubaud : c’est un cadeau de Grandmorin : « Nom de Dieu de garce ! tu as couché avec !… couché avec !… couché avec ! » Il s’enrageait à ces mots répétés, il abattait les poings, chaque fois qu’il les prononçait, comme pour les lui faire entrer dans la chair. » Il en devient comme fou et la tabasse pour lui faire tout avouer : « il l’achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne et si sévère aux autres ? Ah ! la sale chose, ce vieux se faisant baisoter comme un grand-père, regardant pousser cette fillette, la tâtant, l’entamant un peu à chaque heure, sans avoir la patience d’attendre qu’elle fut mûre ! » [1]. À force de frapper, il apprend des détails qui torturent sa jalousie rétrospective : « Il n’a pu rien faire, hein ? D’un signe de tête, elle répondit. C’était bien cela » Mais l’impuissance du vieux aggrave son ressentiment : « Des rapports normaux, complets, l’auraient hanté d’une vision moins torturante. Cette débauche pourrissait tout, enfonçait et retournait au fond de sa chair les lames empoisonnées de sa jalousie. Maintenant, c’était fini, il ne vivrait plus, il évoquerait toujours l’exécrable image. » Seule l’idée qu’elle soit la fille de Grandmorin persiste à révolter Séverine, que la violence de Roubaud pousse à tout avouer. Zola insiste sur ce qui sera la thèse de son œuvre, introduisant le mot « bête » : « Il ne se possédait plus, battait le vide, jeté à toutes les sautes du vent de violence dont il était flagellé, retombant à l’unique besoin d’apaiser la bête hurlante au fond de lui. C’était un besoin physique, immédiat, comme une faim de vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus aucun repos, tant qu’il ne l’aurait pas satisfaite. » L’image de la bête engendre celle du loup : « Elle, passive, docile, qui toute jeune s’était pliée aux désirs d’un vieillard, qui plus tard avait laissé faire son mariage, simplement désireuse d’arranger les choses, n’arrivait pas à comprendre un tel éclat de jalousie, pour des fautes anciennes, dont elle se repentait ; et, sans vice, la chair mal éveillée encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgré tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner furieusement, comme elle aurait regardé un loup, un être d’une autre espèce, Qu’avait-il donc en lui ? Il y en avait tant sans colère ! Ce qui l’épouvantait, c’était de sentir l’animal, soupçonné par elle depuis trois ans, à des grognements sourds, aujourd’hui déchaîné, enragé, prêt à mordre. » Roubaud n’est pas long à prendre sa décision : « Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son désir souillé qui saignait, brusquement se dressa la nécessité de la mort. » Le plan est prêt en quelques minutes ; il ordonne à Séverine d’écrire à Grandmorin pour qu’ils prennent le même train, et le tour est joué. C’était quand même le bon temps. Maintenant, si vous voulez tuer quelqu’un, il y a des difficultés, il faut penser à des tas de choses pour ne pas se faire prendre, on n’en finit plus, ma bonne dame ! Nouveau regard impressionniste sur la gare : « Immobile, la machine de l’express perdait par une soupape un grand jet de vapeur qui montait dans tout ce noir, où elle s’effiloquait en petites fumées, semant de larmes blanches le deuil sans bornes tendu au ciel. » Le dossier nous permet de regarder Zola travailler par-dessus son épaule : « L’effet au travers des charpentes de fer du pont de l’Europe. On dirait des dentelles qui s’y déchirent. Les fumées noires s’y brisent et s’y effilochent aussi. » (Notes sur le vif, février 1889, Pléiade, p. 1763 ; Google books révèle que « effilochent » a été rectifié en « effiloquent » ; mais les deux formes existent). Le train part, avec le wagon spécial (« coupé ») placé au dernier moment pour l’administrateur, lequel ignore qu’il va se faire suriner dans la soie ! L’atmosphère avant le drame est aux potins et à la drague.

Chapitre II

Voici Jacques Lantier qui profite d’une panne de sa « Lison » pour visiter sa tante à « La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a coupé ». Cette « tante Phasie […] était une cousine de son père, une Lantier, qui lui avait servi de marraine, et qui, à l’âge de six ans, l’avait pris chez elle, quand, son père et sa mère disparus, envolés à Paris, il était resté à Plassans, où il avait suivi plus tard les cours de l’École des arts et métiers. » Jacques retrouve sa cousine Flore, « une grande fille de dix-huit ans, blonde, forte, à la bouche épaisse, aux grands yeux verdâtres, au front bas, sous de lourds cheveux. Elle n’était point jolie, elle avait les hanches solides et les bras durs d’un garçon. » Quant à Jacques, Zola reprend, mais avec parcimonie, les types physiques du criminel selon Cesare Lombroso : « Il venait d’avoir vingt-six ans, également de grande taille, très brun, beau garçon au visage rond et régulier, mais que gâtaient des mâchoires trop fortes. » Seules les mâchoires sont typiques du criminel, et on échappe au regard dur, au front fuyant, etc. (note Pléiade, p. 1764). Tout en causant, on regarde passer les trains, telle une vache qui serait un peu philosophe : « C’était comme un grand corps, un être géant couché en travers de la terre, la tête à Paris, les vertèbres tout le long de la ligne, les membres s’élargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au Havre et dans les autres villes d’arrivée. Et ça passait, ça passait, mécanique, triomphal, allant à l’avenir avec une rectitude mécanique, dans l’ignorance volontaire de ce qu’il restait de l’homme, aux deux bords, caché et toujours vivace, l’éternelle passion et l’éternel crime. » Jacques retrouve Flore dans la maison abandonnée du président Grandmorin, et ils évoquent Louisette, la sœur de Flore, morte récemment de façon mystérieuse : « Oh ! depuis l’affaire de Louisette, il n’y a pas de danger que le président risque le bout de son nez à la Croix-de-Maufras. » […] « Et toi, tu crois ce que Louisette a raconté, tu crois qu’il a voulu l’avoir, et que c’est en se débattant qu’elle s’est blessée ? » […] « D’ailleurs, j’en savais déjà sur le président, parce que j’avais vu des saletés, ici, lorsqu’il venait avec des jeunes filles… Il y en a une que personne ne soupçonne, une qu’il a mariée… » Le portrait de Flore est complété : « On contait des histoires, des sauvetages : une charrette retirée d’une secousse, au passage d’un train ; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Barentin, arrêté ainsi qu’une bête furieuse, galopant à la rencontre d’un express. […] Elle était vierge et guerrière, dédaigneuse du mâle, ce qui finissait par convaincre les gens qu’elle avait pour sûr la tête dérangée. » Mais le compliment se retourne sur Jacques : « on m’a bien conté que tu abominais les femmes. Et puis, ce n’est pas d’hier que je te connais, jamais tu ne nous adresserais quelque chose d’aimable… Pourquoi, dis ? » Il se taisait, elle se décida à lâcher le nœud et à le regarder. « Est-ce donc que tu n’aimes que ta machine ? On en plaisante, tu sais. On prétend que tu es toujours à la frotter, à la faire reluire, comme si tu n’avais des caresses que pour elle… » De fait, Jacques désire ardemment Flore, mais il se connaît, et résiste au dernier moment à la prendre à la Zola, je veux dire de force : « Il l’avait saisie d’une étreinte brutale, et il écrasait sa bouche sur la sienne. » […] « Alors, lui, haletant, s’arrêta, la regarda, au lieu de la posséder. Une fureur semblait le prendre, une férocité qui le faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre, quelque chose enfin pour la tuer. Ses regards rencontrèrent les ciseaux, luisant parmi les bouts de corde ; et il les ramassa d’un bond, et il les aurait enfoncés dans cette gorge nue, entre les deux seins blancs, aux fleurs roses. Mais un grand froid le dégrisait, il les rejeta, il s’enfuit, éperdu ; tandis qu’elle, les paupières closes, croyait qu’il refusait à son tour, parce qu’elle lui avait résisté. » […] « Mon Dieu ! il était donc revenu, ce mal abominable dont il se croyait guéri ? Voilà qu’il avait voulu la tuer, cette fille ! Tuer une femme, tuer une femme ! cela sonnait à ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fièvre grandissante, affolante du désir. Comme les autres, sous l’éveil de la puberté, rêvent d’en posséder une, lui s’était enragé à l’idée d’en tuer une. » Zola nous règle en un paragraphe, mais quel paragraphe, la note Rougon-Macquart : « Pourtant, il s’efforçait de se calmer, il aurait voulu comprendre. Qu’avait-il donc de différent, lorsqu’il se comparait aux autres ? Là-bas, à Plassans, dans sa jeunesse, souvent déjà il s’était questionné. Sa mère Gervaise, il est vrai, l’avait eu très jeune, à quinze ans et demi ; mais il n’arrivait que le second, elle entrait à peine dans sa quatorzième année, lorsqu’elle était accouchée du premier, Claude ; et aucun de ses deux frères, ni Claude, ni Etienne, né plus tard, ne semblait souffrir d’une mère si enfant et d’un père gamin comme elle, ce beau Lantier, dont le mauvais cœur devait coûter à Gervaise tant de larmes. Peut-être aussi ses frères avaient-ils chacun son mal qu’ils n’avouaient pas, l’aîné surtout qui se dévorait à vouloir être peintre, si rageusement, qu’on le disait à moitié fou de son génie. La famille n’était guère d’aplomb, beaucoup avaient une fêlure. Lui, à certaines heures, la sentait bien, cette fêlure héréditaire ; non pas qu’il fût d’une santé mauvaise, car l’appréhension et la honte de ses crises l’avaient seules maigri autrefois ; mais c’étaient, dans son être, de subites pertes d’équilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d’une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s’appartenait plus, il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait même un petit verre d’eau-de-vie, ayant remarqué que la moindre goutte d’alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu’il payait pour les autres, les pères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d’ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois. » Jacques continue à s’auto-analyser : « Puisqu’il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles ? car, chaque fois, c’était comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l’exacte mémoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes » (première occurrence de cette phrase leitmotiv). C’est à ce moment précis où il pense à ses pulsions meurtrières, que regardant passer l’express de Paris, Jacques est fugitivement témoin du premier meurtre du roman, comme une image subliminale : « Et Jacques, très distinctement, à ce quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d’un coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu’une masse noire, peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l’assassiné. » Ce qui est intéressant ici est qu’on est à mi-chemin entre la focalisation externe typique du roman policier (un témoin anonyme ne voit que le minimum permettant de démarrer l’enquête), et la focalisation interne parce que justement, ce témoin anonyme, pour des raisons liées d’une part à son idiosyncrasie criminelle, d’autre part à la peur des Roubaud qu’il les dénonce, va devenir un des protagonistes du roman. Son oncle (dont la tante croit qu’il veut l’empoisonner) a vu le cadavre, et demande à Jacques de le garder sans y toucher, le temps de prévenir les autorités : « Ce qu’il rêvait, l’autre l’avait réalisé, et c’était ça. S’il tuait, il y aurait ça par terre. Son cœur battait à se rompre, son prurit de meurtre s’exaspérait comme une concupiscence au spectacle de ce mort tragique. » […] « C’était donc bien facile de tuer ? tout le monde tuait. » Flore, qui arrive sur ces entrefaites, n’hésite pas un instant à retourner le cadavre, et identifie Grandmorin. L’oraison funèbre est brève : « Fini de rire avec les filles ! reprit-elle plus bas. C’est à cause d’une, pour sûr… Ah ! ma pauvre Louisette, ah ! le cochon, c’est bien fait ! »

Chapitre III

Roubaud fait l’innocent et nous visitons sur ses pas la gare du Havre, en attendant impatiemment qu’arrive la nouvelle. C’est l’occasion d’apprendre des choses oubliées : « Une mère et ses deux filles, que fréquentait sa femme, voulurent qu’il les installât dans le compartiment des dames seules. » On découvre les seconds rôles. Pecqueux, chauffeur au sens étymologique, celui qui enfourne le charbon dans le moteur : « Mais les années s’écoulaient, il restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mécanicien, sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes. » […] « Victoire, son aînée de deux ans, devenue énorme et difficile à remuer, glissait des pièces de cent sous dans ses poches, afin qu’il prît du plaisir dehors. Jamais elle n’avait beaucoup souffert de ses infidélités, du continuel guilledou qu’il courait, par un besoin de nature ; et maintenant l’existence était réglée, il avait deux femmes, une à chaque bout de la ligne, sa femme à Paris pour les nuits qu’il y couchait, et une autre au Havre pour les heures d’attente qu’il y passait, entre deux trains. » Et voici donc « une grande femme sèche, Philomène Sauvagnat, la sœur du chef de dépôt, l’épouse supplémentaire que Pecqueux avait au Havre, depuis un an. » […] « encore jeune malgré ses trente-deux ans, haute, anguleuse, la poitrine plate, la chair brûlée de continuels désirs, avait la tête longue, aux yeux flambants, d’une cavale maigre et hennissante. On l’accusait de boire. Tous les hommes de la gare avaient défilé chez elle, dans la petite maison que son frère occupait près du Dépôt des machines, et qu’elle tenait fort salement. Ce frère, auvergnat, têtu, très sévère sur la discipline, très estimé de ses chefs, avait eu les plus gros ennuis à son sujet » […] « ce qui ne l’empêchait pas, lorsqu’il la surprenait avec un homme, de la rouer de coups, si rudement qu’il la laissait sur le carreau, morte ».
Lorsqu’enfin la nouvelle de l’assassinat arrive, Roubaud joue bien son rôle : « Le président ! ah ! ma pauvre femme va-t-elle être chagrine ! » Le cri était si juste, si apitoyé, que M. Dabadie s’y arrêta un instant. « C’est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n’est-ce pas ? » Dès le début, l’enquête révèle les failles de la justice, car on a d’abord télégraphié à Paris pour savoir où se rendait le train, au risque de perdre des indices. Par chance, le coupé est toujours remisé, et le personnel de nettoiement a été aussi négligent que la justice. En découvrant une mare de sang, le « commissaire de surveillance », M. Cauche, s’exclame : « Ah ! nom de Dieu ! on dirait qu’on a saigné un cochon ! ». C’est signé Zola ! Séverine, appelée, joue aussi son rôle : « la grosse douleur qu’elle venait d’éprouver, en apprenant le nom de la victime ». Roubaud témoigne en présence de sa femme, et improvise pour lancer une piste d’une personne qui aurait pu profiter de l’affluence pour se faufiler dans le coupé à l’arrêt de Rouen. Arrive Lantier, qui alors qu’il voulait se taire, se laisse aller à dire ce qu’il a vu. C’est alors qu’il « rencontra de nouveau ses larges yeux [de Séverine], dont la douceur terrifiée et suppliante l’avait profondément remué. » Bref, bien qu’il précise qu’il ne pourrait reconnaître quiconque, Séverine se trahit elle-même. Ah ! ces novices !

Chapitre IV

On fait connaissance avec « M. Denizet, le juge d’instruction » de Rouen, ses difficultés d’avancement qui le poussent à la prudence, quand les promotions dans ce milieu s’obtiennent avec « ses relations et sa femme » : « la magistrature riche, les médiocres qui s’installaient, certains d’un chemin rapide par leur parenté et leur fortune ; tandis que lui, pauvre, sans protection, se trouvait réduit à tendre l’éternelle échine du solliciteur, sous la pierre sans cesse retombante de l’avancement. » Zola nous plonge dans l’actualité politique de 1869, où les journalistes instrumentalisent l’affaire, évoquant les « pires débauches » de la victime. Le juge a saisi qu’« On voulait connaître la vérité, pour la cacher mieux, s’il était nécessaire. » Denizet hésite entre deux pistes, celle du « testament, encombré de legs étranges, [qui] en contenait un par lequel Séverine était instituée légataire de la maison située au lieu dit la Croix-de-Maufras », et celle de Cabuche, le carrier arriéré. Tous les acteurs de l’affaire sont convoqués le même jour au même endroit, et se rencontrent, voire sont interrogés ensemble, ce qui en dit long sur la finesse de la justice à cette époque ! Roubaud de son côté craint la découverte de la lettre dictée à Séverine, dont lui seul a eu la bêtise de parler. Le juge par certains côtés tient de la mise en abyme de l’écrivain naturaliste, avec ses « liasses de papiers, revêtues de chemises bleues » […] « toute une volumineuse description de l’endroit de la voie ferrée où la victime gisait ». Le juge jouit du même pouvoir que le romancier sur ses peronnages : « Aussi n’était-il pas fâché de lui faire sentir, dans ce cabinet, sa toute-puissance, l’absolu pouvoir qu’il avait sur la liberté de tous, au point de changer d’un mot un témoin en prévenu, et de procéder à son arrestation immédiate, si la fantaisie l’en prenait. » Sa description tant physique que morale en fait un double de l’auteur : « La finesse le perdait le plus souvent, il était trop perspicace, il rusait trop avec la vérité simple et bonne, d’après un idéal de métier, s’étant fait de sa fonction un type d’anatomiste moral, doué de seconde vue, extrêmement spirituel. D’ailleurs, il n’était pas non plus un sot. » Ce non-sot reçoit cependant ensemble les héritiers directs de la victime, Berthe et Lachesnaye, et Mme Bonnehon, sa sœur, la cinquantaine couguar : « Aujourd’hui, elle n’était point calmée encore, on lui prêtait une tendresse maternelle pour un jeune substitut, le fils d’un conseiller à la cour, M. Chaumette : elle travaillait à l’avancement du fils, elle comblait le père d’invitations et de prévenances. » […] « L’interrogatoire des Lachesnaye était terminé, mais il ne les congédiait pas : son cabinet si morne, si froid, tournait au salon mondain. » Denizet, qui croit avoir trouvé en Cabuche le suspect idéal, veut démêler les avis divergents des Lachesnaye et de Mme Bonnehon, les premiers convaincus de la culpabilité de l’héritière, l’autre soucieuse de préserver la réputation de son défunt frère, et donc de salir celle de sa victime : « Ah ! oui, Louisette… Mais, cher monsieur, c’était une petite vicieuse qui, à quatorze ans, avait des rapports avec un repris de justice. » Ignorant que Cabuche est déjà suspecté, elle le charge pourtant : « elle n’avait pas quatorze ans qu’elle était la bonne amie d’une sorte de brute, un carrier du nom de Cabuche, qui venait de faire cinq ans de prison, pour avoir tué un homme dans un cabaret. » […] « son loup-garou, dont tout le pays avait une si grosse peur, qu’il vivait absolument seul, comme un pestiféré ». Elle doit concéder certains points pour sauver le principal, et ceci en présence de sa nièce, qui en est très gênée : « mon cher monsieur, vous ne voyez pas mon frère supplicier cette gamine. C’est odieux, c’est impossible. » […] « Mon Dieu ! je ne dis point que mon frère n’ait pas voulu plaisanter avec elle. Il aimait la jeunesse, il était très gai, sous son apparence rigide. Enfin, mettons qu’il l’ait embrassée ». Quant à Cabuche : « Il était réellement fou de rage, il répétait dans tous les cabarets que si le président lui tombait sous les mains, il le saignerait comme un cochon… » L’expression qui reprend celle du commissaire du Havre, retient toute l’attention du juge. Au moment de signer les interrogatoires, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : « Ils étaient d’une correction parfaite, ces interrogatoires, si bien épluchés des mots inutiles et compromettants, que Mme Bonnehon, la plume à la main, eut un coup d’œil de surprise bienveillante sur ce Laurent [le greffier], blême osseux, qu’elle n’avait pas regardé encore. » Roubaud, sa femme et Lantier sont ensuite interrogés ensemble, dans le but côté juge, d’établir la culpabilité de son suspect. Oui mais voilà, à force d’être forcé à réfléchir à ce qu’il a vu la nuit du drame, Lantier « venait d’avoir la certitude brusque que Roubaud était l’assassin ». Pourtant le juge sollicite tellement ses témoins qu’il aboutit à une conclusion ironique : « C’était ce ménage, soupçonné injustement, qui, par sa déposition accablante, ferait tomber la tête du coupable. » C’est au tour de Cabuche, qui ressemble à s’y méprendre au portrait de coupable idéal que Roubaud a dû improviser pour détourner les soupçons du juge. Roubaud devait avoir lu des articles de presse inspirés des mêmes thèses de criminologie dont Zola s’était imprégné à la source : « Cabuche resta seul au milieu du cabinet, ahuri, avec un hérissement fauve de bête traquée. C’était un gaillard, au cou puissant, aux poings énormes, blond, très blanc de peau, la barbe rare, à peine un duvet doré qui frisait, soyeux. La face massive, le front bas disaient la violence de l’être borné, tout à la sensation immédiate ; mais il y avait comme un besoin de soumission tendre, dans la bouche large et dans le nez carré de bon chien. » Ce portrait rappelle celui de Laurent dans Thérèse Raquin (chapitre V). Pourtant, cette assimilation de Cabuche à un criminel de vaudeville serait fortuite : « Roubaud était stupéfié, effrayé de la ressemblance de ce garçon avec l’assassin imaginaire, dont il avait inventé le signalement, le contraire du sien. » Zola s’amuse à dérouter le juge, puisque Cabuche, qui ne comprend pas qu’on le soupçonne, reconnaît volontiers tout le bien qu’il pense de Grandmorin : « Ah ! nom de Dieu, le cochon ! j’aurais dû courir le saigner tout de suite ! » […] « Si c’était moi, ah ! j’en serais trop fier, je le dirais ».

Chapitre V

Comprenant qu’ils ont été percés à jour par Lantier, Roubaud et Séverine entreprennent de l’amadouer. Séverine le choisit comme chaperon lors d’un aller-retour à Paris destiné à obtenir la protection de M. Camy-Lamotte, ami de Grandmorin et secrétaire général du ministère de la Justice. Il se trouve que le juge Denizet a justement été convoqué ce jour-là au domicile privé de Camy-Lamotte. Ce dernier est en proie à des impressions contradictoires : « il songeait à son ami Grandmorin, saisi d’une jalouse admiration : comment diable ce gaillard-là, son aîné de dix ans, avait-il eu jusqu’à sa mort des créatures pareilles, lorsque lui devait renoncer déjà à ces joujoux, pour ne pas y perdre le reste de ses moelles ? Elle était vraiment très charmante, très fine, et il laissait percer le sourire de l’amateur aujourd’hui désintéressé, sous son grand air froid de fonctionnaire, ayant sur les bras une affaire si fâcheuse. » Il est impressionné par son calme : « Mais comment la croire coupable, à la voir de la sorte, si paisible et si douce ? », mais sa défense est si maladroite qu’il finit par s’en persuader. Cependant, le dossier est tellement délicat que la certitude de sa culpabilité ne pèse pas bien lourd : « il savait combien cette affaire Grandmorin irritait et inquiétait, en haut lieu. Les journaux de l’opposition continuaient à mener une campagne bruyante […] fouillant la vie du président, donnant à entendre qu’il était de la cour, où régnait la plus basse débauche ; et cette campagne devenait vraiment désastreuse, à mesure que les élections approchaient. »  Face à la perspective, de l’aveu du juge, d’une « affaire assez malpropre », le secrétaire général pèse les deux procès possibles : « l’affaire des Roubaud, des vrais coupables, était plus sale encore. C’était chose résolue, il l’écartait, absolument. À en retenir une, il aurait penché pour que l’on gardât l’affaire de l’innocent Cabuche. » Denizet est un juge honnête, mais pauvre et désireux de promotion sociale : « Du moment où l’on acceptait sa vérité à lui, cette création de son intelligence, il était prêt à faire aux nécessités gouvernementales le sacrifice de l’idée de justice. » (cela poursuit le fil de la mise en abyme de l’écrivain). Or le secrétaire général annonce le résultat de ses cogitations : « on désire un non-lieu… Arrangez les choses pour que l’affaire soit classée. » La demande est assortie d’une promesse de mutation à Paris ou de décoration. Zola martèle sa thèse sur la justice : « il traînait le boulet de l’avancement, en solliciteur affamé, toujours prêt à plier sous les ordres du pouvoir. »
Séverine retrouve Lantier, qui se laisse attirer : « Celle-là, avec sa longue figure tendre et peureuse, devait aimer comme un chien fidèle, qu’on n’a pas même le courage de battre. » De son côté, elle n’est pas encore prise : « Elle ne l’aimait point, elle ne pensait pas même à cela. Simplement, elle s’efforçait de faire de lui sa chose, pour n’avoir plus à le craindre. » […] « Elle ne l’aimait pas, ce garçon ; elle croyait en être bien sûre ; et si elle s’était promise, elle rêvait déjà au moyen de ne pas payer. » Il faut cependant qu’elle le séduise. Une analyse fine de l’esprit de Jacques Lantier montre que pour une fois cette femme le tente : « Cette idée qu’elle avait tué, devenue une certitude, la lui montrait différente, grandie, à part. Peut-être bien n’avait-elle pas aidé seulement, mais frappé. Il en fut convaincu, sans preuve aucune. » […] « Et, dès lors, elle sembla lui être sacrée, en dehors de tout raisonnement, dans l’inconscience du désir effrayé qu’elle lui inspirait. » On s’amuse de ce personnage, tantôt incapable de raisonnement, tantôt s’auto-zolanalysant comme un psychanalyste avant la lettre ! De retour chez Camy-Lamotte, Séverine se voit mettre les points sur les i au sujet de Roubaud : « Je sais qu’il s’est déjà compromis, on m’a parlé d’une querelle fâcheuse avec le sous-préfet ; enfin, il passe pour républicain, c’est détestable… N’est-ce pas ? qu’il soit sage, ou nous le supprimerons, simplement. » Ce qui est remarquable, c’est que Camy-Lamotte ne tente pas d’abuser de la situation pour se la faire.
C’est le retour au Havre. On fait connaissance avec la Lison : « Ainsi que les autres machines de la Compagnie de l’Ouest, en dehors du numéro qui la désignait, elle portait le nom d’une gare, celui de Lison, une station du Cotentin. Mais Jacques, par tendresse, en avait fait un nom de femme, la Lison, comme il disait, avec une douceur caressante. Et, c’était vrai, il l’aimait d’amour, sa machine, depuis quatre ans qu’il la conduisait. » Le champ lexical macho de la loco / femelle est exploité sans vergogne : « s’il l’aimait celle-là, c’était en vérité qu’elle avait des qualités rares de brave femme. » […] « une faim continue, une vraie débauche » […] « elle avait, à l’exemple des belles femmes, le besoin d’être graissée trop souvent ». Le mécanicien Pecqueux permet de filer l’allégorie, en retrouvant le thème zolien du ménage à trois : « Eux deux et la machine, ils faisaient un vrai ménage à trois, sans jamais une dispute. » Jacques est pincé : « C’était que, dans son cœur, la Lison ne se trouvait plus seule. Une autre tendresse y grandissait, cette créature mince, si fragile, qu’il revoyait toujours près de lui, sur le banc du square, avec sa faiblesse câline, qui avait besoin d’être aimée et protégée. »

Chapitre VI

Le temps passe. Le non-lieu est prononcé. « Une légende de police était en train de se former, romanesque : celle d’un assassin inconnu, insaisissable, un aventurier du crime, présent partout à la fois, que l’on chargeait de tous les meurtres et qui se dissipait en fumée, à la seule apparition des agents. » Les Roubaud souhaitent revendre leur legs de la maison de La Croix-de-Maufras sans même aller la voir. Tout irait bien sans le remords, symbolisé par « un point [qui] restait, douloureux, inquiétant, un point du parquet de la salle à manger, où leurs yeux ne pouvaient se porter par hasard, sans qu’un malaise, de nouveau, les troublât ». C’est le butin saisi juste pour créer un mobile au crime, mais dont Roubaud ne veut en aucun cas, guère plus que de la maison. Jacques creuse son trou dans le ménage, invité par Roubaud, qui y voit un dérivatif à la mésentente conjugale : « Il semblait que Roubaud, gêné des grands silences qui se faisaient maintenant, quand il mangeait avec sa femme, éprouvât un soulagement, dès qu’il pouvait mettre un convive entre eux. » […] « On avait pris un petit verre, on avait même joué aux cartes jusqu’à minuit passé. » Il n’y a rien d’autre entre Roubaud et sa femme que l’habitude, et le crime accélère les choses : « Il l’avait aimée sans délicatesse, elle s’y était résignée avec sa soumission de femme complaisante, pensant que les choses devaient être ainsi, n’y goûtant du reste aucun plaisir. » […] « Une fatigue, une indifférence, ce que l’âge amène, il semblait que la crise affreuse, le sang répandu, l’eût produit entre eux. » La complicité entre Séverine et Lantier s’installe progressivement : « Puis, leurs mains se cherchèrent derrière le dos du mari, s’enhardirent, ils correspondirent par de longues pressions, en se disant, du bout de leurs doigts tièdes, l’intérêt croissant qu’ils prenaient aux moindres petits faits de leur existence. » On glisse insensiblement de l’adultère en pensée vers le coït, ce qui convient aux deux parties : « Cela semblait si tendre, de s’aimer, sans toute cette saleté du sexe ! Souillée à seize ans par la débauche de ce vieux dont le spectre sanglant la hantait, violentée plus tard par les appétits brutaux de son mari, elle avait gardé une candeur d’enfant, une virginité, toute la honte charmante de la passion qui s’ignore.
Ce qui la ravissait, chez Jacques, c’était sa douceur, son obéissance à ne pas égarer ses mains sur elle, dès qu’elle les prenait simplement entre les siennes, si faibles. Pour la première fois, elle aimait, et elle ne se livrait point, parce que, justement, cela lui aurait gâté son amour, d’être tout de suite à celui-ci, de la même façon qu’elle avait appartenu aux deux autres. Son désir inconscient était de prolonger à jamais cette sensation si délicieuse, de redevenir toute jeune, avant la souillure, d’avoir un bon ami, ainsi qu’on en a à quinze ans, et qu’on embrasse à pleine bouche derrière les portes. Lui, en dehors des instants de fièvre, n’avait point d’exigence, se prêtait à ce bonheur voluptueusement différé.
Ainsi qu’elle, il semblait retourner à l’enfance, commençant l’amour, qui, jusque-là, était resté pour lui une épouvante.
S’il se montrait docile, retirant ses mains, dès qu’elle les écartait, c’était qu’une peur sourde demeurait au fond de sa tendresse, un grand trouble, où il craignait de confondre le désir avec son ancien besoin de meurtre. Celle-ci, qui avait tué, était comme le rêve de sa chair. Sa guérison, chaque jour, lui paraissait plus certaine, puisqu’il l’avait tenue des heures à son cou, que sa bouche, sur la sienne, buvait son âme, sans que sa furieuse envie se réveillât d’en être le maître en l’égorgeant. »
Cet extrait, dans sa volonté de retrouver les sensations amoureuses de l’enfance me fait songer au célèbre poème de Paul Éluard « La dame de carreau ». Une nuit d’orage sera nécessaire (Zola aurait dû faire du cinéma !) pour que l’étape ultime soit franchie. Lantier et son fidèle Pecqueux bichonnent la Lison au moment où l’orage éclate enfin, et Lantier est furieux car il craint que cela compromette son rendez-vous nocturne (on se rencarde quand Roubaud est de service de nuit). Pecqueux retrouve sa Philomène : « il n’avait qu’à taper au volet : elle ouvrait, il entrait d’une enjambée, simplement. C’était par là, disait-on, que toutes les équipes de la gare avaient sauté. Mais, maintenant, elle s’en tenait au chauffeur, qui suffisait, semblait-il. » Pecqueux confie à Lantier qu’il a remarqué le changement de son attitude, ce qui nous vaut une information amusante : « Dans chaque dortoir, les lits allaient par couple, celui du chauffeur près de celui du mécanicien ; car on resserrait le plus possible l’existence de ces deux hommes, destinés à une entente de travail si étroite. Aussi n’était-il pas étonnant que celui-ci s’aperçût de la conduite irrégulière de son chef, très rangé jusque-là. » La chute, très « Singing in the rain », est un haut moment du roman, où Zola expose la thèse sous-jacente en son titre : « Mais, sous l’ardent appel de leur baiser, le tutoiement était monté à leur bouche, comme le sang mêlé de leurs cœurs. « Tu m’attendais… – Oh ! je t’attendais, je t’attendais… » Et, tout de suite, dès la première minute, presque sans paroles, ce fut elle qui l’attira d’une secousse, qui le força à la prendre. Elle n’avait point prévu cela. Quand il était arrivé, elle ne comptait même plus qu’elle le verrait ; et elle venait d’être emportée dans la joie inespérée de le tenir, dans un brusque et irrésistible besoin d’être à lui, sans calcul ni raisonnement. Cela était parce que cela devait être. […]
Lorsque Jacques se releva, il écouta avec surprise le roulement de l’averse. Où était-il donc ? Et, comme il retrouvait par terre, sous sa main, le manche d’un marteau qu’il avait senti en s’asseyant, il fut inondé de félicité. Alors, c’était fait ? il avait possédé Séverine et il n’avait pas pris ce marteau pour lui casser le crâne. Elle était à lui sans bataille, sans cette envie instinctive de la jeter sur son dos, morte, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres. Il ne sentait plus sa soif de venger des offenses très anciennes dont il aurait perdu l’exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes. Non, la possession de celle-ci était d’un charme puissant, elle l’avait guéri, parce qu’il la voyait autre, violente dans sa faiblesse, couverte du sang d’un homme qui lui faisait comme une cuirasse d’horreur »
(deuxième occurrence de ce leitmotiv). On peut y déceler de la psychologie à la truelle, ou bien au contraire une prescience de la testostérone et un texte permettant une réflexion sur la différence entre les sexes. Tout cela pour aboutir à un motif qui semble copié collé du précédent opus, Le Rêve : « Elle était restée vierge malgré tout, elle venait de se donner pour la première fois, à ce garçon, qu’elle adorait, dans le désir de disparaître en lui, d’être sa servante. Elle lui appartenait, il pouvait disposer d’elle, à son caprice. « Oh ! mon chéri, prends-moi, garde-moi, je ne veux que ce que tu veux. – Non, non ! chérie, c’est toi la maîtresse, je ne suis là que pour t’aimer et t’obéir. » (Il y aurait tant à dire sur les vierges chez Zola !) Les tourtereaux s’attardent et manquent se faire surprendre par Roubaud qui pourchasse des maraudeurs, et Lantier tombe sur Pecqueux que ce ramdam a éjecté de chez sa Philomèle, et qui entend celle-ci se faire « allonge[r] sa raclée » par son frère. Les rendez-vous continuent tout l’été, et l’hiver ne les dérange guère. On a même un rappel du ch. I de La Fortune des Rougon : « Elle venait plus couverte, enveloppée d’un grand manteau, dans lequel lui-même disparaissait à moitié. » (cf. les « grandes mantes », « pelisses » ou « dominos » dans lesquelles les amants de Plassans se dissimulent à deux pendant l’hiver). Comme on s’en doute, on prend de plus en plus de risques : « Dès lors, elle ne résista plus, il monta la rejoindre, après minuit sonné, les jeudis et les samedis. Cela était horriblement dangereux : ils n’osaient bouger, à cause des voisins ; ils y éprouvèrent un redoublement de tendresse, des jouissances nouvelles. Souvent, un caprice de courses nocturnes, un besoin de fuir en bêtes échappées, les ramenait au-dehors, dans la solitude noire des nuits glacées. En décembre, par une gelée terrible, ils s’y aimèrent. » Zola utilise l’expression « bêtes échappées » juste avant la seule occurrence du titre dans le texte : « Était-ce donc que la possession physique contentait ce besoin de mort ? Posséder, tuer, cela s’équivalait-il, dans le fond sombre de la bête humaine ? Il ne raisonnait pas, trop ignorant, n’essayait pas d’entrouvrir la porte d’épouvante. » Les amants sont d’autant plus tranquilles que Roubaud est pris par « un goût du jeu […] qui tournait à la passion », avec le commissaire Cauche. Il s’endette et s’éloigne encore plus de Séverine : « Du reste, elle n’éprouvait aucun remords à le tromper : n’était-ce pas sa faute, ne l’avait-il pas presque poussée à la chute ? » Malgré les dettes, on se refuse à toucher au butin sous le parquet : « cet argent-là pouvait bien pourrir, qu’il se trancherait la main plutôt que de le reprendre ». Nous voilà parvenus à un cliché du roman zolesque : « Tous les germes de malaise, l’argent caché, l’amant introduit, s’étaient développés, les séparaient maintenant, les irritaient l’un contre l’autre. Et, dans cette agitation croissante, la vie allait devenir un enfer. » Pourtant cela prend du temps car lorsque Jacques et Séverine sont reconnus par Pecqueux, contre toute attente, Philomèle redevient amie avec elle, et la situation se retourne contre la commère de la gare, Mme Lebleu, brouillée avec Philomèle ! C’est que Roubaud est un cocu complaisant : « Comment ce jaloux féroce, cet homme qui avait tué, aveuglé de sang, dans une rage imbécile, en arrivait-il à lui tolérer un amant ? Elle ne pouvait le croire, elle pensait simplement qu’il devenait stupide. » Il correspond sans doute au n° 25 ou bien au n°36 de la fameuse « hiérarchie du cocuage » de Charles Fourier ! Mais une nuit, Séverine surprend Roubaud à l’assaut de la cachette du butin. Comme elle va le lui reprocher, il la scotche en lui révélant qu’il est au courant de ses activités avec Lantier : « Roubaud savait » !

Chapitre VII

Ce chapitre constitue une digression poétique avec la belle scène du train bloqué dans la neige. L’incident a opportunément lieu à La Croix-de-Maufras, ce qui permet de faire le point sur la paranoïa de tante Phasie et sur la jalousie de Flore, déterminante pour la suite. Jacques, galvanisé parce qu’il transporte Séverine pour son aller-retour hebdomadaire à Paris, prend soin de sa Lison sous la tempête de neige, jusqu’à la graisser, fait exceptionnel, ce qui nous vaut une fine plaisanterie de Pecqueux : « Fallait m’y laisser aller : ça me connaît, moi, de graisser les dames. » Zola en profite pour assurer un point secondaire de son cahier des charges, la présentation du progrès dont le chemin de fer est le vecteur, avec le cosmopolitisme des voyageurs, pas toujours tolérants avec les phénomènes météorologiques : « Je rentre de Londres, mes affaires m’appellent à Paris ce matin, et je vous préviens que je rendrai la Compagnie responsable de tout retard. » Où l’on voit que le Français râleur n’est pas une invention du XXe siècle ! Un voyageur prétend faire « toutes les trois semaines environ » le voyage depuis New York ! Il est regrettable que les notes de Pléiade ne donnent aucune précision sur ce point car cela laisse dubitatif ! Tous les personnages secondaires attachés à ce lieu se retrouvent autour du train bloqué, et c’est le choc des civilisations : « Et voilà que, dans la neige, un train débarquait à leur porte : l’ordre naturel était perverti, ils dévisageaient ce monde inconnu qu’un accident jetait sur la voie, ils le contemplaient avec des yeux ronds de sauvages, accourus sur une côte où des Européens naufrageraient. » Flore propose à Séverine de la porter : « Et, avant que celle-ci eût accepté, elle l’avait saisie dans ses bras vigoureux de garçon, elle la soulevait ainsi qu’un petit enfant. » La réaction de Flore par rapport à ces personnages étranges nous semble une mise en abyme du lecteur de roman naturaliste : « Deux visages seulement lui étaient connus, pour les avoir souvent remarqués aux portières, depuis des mois : celui de l’Américain et celui du jeune homme du Havre ; et elle les examinait, ainsi qu’on étudie l’insecte bourdonnant posé enfin, qu’on ne pouvait suivre dans son vol. Ils lui semblaient singuliers, elle ne se les était pas précisément imaginés ainsi, sans rien savoir d’eux d’ailleurs, au-delà de leurs traits. Quant aux autres gens, ils lui paraissaient être d’une race différente, des habitants d’une terre inconnue, tombés du ciel, apportant chez elle, au fond de sa cuisine, des vêtements, des mœurs, des idées, qu’elle n’aurait jamais cru y voir. » Tante Phasie est alitée, toujours obsédée de l’empoisonnement qu’elle soupçonne de la part de son mari : « il me la collait dans le sel, sa drogue ! » […] « Enfin, il passait pourtant assez de foule devant chez eux, des milliers et des milliers de gens ; mais tout ça galopait, pas un qui se serait imaginé que, dans cette petite maison basse, on tuait à son aise, sans faire de bruit. » Flore est jalouse de Séverine, dont elle suppute qu’il y a anguille sous roche, à force de la voir passer tous les vendredis dans le même train : « Elle jurait de se venger pourtant, sachant des choses sur cette rivale, qui l’auraient fait mettre en prison, elle qu’on laissait libre, comme toutes les gueuses vendues à des vieux, puissants et riches. »

Chapitre VIII

On repart enfin, et Séverine savoure d’avance « Toute une nuit à être avec Jacques, la première qu’ils passeraient ensemble, dans une chambre close, libres d’eux-mêmes, sans crainte d’y être dérangés ! » Pecqueux propose son appartement, entièrement libre du fait de l’hospitalisation de sa femme de Paris. Séverine fait mine de refuser, mais il insiste : « Acceptez donc, finit par dire Pecqueux, de son air de noceur bon enfant. Le lit est tendre, allez ! et il est grand, on y coucherait quatre ! » Séverine prépare le nid d’amour qui fut le lieu d’un très mauvais souvenir avec Roubaud. Elle « chercha des draps blancs et refit complètement le lit, ce qui lui donna un vrai mal, car il était en effet très large. » Ce détail me semble intéressant pour l’histoire des mœurs, quand on sait la corvée que représente la lessive à l’époque (et Zola, amateur de lingères, le sait mieux que quiconque !) Dans le même ordre d’esprit, comme dans Pot-Bouille, on craint les concierges : « Alors, elle baissa la voix, croyant qu’il était poursuivi par la concierge. Non, il avait eu la chance, comme il allait sonner, de voir la porte s’ouvrir pour une dame et sa fille, qui descendaient de chez les Dauvergne sans doute ; et il avait pu monter sans que personne s’en doutât. » Il faut dire que la dame est habituée de la maison avec un autre homme ! Le reflux des souvenirs crée un désir d’avouer, que Zola lie sciemment au désir physique : « Une excitation croissante se dégageait des choses, les souvenirs la débordaient, jamais encore elle n’avait éprouvé un si cuisant besoin de tout dire à son amant, de se livrer toute. Elle en avait comme le désir physique, qu’elle ne distinguait plus de son désir sensuel ; et il lui semblait qu’elle lui appartiendrait davantage, qu’elle y épuiserait la joie d’être à lui, si elle se confessait à son oreille, dans un embrassement. » Mitterand cite l’ébauche : « Ce que je veux surtout marquer, c’est ce qu’il y a de sauvage au fond du coït, la mort dans l’amour, posséder et tuer ». Cela justifierait la fin de la frigidité de Séverine : « Jacques, déjà, ne reconnaissait plus en Séverine la femme des premiers rendez-vous, si douce, si passive, avec la limpidité de ses yeux bleus. Elle semblait s’être passionnée chaque jour, sous le casque sombre de ses cheveux noirs ; et il l’avait sentie peu à peu s’éveiller, dans ses bras, de cette longue virginité froide, dont ni les pratiques séniles de Grandmorin, ni la brutalité conjugale de Roubaud n’avaient pu la tirer. La créature d’amour, simplement docile autrefois, aimait à cette heure, et se donnait sans réserve, et gardait du plaisir une reconnaissance brûlante. » Après un faux aveu, elle en vient à l’aveu du crime, clairement lié à la sexualité : « C’était l’aveu qui revenait, fatal, inévitable. Et, cette fois, il en eut la nette conscience, rien au monde ne le retarderait, car il montait en elle du désir éperdu d’être reprise et possédée ». Dans l’aveu de Séverine, une chose étonne et rassure Lantier : « Du reste, il aimait mieux ça, la certitude que le ménage n’avait pas tué pour de l’argent le soulageait d’un mépris, dont il avait parfois la conscience brouillée, même sous les baisers de Séverine. » Le récit rétrospectif vient combler le déficit narratif de la focalisation externe, et nous apprenons enfin tous les détails du meurtre : « Tout cela me paraissait stupide, impossible, un meurtre de cauchemar imaginé par un enfant, qu’il faudrait être fou pour mettre à exécution. » Séverine est bonne lectrice de son propre roman : « il n’y a plus rien du tout à craindre : l’affaire est classée, sans compter que les gros bonnets du gouvernement ont encore moins envie que nous de tirer ça au clair… » Les motivations de Jacques semblent aussi une mise en abyme de la catharsis du lecteur de roman policier : « Je t’en prie, dis-moi tout… Si tu savais… Dis-moi ce qu’on éprouve. » Loin d’être apaisé par ce récit (la catharsis opère à l’envers), Jacques est repris par ses pulsions de meurtre, et ne peut plus regarder ses mains : « Des mains qui lui viendraient d’un autre, des mains léguées par quelque ancêtre, au temps où l’homme, dans les bois, étranglait les bêtes ! » De peur de tuer Séverine, « Il chancelait, cherchait ses vêtements d’un geste égaré, avec la pensée unique de s’habiller vite, de prendre le couteau et de descendre tuer une autre femme, dans la rue. Cette fois, son désir le torturait trop, il fallait qu’il en tuât une. » Cette idée de Catharsis inversée m’amène à l’enchaînement criminel de la tragédie grecque : « Depuis qu’il avait quitté la chambre, avec ce couteau, ce n’était plus lui qui agissait, mais l’autre, celui qu’il avait senti si fréquemment s’agiter au fond de son être, cet inconnu venu de très loin, brûlé de la soif héréditaire du meurtre. » Jacques erre dans Paris et sa banlieue en quête d’une femme à tuer au hasard, toujours dérangé dans son désir criminel. C’est Jack l’éventreur ou bien docteur Jekyll (le roman de Robert Louis Stevenson date de 1886 et a pu inspirer Zola) : « Et, tout d’un coup, la mémoire lui revint : la nuit passée avec Séverine, l’aveu du meurtre, son départ de bête carnassière, en quête de sang. Il n’avait plus été en lui, il s’y retrouvait, avec la stupeur des choses qui s’étaient faites en dehors de son vouloir. » De retour au logis, que dis-je, à la grotte, c’est Séverine qui suggère une échappatoire à ce désir de tuer une femme : « Nous ne pouvons pourtant pas le tuer. » Fixement, elle le regarda, et lui tressaillit, étonné d’avoir dit cette chose, à laquelle il n’avait jamais songé. Puisqu’il voulait tuer, pourquoi donc ne le tuait-il pas, cet homme gênant ? Et, comme il la quittait enfin, pour courir au dépôt, elle le reprit entre ses bras, le couvrit de baisers. »

Gustave Caillebotte (1848-1894), Le Pont de l’Europe (1876).
Genève, musée du Petit Palais.

Chapitre IX

Roubaud est détruit par sa nouvelle passion, qui se substitue autant à la sexualité que la passion du meurtre chez Lantier : « Le sous-chef ne satisfaisait là que la morne passion du jeu, éveillée en lui, au lendemain du meurtre, par le hasard d’une partie de piquet, grandie ensuite et changée en une habitude impérieuse, pour l’absolue distraction, l’anéantissement qu’elle lui procurait. » Le couple se désagrège : « La vie commune n’était plus que le contact obligé de deux être liés l’un à l’autre, passant des journées entières sans échanger une parole, allant et venant côte à côte, comme étrangers désormais, indifférents et solitaires. » Roubaud finit par s’emparer de tout l’argent caché pour payer ses dettes de jeu, et lorsqu’il prend les amants en « flagrant délit » dans son propre logis, il ne réagit même pas. Les Roubaud finissent par obtenir l’appartement occupé par Mme Lebleu, dont la manie de l’espionnage s’est retournée contre elle : « L’unique raison de son désir, qu’elle ne disait pas, était que le logement avait une seconde entrée, une porte ouvrant sur un escalier de service. » Philomèle est désormais dévouée aux amants : « Et elle, peu à peu, mêlée à cet amour, s’attendrissait, car elle n’avait connu, jusque-là, que des amants brutaux. Les petites mains, les façons polies de ce garçon si triste, qui avait l’air très doux, lui semblaient des friandises auxquelles elle n’avait pas mordu encore, Avec Pecqueux, c’était maintenant le ménage, des saouleries, plus de rudesses que de caresses ; tandis que, lorsqu’elle portait une parole gentille du mécanicien à la femme du sous-chef, elle en goûtait, pour elle-même, le goût délicat de fruit défendu. » Pourtant Roubaud est repris par son « idée fixe », et tâche de se calmer les nerfs en bichonnant sa Lison. Séverine est également courtisée par Henri Dauvergne, le conducteur-chef : « Roubaud en ricanait, tellement les attentions d’Henri devenaient claires : il réservait tout un compartiment pour elle, il l’installait, tâtait la bouillotte. Un jour même, le mari, qui continuait tranquillement de parler à Jacques, lui avait montré, d’un clignement d’yeux, le manège du jeune homme, comme pour lui demander s’il tolérait ça. D’ailleurs, dans les querelles, il accusait carrément sa femme de coucher avec les deux ». […] « Au milieu d’une crise de sanglots, elle avait protesté de son innocence, en lui disant de la tuer, si elle était infidèle. Alors, il avait plaisanté, très pâle, l’embrassant, lui répondant qu’il la savait honnête et qu’il espérait bien ne jamais tuer personne. » Elle regrette de plus en plus que son mari l’empêche de vivre son nouvel amour : « pourquoi donc ne mourait-il pas, puisqu’elle ne l’aimait plus, et qu’il gênait tout le monde, maintenant ? » Comme Lantier se voit vaguement proposer d’émigrer en Amérique, elle rêve d’éliminer Roubaud : « Et, pour réaliser ce rêve, rien qu’un geste à faire, rien qu’un homme à supprimer, la bête, la plante qui gêne la marche, et qu’on écrase. » Lantier entrevoit une solution : « Peut-être, sur cette victime choisie, assouvirait-il à jamais son besoin de meurtre ; et, de la sorte, il ne ferait pas seulement une bonne affaire, il serait en outre guéri. Guéri, mon Dieu ! ne plus avoir ce frisson du sang, pouvoir posséder Séverine, sans cet éveil farouche de l’ancien mâle, emportant à son cou les femelles éventrées ! » Lantier reprend la problématique de Crime et Châtiment : « Il dut reprendre tout son raisonnement, pour se prouver son droit au meurtre, le droit des forts que gênent les faibles, et qui les mangent. C’était lui, à cette heure, que la femme de l’autre aimait, et elle-même voulait être libre de l’épouser, de lui apporter son bien. Il ne faisait qu’écarter l’obstacle, simplement. » L’inné et l’acquis s’opposent dans son raisonnement : « On ne devait pas tuer, il avait sucé cela avec le lait des générations ; son cerveau affiné, meublé de scrupules, repoussait le meurtre avec horreur, dès qu’il se mettait à le raisonner. Oui, tuer dans un besoin, dans un emportement de l’instinct ! Mais tuer en le voulant, par calcul et par intérêt, non, jamais, jamais il ne pourrait ! » L’assassinat est résolu à demi-mot, mais plus facile à dire qu’à faire. Le lien entre sexualité et meurtre est souligné sans pudeur : « Ils ne pensaient qu’à cela, ils ne pouvaient plus être ensemble, sans en être obsédés. Le débat continuait, à quoi bon dire tout haut des mots inutiles, puisqu’il fallait agir ? Lorsqu’elle se haussait contre lui, pour une caresse, elle sentait le couteau, bossuant la poche du pantalon. » On tente de coincer Roubaud dans sa tournée de nuit, mais tout raisonnement est inhibant : « C’était bien un droit qu’il exerçait, le droit même de vie, puisque ce sang d’un autre était indispensable à son existence même. Rien que ce couteau à enfoncer, et il avait conquis le bonheur. » […] « Qu’importait si la conscience n’était faite que des idées transmises par une lente hérédité de justice ! Il ne se sentait pas le droit de tuer, et il avait beau faire, il n’arrivait pas à se persuader qu’il pouvait le prendre. » Malgré plusieurs tentatives, l’impuissance au crime est patente : « Je ne peux pas ! je ne peux pas ! »

Chapitre X

Nous sautons directement à la mort de tante Phasie, dont Misard a eu la peau : « ce n’était plus dans le sel, c’était dans ses lavements qu’il mettait de la mort-aux-rats ; et, trop bête, ne se méfiant pas de ce côté-là, elle l’avait avalée tout de même, pour de bon cette fois-ci ». Son cadavre est encore tiède que Flore songe à sa vengeance contre Jacques et Séverine : « Elle était très fière, plus forte et plus belle que l’autre, convaincue de son bon droit à être aimée ; et, quand elle s’en allait solitaire, par les sentiers de ce pays de loups, avec son lourd casque de cheveux blonds, toujours nus, elle aurait voulu la tenir, l’autre, pour vider leur querelle au coin d’un bois, comme deux guerrières ennemies. Jamais encore un homme ne l’avait touchée, elle battait les mâles ; et c’était sa force invincible, elle serait victorieuse. » Sa décision de meurtre préfigure le meurtre de l’Arabe dans L’Étranger de Camus : « c’était l’irrévocable, le coup de patte de la louve qui casse les reins au passage. Elle ne voyait toujours, dans l’égoïsme de sa vengeance, que les deux corps mutilés, sans se préoccuper de la foule, du flot de monde qui défilait devant elle, depuis des années, inconnu. Des morts, du sang, le soleil en serait caché peut-être, ce soleil dont la gaieté tendre l’irritait. » Comme Jacques deux chapitres plus haut, elle erre le long de la voie ne sachant trop comment faire le coup, sauf qu’au dernier moment lui vient l’inspiration fatale : tirer la charrette de Cabuche avec les chevaux sur la voie en profitant de ce que celui-ci se recueille devant le cadavre de tante Phasie. Zola utilise toutes les relations d’accidents ferroviaires relevées dans la presse, sauf que la locomotive est vue comme un animal, semblable aux cinq chevaux massacrés pour l’occasion : « La Lison, renversée sur les reins, le ventre ouvert, perdait sa vapeur, par les robinets arrachés, les tuyaux crevés, en des souffles qui grondaient, pareils à des râles furieux de géante. Une haleine blanche en sortait, inépuisable, roulant d’épais tourbillons au ras du sol ; pendant que, du foyer, les braises tombées, rouges comme le sang même de ses entrailles, ajoutaient leurs fumées noires. La cheminée, dans la violence du choc, était entrée en terre ; à l’endroit où il avait porté, le châssis s’était rompu, faussant les deux longerons ; et, les roues en l’air, semblable à une cavale monstrueuse, décousue par quelque formidable coup de corne, la Lison montrait ses bielles tordues, ses cylindres cassés, ses tiroirs et leurs excentriques écrasés, toute une affreuse plaie bâillant au plein air, par où l’âme continuait de sortir, avec un fracas d’enragé désespoir. Justement, près d’elle, le cheval qui n’était pas mort, gisait lui aussi, les deux pieds de devant emportés, perdant également ses entrailles par une déchirure de son ventre. » Flore constate immédiatement que Séverine ne figure pas au nombre des victimes, et se met à rechercher fébrilement Jacques, avec Pecqueux qui a sauté au dernier moment, ainsi qu’Henri, tous survivants : « Jacques, Jacques ! il est sauvé, n’est-ce pas ? » Le chauffeur, qui, par un miracle, ne s’était pas même foulé un membre, accourait lui aussi, le cœur serré d’un remords, à l’idée que son mécanicien se trouvait là-dessous. On avait tant voyagé, tant peiné ensemble, sous la continuelle fatigue des grands vents ! Et leur machine, leur pauvre machine, la bonne amie si aimée de leur ménage à trois, qui était là sur le dos, à rendre tout le souffle de sa poitrine, par ses poumons crevés ! » Retrouvé enfin et revenu à lui, Jacques ne reconnaît que la Lison : « Enfin, Jacques ouvrit les paupières. Ses regards troubles se portèrent sur elles, tour à tour, sans qu’il parût les reconnaître. Elles ne lui importaient pas. Mais ses yeux ayant rencontré, à quelques mètres, la machine qui expirait, s’effarèrent d’abord, puis se fixèrent, vacillants d’une émotion croissante. Elle, la Lison, il la reconnaissait bien, et elle lui rappelait tout, les deux pierres en travers de la voie, l’abominable secousse, ce broiement qu’il avait senti à la fois en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu’elle, sûrement, allait en mourir. Elle n’était point coupable de s’être montrée rétive ; car, depuis sa maladie contractée dans la neige, il n’y avait pas de sa faute, si elle était moins alerte ; sans compter que l’âge arrive, qui alourdit les membres et durcit les jointures. Aussi lui pardonnait-il volontiers, débordé d’un gros chagrin, à la voir blessée à mort, en agonie. La pauvre Lison n’en avait plus que pour quelques minutes. Elle se refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le souffle qui s’était échappé si violemment de ses flancs ouverts, s’achevait en une petite plainte d’enfant qui pleure. » […] « C’était donc fini, leur ménage à trois ? » La double occurrence de « ménage à trois » est assez déroutante, s’agissant de la locomotive ! Flore est accablée d’avoir raté ses deux cibles : « Un grand froid la glaçait, elle regardait les morts, elle avait tué pour rien. » […] « D’ailleurs, lorsqu’on manque les gens, il faut ne pas se manquer soi-même. Tout à l’heure, elle se tuerait. » Cette fois, elle n’hésite pas, et se jette sous le premier train qui passe : « la tête en bouillie, les membres sans une égratignure, à moitié dévêtu, d’une beauté admirable, dans la pureté et la force. » On a seulement peine à croire qu’après une telle catastrophe la circulation puisse être rétablie en quelques heures. Une note (p. 1275) cite d’ailleurs un article du Figaro du 8 sept. 1881 : « Trois jours après chaque accident, quand le service est rétabli… »

Chapitre XI

C’est dans la maison de la Croix-de-Maufras enfin ouverte que Jacques soigné par Séverine revient à lui. Il est à la fois terrifié et fasciné par ce qu’il a vu : « Parbleu ! continua-t-il, la chose est claire, elle a tenté de nous tuer tous les deux, dans le tas… Depuis longtemps, elle me voulait, et elle était jalouse. Avec ça, une tête détraquée, des idées de l’autre monde… Tant de meurtres d’un coup, toute une foule dans du sang ! » Séverine attaque immédiatement son mâle pour le pousser au meurtre rêvé : « Notre rêve de départ, cet espoir d’être riches et heureux, là-bas, en Amérique, toute cette félicité qui dépendait de toi, elle est impossible, puisque tu n’as pas pu… » On remarque la reprise pour ce meurtre de la même expression qui au ch. I était utilisée pour signifier l’impuissance de Grandmorin : « Il n’a pu rien faire » Elle avoue qu’elle est courtisée par Henri et même par Cabuche, mais n’aime que lui : « Avec les autres, ça me fait peur, ça me répugne ; tandis que toi, tu as fait de ça un plaisir délicieux, un vrai bonheur du ciel… » Elle est devenue une sacrée chaudasse : « Et, tous les soirs, ce serait comme ce soir. Tu me prendrais, je serais à toi, nous finirions par nous endormir aux bras l’un de l’autre… » Elle imagine tous les détails du meurtre, en bonne lectrice de romans : « Vois-tu, j’ai lu ça, je ne me rappelle plus où, dans un roman bien sûr ; le mieux serait de faire croire à un suicide… » On décide que Jacques fasse semblant de partir à Rouen, et revienne en catimini. Cabuche est l’objet d’un sentiment trouble : « le carrier l’accompagna, par désœuvrement, par le sourd besoin qui le rapprochait de lui, heureux de retrouver chez l’amant un peu de la femme qu’il désirait. » Dès son retour, Jacques est déstabilisé par le fait que Séverine s’est couchée, modifiant son plan : « Même, en me déshabillant tout à l’heure, je songeais à un roman, où l’auteur raconte qu’un homme, pour en tuer un autre, s’était mis tout nu. Tu comprends ? on se lave après, on n’a pas sur ses vêtements une seule éclaboussure… » Jacques, troublé par sa nudité, a la force de la renvoyer au lit, mais il gamberge à nouveau sur son impuissance à tuer, et Zola d’enfoncer le clou : « Il s’interrogeait déjà, inquiet, pareil à ces mâles qu’un accident nerveux frappe dans leur virilité : pourrait-il ? » Le voyant douter, Séverine croit devoir le chauffer pour l’exciter au meurtre, fatale erreur : « Embrasse-moi, oh ! si fort, si fort ! embrasse-moi comme si tu me mangeais, pour qu’il ne reste plus rien de moi en dehors de toi ! » Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tâtonnante en arrière, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi, à le serrer dans son poing. Était-ce sa soif qui était revenue, de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l’exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes ? Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n’avait plus que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres. La porte d’épouvante s’ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l’amour jusque dans la mort, détruire pour posséder davantage. » L’expression : « rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes » aura donc été utilisée à trois reprises mot pour mot, au chapitre II, au chapitre VI et au ch. XI, parfaite symétrie au sein de l’œuvre. C’est la première fois sauf erreur qu’un tel leitmotiv est utilisé dans les Rougon-Macquart. Le plaisir suit l’acte : « Enfin, enfin ! il s’était donc contenté, il avait tué ! Oui, il avait fait ça. Une joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine satisfaction de l’éternel désir. Il en éprouvait une surprise d’orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La femme, il l’avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis si longtemps la posséder, tout entière, jusqu’à l’anéantir. Elle n’était plus, elle ne serait jamais plus à personne. » Le meurtrier philosophe un chouia façon Zola : « au mépris de son intérêt, il venait d’être emporté par l’hérédité de violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête. Est-ce qu’on tue par raisonnement ! On ne tue que sous l’impulsion du sang et des nerfs, un reste des anciennes luttes, la nécessité de vivre et la joie d’être fort. » […] « Il avait tué, il était gorgé, repu, ivre de l’effroyable vin du crime. » Il s’enfuit si vite qu’il n’est pas reconnu par Cabuche, qui traînait autour de la maison, et qui découvre le cadavre et veut le déposer sur le lit, ce qui le couvre de sang et en fait le coupable idéal.

Chapitre XII

Jacques reprend le travail comme si de rien n’était : « Sa nouvelle machine, la machine 608, toute neuve, dont il avait le pucelage, disait-il, et qu’il commençait à bien connaître, n’était pas commode, rétive, fantasque, ainsi que ces jeunes cavales qu’il faut dompter par l’usure, avant qu’elles se résignent au harnais. » Il a couché avec Philomèle, juste pour « faire une expérience : était-il définitivement guéri, maintenant qu’il avait contenté son affreux besoin ? celle-là, pourrait-il la posséder, sans lui planter un couteau dans la gorge ? » Il se croit guéri. Avec Pecqueux, rien ne va plus : « Mais il sentait bien que l’ancien ménage à trois n’était plus ; car la bonne amitié, entre lui, le camarade et la machine, s’en était allée, à la mort de la Lison. » La guerre se profile, et Zola en profite pour peaufiner son arrière-plan politique : « Oh ! nous autres, nous sommes garés, on ne peut pas désorganiser les chemins de fer… Seulement, ce qu’on nous bousculerait, à cause du transport des troupes et des approvisionnements ! » La modernité et la vitesse apportées par le chemin de fer sont ainsi bien rivetées au retour à la brutalité primitive. Je ne sais pas si Paul Virilio a fait référence à ce roman dans sa recherche sur le rapport entre vitesse et violence. Le juge poursuit son enquête, et Zola file sa mise en abyme du juge en écrivain naturaliste : « Il y avait là un triomphe pour le juge d’instruction Denizet, car on ne tarissait pas d’éloges, dans le monde judiciaire, sur la façon dont il venait de mener à bien cette affaire compliquée et obscure : un chef-d’œuvre de fine analyse, disait-on, une reconstitution logique de la vérité, une création véritable, en un mot. » […] « Il avait lancé le mandat, fort de sa toute-puissance, dans une de ces minutes d’inspiration où il croyait au génie de sa perspicacité » […] « Et c’était ici que le juge avait montré cette profondeur de psychologie criminelle qu’on admirait tant ; car il le déclarait aujourd’hui, jamais il n’avait cessé de surveiller Cabuche, sa conviction était que le premier assassinat en amènerait mathématiquement un second ». On sent qu’à travers ce juge, Zola s’admire et ironise en même temps sur sa création à lui, cet invraisemblable enchaînement de meurtres. L’invention du juge est la complicité de Cabuche et Roubaud pour les deux meurtres, corroborée par le fait qu’on a retrouvé la montre de Grandmorin dans la caverne de Cabuche. L’explication est trop complexe pour un juge : fétichiste, Cabuche volait de menus objets égarés par Séverine, et la montre se trouvait cachée dans un mouchoir… Roubaud est résigné dans sa prostration : « on lui avait donné un gardien à demeure avec lequel il jouait aux cartes du matin au soir ; et il était parfaitement heureux. » Il finit par avouer la vérité, que le juge ne croit pas, préférant sa version ! Camy-Lamotte, malgré les ordres de l’Empire finissant, laisse faire cette injustice et détruit la lettre de Séverine, seule preuve de la version Roubaud. Lors du procès, Zola ironise à nouveau, histoire de montrer qu’il n’est pas dupe des théories de Lombroso sur les criminels : « Quant à Cabuche, il était bien tel qu’on se l’imaginait, vêtu d’une longue blouse bleue, le type même de l’assassin, des poings énormes, des mâchoires de carnassier, enfin un de ces gaillards qu’il ne fait pas bon rencontrer au coin d’un bois. » Lantier est on ne peut plus calme : « il n’avait ni remords ni scrupules, d’une absolue inconscience. » Le mensonge devient vérité : « une émotion venue ils ne savaient d’où serra un instant les jurés à la gorge : c’était la vérité qui passait, muette » (les jurés sont une nouvelle mise en abyme du lecteur). Mieux, Lantier se met à pleurer comme un comédien sans distanciation : « il la pleurait à grandes larmes, dans l’inconscience de son crime, oubliant où il était, parmi cette foule. Des dames, gagnées par l’attendrissement, sanglotèrent. On trouva extrêmement touchante cette douleur de l’amant, lorsque le mari restait les yeux secs. » Et le procès se termine en spectacle : « le tribunal condamna les deux hommes aux travaux forcés à perpétuité. Et ce fut une vive surprise, la foule s’écoula en tumulte, quelques sifflets se firent entendre, comme au théâtre. »
Après le procès, reste un assassin en liberté. Lantier, qui se croyait guéri, découvre un soir qu’il a envie de tuer Philomèle, et que cette envie le prend dans l’obscurité, ce qui ne se produisait jamais auparavant : « Même, à présent, il n’avait pas besoin de la voir, cette chair de séduction : rien qu’à la sentir tiède dans ses bras, il cédait au rut du crime, en mâle farouche qui éventre les femelles. » Pecqueux les a surpris, sans savoir que ce qu’a fui Lantier, c’est lui-même et non son chauffeur jaloux. Les voilà réunis pour un premier transport de troupe : « on embarqua les soldats comme des moutons, dans des wagons à bestiaux. » Les soldats ont bu comme il se doit, et on retrouve la même ambiance survoltée qu’à la fin de Nana : « Et ces hommes qu’on charriait au massacre, chantaient, chantaient à tue-tête, d’une clameur si haute, qu’elle dominait le bruit des roues. » Pecqueux est ivre, et recherche la querelle en surchauffant la machine. La rixe finale entraîne une double mort tragique, dont Mitterrand ne voit pas que c’est l’accomplissement final de la fameuse « pédérastie » envisagée puis écartée par Zola : « Mais Pecqueux, d’un dernier élan, précipita Jacques ; et celui-ci, sentant le vide, éperdu, se cramponna à son cou, si étroitement, qu’il l’entraîna. Il y eut deux cris terribles, qui se confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombés ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse, furent coupés, hachés, dans leur étreinte, dans cette effroyable embrassade, eux qui avaient si longtemps vécu en frères. On les retrouva sans tête, sans pieds, deux troncs sanglants qui se serraient encore, comme pour s’étouffer. » Eh oui, le « ménage à trois », devenu à deux depuis la mort de la Lison, ne pouvait que s’achever ainsi, par la réalisation du véritable désir enfoui de Lantier, dont on aura relevé au fil du texte les indices d’efféminement. Le final est grandiose dans le symbole de la violence en marche : « l’épouvante glaça la gare, lorsqu’elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c’était pour être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin. » […] « Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient. »

Adaptations

Quels films étudier en parallèle à La Bête humaine ? Bien sûr, le film éponyme de Jean Renoir (1938), qui simplifie l’action et la transpose à l’époque contemporaine, ou le remake Désirs humains réalisé par Fritz Lang (1954). Vous avez aussi tous les films sur les trains : Pacific 231, court métrage de Jean Mitry (1949) sur la pièce symphonique d’Arthur Honegger. Unstoppable de Tony Scott (2010), et tant d’autres !
Plus inattendu et peut-être tiré par les cheveux, Délivrance, de John Boorman (1972). En effet, on retrouve le thème de l’opposition entre le progrès, symbolisé ici non par le train, mais par la construction d’un barrage (thème repris dans La Forêt d’émeraude en 1985) et les pulsions d’hommes des cavernes des « péquenauds » qui contaminent trois des quatre compagnons qui croyaient descendre en canoë une rivière sauvage de Géorgie. À partir du moment où deux d’entre eux sont victimes de viol et violences de la part de deux frères arriérés, ils entrent dans une spirale de meurtres qu’ils ne peuvent plus contrôler, et c’est l’autre point commun avec le roman de Zola. Puisqu’on est sur ce film, une autre séquence importante qui sera reprise de façon différente dans La Forêt d’émeraude, est le déterrement des morts d’un cimetière destiné à être englouti par le lac artificiel. Thème proche de l’épée Excalibur, symbole de la lignée ancestrale glorieuse, enfouie au fond d’un lac dans l’attente qu’un roi digne la reprenne, dans le film éponyme.

- Lire un article de Philippe Hamon, « Échos et reflets. L’Ébauche de La Bête humaine de Zola », sur le site de l’Item (Institut des textes et manuscrits modernes).

Lionel Labosse


Voir en ligne : La Bête humaine sur Wikisource


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[1Ce thème de la pédophilie des élites est un vieux dada de Zola ; on l’a rencontré jadis dans La Curée et naguère dans Pot-Bouille.